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Affaire Perdicaris: L’amour, la guerre et... les intrigues à Tanger

Par Aziz Rami
Au fond des bois, face à la mer, le château trône sur les collines du Jbel El Kebir, dans la banlieue jouxtant Tanger ©MAP
Au fond des bois, face à la mer, le château trône sur les collines du Jbel El Kebir, dans la banlieue jouxtant Tanger ©MAP
Dès 1884, le château Perdicaris, du nom de son riche propriétaire, a été le point de rencontre des diplomates, politiques et espions des nations représentées à la ville du Détroit, avant d’être un jour le théâtre d’un épisode qui a influencé le cours de l’histoire.

Sous un ciel d’azur immaculé, un soleil tendre se surpasse pour cette douce matinée automnale laissant scintiller de réverbérations le bleu éblouissant de la Méditerranée sur les collines du Jbel El Kebir dans la proche banlieue de Tanger. C’est sans doute cette vue imprenable qui avait enchanté, un beau matin des années 60 du XIXe siècle, Ion Perdicaris, un riche industriel américano-grec, qui entreprit aussitôt d’y bâtir une somptueuse demeure qu’il baptisa Place of Nightingale (place des rossignols).

Une fois cette retraite luxueuse de 70 hectares érigée, Perdicaris la remplit de rares espèces de chiens, de singes et de grues, mais aussi de plantes qu’il ramenait de ses voyages aux Etats-Unis et en Europe. Le château ainsi terminé devint, vers 1877, un joyau d’une beauté rare, niché dans un cadre paisible qui faisait pâlir d’envie le gotha diplomatique et bourgeois de Tanger.

C’est une “grandiose villa palatiale en dehors de l’enceinte de la ville, sur les collines du Jbel El Kebir”, écrit Edmund Morris dans sa biographie “Theodore Rex”, retraçant la vie du 26e président américain. La demeure, aussi appelée Villa Aidonia, servira dès 1884 et pendant des années à venir, de point de rencontre des diplomates, politiques et espions des nations représentées à la ville du Détroit.

En effet, comme l’écrit Morris, Ion Perdicaris faisait un point d’honneur à recevoir ses compatriotes de passage au Maroc, et “se réjouissait de jouer le rôle de doyen de la communauté anglophone” de la ville.
Mais le château ne trouve sa vraie raison d’être qu’après 1871, quand Perdicaris tomba sous le charme d’une dulcinée anglaise du nom d’Ellen Varley, qui a abandonné son époux, un éminent ingénieur, pour élire domicile, deux ans après accompagnée de ses deux filles et deux garçons, dans cette belle maison au fond des bois, face à la mer.

En bon époux amoureux et attentionné, Ion Perdicaris disposa son château de nombreux sentiers sinueux pour que sa bien-aimée choyée, mais atteinte de tuberculose, puisse s’y balader tous les jours sans jamais s’ennuyer. Entre les Etats-Unis, où son père lui a légué une fortune colossale, Londres, où il disposait de quelques affaires, et Athènes, ville où il avait vu le jour en 1840 quand Perdicaris père y servait de Consul général des États-Unis, Ion se la coulait douce, menant une vie d’aristocrate à l’américaine.

Un enlèvement, une légende

Ce fleuve tranquille de félicité et de bien-être fut cependant brusquement interrompu une tiède soirée printanière de 1904. Accompagné de son épouse et de son beau-fils, Cromwell Varley, Ion Perdicaris se délectait de cette soirée du 18 mai. Il était vautré dans un fauteuil rembourré au milieu d’une vaste pièce illuminée d’un imposant lustre, où de minuscules amphores, des tapis orientaux et une collection d’objects d’art attestaient de ses origines grecques et de son faible pour l’exotisme, quand un brouhaha venant du quartier des domestiques l’arracha de sa torpeur.

Les deux hommes accoururent vers le lieu de provenance des bruits où, comme l’atteste Jon Blackwell dans The Trentornian, “une bande de Berbères les saisit” et, pistolets sur la tempe et poignards à la gorge par souci de conviction, les conduisirent vers le corps de garde, où “un homme enturbanné, petit de taille, beau au teint blafard se présenta à lui: “Je suis Raissouli”, lui annonça-t-il.

Voilà que c’est dit! C’est bien Ion Perdicaris qui fut kidnappé par Raissouli, et non pas sa femme Ellen, comme porté par la légende, entretenue et alimentée par John Milius dans sa production hollywoodienne, Le Lion et le Vent, où Sean Connery incarne le ravisseur enhardi et Candice Bergen, certainement plus romantique et plus accrocheuse qu’un barbu à la calvitie étincelante que fut Perdicaris, le rôle d’Eden, la belle otage anglaise.

