Algérie: vers un fiasco électoral ?

Par Hamid Aqerrout
Manifestation de protestation le 26 novembre 2019 appelant au boycott de la Présidentielle ©MAP/EPA
Manifestation de protestation le 26 novembre 2019 appelant au boycott de la Présidentielle ©MAP/EPA
C’est le scrutin dont personne ne veut. Reportée deux fois, précédée d’une campagne électorale sans éclat, boycottée par l’opposition et rejetée par la rue qui réclame le départ des symboles de l’ancien régime, la présidentielle du 12 décembre a toutes les chances d’être un bide total. Le spectre du boycott des urnes par des Algériens désabusés reste le pire cauchemar des candidats à une élection sans espoir ni gloire.

L’Algérie s’apprête à vivre une expérience politique “inédite”. Après son report à deux reprises sous la pression des manifestations populaires qui durent depuis le 22 février dernier, un nouveau rendez-vous est donné, encore une fois, aux Algériens, cette fois-ci pour le 12 décembre, pour une élection présidentielle des plus décisives où le suspens bat son plein, tenant en haleine tout un peuple.
Dans ce scrutin de tous les risques, cinq candidats lorgnent la magistrature suprême du pays, à savoir l’ancien Premier ministre et président du parti “Talaie el Hourriyet”, Ali Benflis, l’ancien chef de gouvernement, Abdelmadjid Tebboune, l’ancien ministre de culture et actuel secrétaire général par intérim du Rassemblement national démocratique (RND), Azzedine Mihoubi, l’ancien ministre de tourisme et président du Mouvement El-Bina, Abdelkader Bengrina et le président du parti Front Al-Moustakbel, Abdelaziz Belaid.
Force est de constater que dans cette liste et hormis la formation Talaie El Hourriyet, les partis de l’opposition, réunis au sein du Forum national pour le dialogue et des Forces de l’alternative démocratique, dont le Mouvement de la société de la paix (MSP), le Front des forces socialistes (FFS), le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et le parti des travailleurs (PT), n’ont pas présenté de candidats.
Et pour cause, estiment-ils, “les conditions ne sont pas réunies pour la tenue d’une élection permettant le choix libre et souverain du peuple”.
Quant au Front de libération nationale (FLN), parti du président déchu Abdelaziz Bouteflika, majoritaire au Parlement, il n’a présenté ni soutenu aucun candidat. Dans la foulée des préparatifs pour le prochain scrutin présidentiel, les cinq candidats ont signé, au siège de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), la charte d’éthique des pratiques électorales. Un document qui expose les principes directeurs et les pratiques particulières qui forment le cadre du comportement moral attendu des acteurs et personnes participant au processus électoral.

Une campagne électorale en mode silencieux

Dans cette perspective, la campagne électorale a été ouverte officiellement le 17 novembre, mais sous la pression populaire, les candidats sont réduits à faire un semblant de campagne.
Alors que les Algériens battent le pavé chaque vendredi et mardi pour dire non aux élections dans la conjoncture actuelle, les observateurs se demandent comment les postulants à la présidentielle contestée du 12 décembre vont convaincre les électeurs de leurs programmes respectifs et les inciter à aller voter.

Chaque vendredi et mardi, les Algériens manifestent pour réclamer l'annulation de la Présidentielle prévue le 12 décembre ©MAP/EPA
Chaque vendredi et mardi, les Algériens manifestent pour réclamer l'annulation de la Présidentielle prévue le 12 décembre ©MAP/EPA