D’emblée Raisouli se voulait rassurant. Il promis à ses otages que rien ne leur arrivera s’ils ne tentent pas de s’enfuir ou d’alerter le “Makhzen”. Une petite caravane se forma rapidement et s’enfonça aussitôt dans la nuit. Tétanisée par la peur et interdite par la stupéfaction et l’impuissance, Mme Perdicaris suivit du regard son homme et son fils s’éloigner dans les bois cernés par des insurgés. Une fois revenue à elle-même, Ellen Varley téléphona au Consul général des Etats-Unis, Samuel Gummeré qui alerta Washington par télégramme. La situation est grave, écrit le diplomate. “Je ne peux pas vous cacher que seules des négociations extrêmement délicates permettraient d’espérer éviter des conséquences terribles”, s’alarma-t-il.

Theodore Roosevelt entre en scène

Informé de cet incident fâcheux, à la limite de l’humiliation devant le concert des nations, le président Theodore Roosevelt, enragé, n’en revenait pas. Il demande que son “sujet” soit libéré coûte que coûte. Mais quand ses proches conseillers lui siffleront, plus tard, que Perdicaris avait, il y a quarante ans de cela, troqué en catimini sa nationalité américaine pour un passeport grec pour protéger sa fortune aux États-Unis d’une possible confiscation par le gouvernement confédéré, le politique futé qu’était Roosevelt répliqua: Soit! Raissouli l’a bien enlevé parce qu’il croyait qu’il était Américain, argua-t-il.

Chez lui, Roosevelt était loin d’être un héros incontesté. Il était certes, comme l’écrit Blackwell, “le briseur de confiance, l’homme qui, quelques mois plus tôt, avait organisé une révolution en Amérique latine pour creuser le canal de Panama”, mais, comme tout politique assoiffé de mandats, il avait besoin d’une crise à l’international pour lui permettre de s’assurer un second mandat en douceur.

Une escadre de six bâtiments de guerre fut donc ordonnée de mettre le cap sur les côtes marocaines pour libérer Perdicaris et sécuriser sa femme et son domaine. “Roosevelt était ravi de faire de la marine le véhicule de sa vision exubérante de la politique extérieure”, relève Barbara Tuchman en août 1959 dans le magazine américain, American Heritage.

La France, dont les desseins inouïs pour le Maroc n’étaient plus à démontrer, fut excessivement froissée par cette démonstration de force inédite et franchement provocatrice. La justification que Washington a donnée fut “le besoin de satisfaire aux exigences de l’opinion publique américaine qui avait pris feu sur l’incident”, explique El Mostafa Azzou dans son ouvrage, Un otage américain au Maroc : Perdicaris (1904).

Cette assurance n’a pas atténué les craintes de la France, ni celles de l’Espagne d’ailleurs, qui se sentaient menacées dans leur chasse gardée. Remonté, le chef de la mission française à Fès, Saint-Aulaire, déclarait que les États-Unis “narguaient notre rôle spécial de gendarme du Maroc”, écrit Azzou.

Aux États-Unis, l’affaire ne cessait de prendre de l’ampleur. Elle s’enflamma particulièrement dans la presse et l’arène politique suite à la sortie tonitruante du Secrétaire d’Etat de l’époque John Hay, qui déclara le 22 juin 1904, lors de la convention du parti républicain pour la nomination de Roosevelt pour un second mandat présidentiel, que son gouvernement voulait “Perdicaris vivant ou Raissouli mort”.

Sur ces entrefaites, la caravane de Raissouli avait frayé tranquillement son chemin à travers les buissons des monts du Rif. Et, hormis une chute désolante qui laissa Perdicaris avec une hanche luxée, le périple s’est passé sans écueils. “Je ne veux rien de vous”, déclara Raissouli à son prisonnier. Cependant, il dressa une longue liste de demandes aussi extravagantes les unes que les autres comprenant, comme le résume Azzou: “(Le) renvoi à Fès de la nouvelle mehalla (l’armée du Sultan) qui tient la campagne à proximité de Tanger, (la) destitution du pacha de Tanger, (la) libération des prisonniers coupables d’avoir des liens avec Raissouli, (et le) versement d’une indemnité” de 70.000 dollars espagnols.

Des négociations interminables

Ces demandes, et surtout la rançon, le sultan Moulay Abdelaziz les trouva particulièrement insolentes et outrancières, et les refusa par le biais d’un envoyer royal qu’un Raissouli défiant égorgea séance tenante. De l’autre côté de l’Atlantique, le Secrétaire d’Etat Hay qualifia d’“absurdes” les exigences de l’insurgé, et déclara qu’“une nation ne peut pas se rabaisser pour empêcher le mauvais traitement d’un citoyen”, écrit Edmund Morris. Et Roosevelt acquiesça, tout en ordonnant à l’amiral Theodore Jewell de mouiller le redoutable croiseur, Brooklyn au port de Tanger, pour persuader le sultan

à considérer les demandes de Raissouli. Le bâtiment y jeta l’ancre le 30 mai.
“La présence de ces vaisseaux, pourrait entraîner son (le sultan) approbation de mes demandes et vous permettra ensuite de retourner chez vos amis”, triompha Raissouli, qui piaffait d’impatience de voir ses exigences satisfaites et de pouvoir enfin toucher son butin.

Sept jours plus tard, après moult tractations et des pressions venant de toutes parts, le gouvernement du Maroc informa les Américains qu’il accède aux demandes de Raisouli, mais il restait intransigeant au sujet de la rançon exigeant qu’elle soit revue “raisonnablement à la baisse”.

Grisé par sa “victoire”, Raissouli adressa, le 15 juin, une autre demande pour la libération de Perdicaris. Il voulait le contrôle de quatre autres régions du nord du Maroc.

Vous voyez”, s’indigna Hay, cité dans la biographie de Morris, “il n’y a pas de fin à l’insolence de cette canaille. Je pense qu’il serait très inopportun d’accéder à ses demandes. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour Perdicaris... Qui sait ce qu’il va demander ensuite?”

Il n’avait pas tort. En effet, Raissouli avait non seulement absolument refusé de renoncer à ses exigences, mais avait ajouté une énième condition: “Une garantie de la Grande Bretagne et des États-Unis que ces conditions seront respectées par le gouvernement marocain”, écrit Barbara Tuchman dans l’American Heritage.

Roosevelt voulait une expédition militaire conjointe avec la France et l’Espagne pour enfin libérer le faux Américain, mais les deux pays, peu rassurés des intentions du président, n’étaient pas chauds à l’idée.

Les Américains ne voulaient pas non plus de tensions avec les deux pays, ni d’ailleurs avec le Maroc.
“Nous voulons un minimum de tensions avec le Maroc et les autres puissances”, écrit Hay dans un télégraphe au Consul Gummeré. “Nous ne prendrons pas les dispositions nécessaires pour débarquer des marines ou saisir des douanes sans instructions expresses du département d’Etat”, trancha-t-il.

Un cas avéré du syndrome de Stockholmles

À l’arrivée de cette dernière missive, un chef coutumier du nord du Maroc avait déjà proposé de mettre son village, du nom de Zellal, à la disposition des parties concernées pour un échange de prisonniers et pour le paiement de la rançon le 23 juin. Le dénouement était dans l’air!

Le lendemain aux aurores, un cortège de chevaux et de mulets serpentait à travers les descentes sinueuses du haut du mont Nasoul, laissant derrière le village de Tsarradan, où Perdicaris était tenu en captivité pendant cinq bonnes semaines, mais traité avec beaucoup d’égard et de bienveillance.

Loin de tenir rigueur à son ravisseur, encore moins de le haïr, Perdicaris avait tout loisir pour apprécier Raissouli.
Il le portait presque au pinacle. Dans sont journal intime, Perdicaris écrit plus tard: “J’irai jusqu’à dire que je ne regrette guère d’avoir été son prisonnier.

Il n’est ni un bandit, ni un meurtrier, mais bel et bien un patriote”, rapporte Jon Blackwell. C’est un cas avéré, parait-il, du syndrome de Stockholm.

Raissouli, lui, avait promis à son prisonnier devenu ami qu’il mobiliserait ses hommes si un malheur lui arrivait.
En effet, la séparation fut tellement émouvante que Perdicaris versa quelques larmes. À la nuit tombée, Raissouli avait mis la main sur sa rançon, Perdicaris retourné chez lui à Tanger, et Roosevelt empoché la nomination du parti républicain pour la prochaine présidentielle qu’il remporta contre Alton Brooks Parker. Une fin heureuse pour tout le monde. Presque! Peu après l’incident qui a failli mettre en prise les Etats-Unis contre les puissances européennes de l’époque, mais qui a renforcé le statut de gendarme du monde que revendiquait Washington, Perdicaris plia bagage et rentra à Tunbridge Wells près de Londres.

Il mourut tranquillement dans la capitale britannique en 1925. Sa réelle nationalité était maintenue soigneusement sous le boisseau jusqu’à 1933 quand l’historien Tyler Dennett vendit la mèche dans sa biographie de John Hay.

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