Pour de nombreux observateurs, la campagne électorale n'arrive pas à s'emballer, en ce sens que les candidats à la présidentielle restent incertains, véhiculant un discours impondérable en déphasage avec la réalité et loin d’apporter des remèdes aux nombreuses lézardes qui font chavirer la “maison Algérie”. En attestent d’ailleurs les premiers signes annonciateurs d’un ras-le-bol des citoyens: à peine installés, les premiers panneaux d’affichage ont été “ornés” de graffitis rejetant les élections. Les slogans galvaudés, les affiches mal conçues et les mises en scène de mauvais goût utilisées n’ont pas arrangé les choses. De surcroît, dans plusieurs régions du pays comme à Oran, Sidi Bel Abbès, Tébessa, Constantine et Bordj Bou Arréridj, des manifestations de partisans de l’élection ont tourné court. Malgré tout, l’Autorité nationale indépendante des élections assure que les élections se dérouleront dans de “bonnes conditions”.
Compte tenu de ce contexte politique marqué par un climat tendu et des manifestations massives, organisées chaque mardi et vendredi, les prétendants ont, semble-t-il, préféré prêcher la bonne parole en jetant leur dévolu sur le sud du pays, notamment les villes d’Adrar et de Tamanrasset.
Quant aux capitales du Hirak à l’instar de Annaba, Constantine ou encore Bejaïa et Tizi Ouzou, elles sont boudées par les candidats.

Le spectre du Hirak et du boycott plane sur le scrutin

Il va sans dire que le débat aujourd’hui en Algérie est caractérisé par un profond désaccord entre ceux qui s’opposent à la tenue de la Présidentielle avant le départ des figures de l’ancien système et ceux qui la soutiennent. Ces derniers pensent que le scrutin présidentiel est la voie la plus courte pour sortir le pays de l’ornière.
Pour eux, les élections présidentielles doivent être le début d’un processus de changement et de réformes avec un président dépositaire d’une légitimité populaire qui lui donnera la force nécessaire pour faire face à la crise multidimensionnelle dont pâtit l’Algérie. Quant aux détracteurs, et ils sont nombreux, ils estiment que la présidentielle est inévitable, mais seulement dans un climat qui garantisse toutes les conditions d’une élection réussie, ce qui n’est pas le cas jusque-là. La preuve, disent-ils, c’est que le Hirak se poursuit toujours.
Ils estiment aussi qu’hormis les spéculations sur le véritable candidat, le schéma du scrutin, du moins tel qu’il se présente jusque-là, ne devrait pas être différent de ce qu’ils ont vécu sous Bouteflika.
C’est le cas, notamment, du président du Front de la Justice et du Développement (FJD/opposition), Abdallah Djaballah, qui s’est montré très critique à l’égard du processus politique en cours, en estimant que le futur président, même s’il est démocratiquement élu, n’aura qu’“une légitimité extrêmement faible”. “Son déficit de légitimité sera pour lui une très grande contrainte, non seulement pour répondre aux revendications des contestataires, mais aussi pour faire face aux exigences économiques et sociales qui se posent”, affirme-t-il. Force est de constater que dans ce contexte de quasi statu quo politique, nombreux sont ceux et celles qui pensent qu’il n’y aura guère de suspense à l’approche du rendez-vous du 12 décembre. Le candidat Abdelaziz Belaïd dira à ce propos, lors d’un meeting à la wilaya de Mascara, que le problème dont souffre l'Algérie est “purement politique” et que “l'ancien système a laissé des bombes à retardement”, appelant à faire preuve de sagesse pour instaurer une nouvelle République avec la contribution de tous les Algériens.
C’est dire donc qu’entre une élection et une absence d’alternative, ce que tout le monde craint, le pouvoir en premier lieu, c’est le boycott des urnes. Cette hypothèse est, d’ailleurs, de plus en plus envisageable à telle enseigne que certains, qui évoquent la possibilité d’un boycott général dans la région de la Kabylie, proposent de ne pas officialiser les résultats de la présidentielle du 12 décembre et d’aller vers une courte période de transition durant laquelle un dialogue global et inclusif devra être organisé. En attendant le jour J, l’espoir est permis de voir, comme l’avait dit le chef de l'État par intérim, Abdelkader Bensalah, cette élection constituer “une occasion sans précédent pour instaurer la confiance dans le pays et ouvrira, par la même, la voie au  peuple algérien vers un horizon prometteur”.

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