Alliances partisanes: le jeu des intérêts et du hasard

Par Adil Chadli
L’Alliance pour la démocratie, créée en 2011, rassemblait huit partis: RNI, PAM, MP, UC, PT, PS, PRV et PGV ©MAP/Chafik Arich
L’Alliance pour la démocratie, créée en 2011, rassemblait huit partis: RNI, PAM, MP, UC, PT, PS, PRV et PGV ©MAP/Chafik Arich
Pré-électorales ou post-électorales, les alliances partisanes au Maroc sont tout sauf prévisibles. Dans un champ politique brouillé, régi par des rapports de force changeants qui défient toute logique, il devient tellement difficile de scruter le ciel des alliances...

À l'approche des élections législatives de 2021, la question des alliances se pose avec acuité. Politologues, observateurs et politiciens affirment à l'unisson qu'il n'est pas facile de prédire l'avenir et d’établir des scénarios, étant donné que le jeu des alliances n’obéit presque à aucune logique et reste soumis à des calculs qui peuvent échapper au plus fin des analystes. “Il est difficile d’esquisser une carte des alliances politiques possibles à l'horizon 2021. Les politiques savent pertinemment que les alliances pré-électorales ne tiennent pas le coup après l'affichage des résultats du scrutin et que les vraies alliances sont plutôt post-électorales. En revanche, il est sûr que les grands et moyens partis concourront pour les prochaines échéances en engageant leur cote de popularité”, explique à BAB Magazine le président du Centre Atlas d'analyse des indicateurs politiques, Mohamed Bouden.
Selon M. Bouden, ce sont souvent les petites formations politiques qui optent pour les alliances pré-électorales afin de gagner un maximum de sièges à la Chambre des représentants.
En général, la conjoncture politique, les rapports entre les leaders des partis et le poids politique et représentatif de chacun des acteurs sont autant d’éléments qui permettent d'identifier les futurs alliés et qui dictent la nature des alliances à sceller. “La constitution d'alliances est un jeu très fluctuant qui implique des concessions de part et d’autre selon une logique de ‘donnant-donnant’”, ajoute M. Bouden.

La règle... c’est qu’il n’y a pas de règle !

Ceci étant, chacun y va de son pronostic concernant les éventuelles alliances pouvant être contractées à court (rentrée politique) comme à moyen terme (législatives de 2021).
Pour Tajeddine El Husseini, professeur des relations internationales à l'Université Mohammed V de Rabat, les alliances établies actuellement vont être reconduites dans la mesure où de nouvelles alliances requièrent des leaders charismatiques, qui font défaut pour le moment.
“Initialement, le Rassemblement national des indépendants (RNI) était pressenti pour piloter la prochaine décennie, le Parti authenticité et modernité (PAM) étant en régression… De l’eau a coulé sous les ponts depuis et l’Istiqlal se présente aujourd’hui comme la nouvelle alternative, d’autant plus que la direction du parti s’est détachée du populisme ayant marqué l'ère de Hamid Chabat. Le secrétaire général, Nizar Baraka, avait occupé plusieurs hautes fonctions avant d’être élu à la tête du parti. Ces éléments seraient d’une grande aide pour le parti de la Balance pour mener à bien le jeu des alliances, s’il arrive premier aux élections de 2021”, prévoit le politologue.
Selon lui, dans la compétition pour remporter les Législatives de 2021, la partie se jouera désormais entre le RNI et l’Istiqlal, les chances du PAM étant “de plus en plus faibles”.
Jilali Benhalima, journaliste politique, pense, de son côté, que “la coalition gouvernementale, dans son format actuel, continuera à fonctionner après la rentrée, mais avec, cette fois-ci, une purge destinée à corriger les dysfonctionnements entachant son action et sa cohérence d’ensemble”.
“Étant donné l’échec constaté dans la gestion de nombreux dossiers sociaux et secteurs productifs, le nombre de départements ministériels pourrait être revu à la baisse. Surtout, il y a de fortes chances que les secrétariats d’État soient supprimés”, prédit le journaliste politique d’Al Ahdath Al Maghribia.
Selon lui, “la course pour 2021 a déjà commencé avec notamment des échanges d'accusations, des attaques et des contre-attaques qui rythment désormais les relations entre les partis de la Lampe et de la Colombe. On assiste ainsi à une sorte de campagne électorale
précoce”.
Quant à l’après 2021, le scénario d'un blocage politique est fort probable en cas de victoire du PJD, estime notre interlocuteur. “Dans ce cas, il reste à savoir si le parti de la Lampe se jetterait de nouveau dans les bras de l'Istiqlal en tant qu'allié ou bien s’il se maintiendrait dans la coalition gouvernementale”, relève M. Benhalima, ajoutant qu'“en cas de victoire du RNI, ce dernier pourrait garder le PJD à ses côtés, mais dans des départements restreints”.

Les alliances, entre le constant et l’éphémère

Elles ne sont pas nombreuses, les alliances partisanes ayant vu le jour au Maroc. Certaines avaient duré dans le temps, d'autres étaient partis en fumée à l'annonce des résultats des urnes. Chacune avait ses propres motifs de création: la Koutla démocratique (années 90) pour la démocratisation du champ politique national.
L'Alliance pour la démocratie a été formée de huit partis (RNI, MP, UC, PAM, PT, PS, PGV et le PRV) à la veille du scrutin de 2011.
La Fédération de la gauche démocratique (FGD) qui réunit trois partis (PSU, PADS et CNI) a été créée, quant à elle, en 2007 pour reconstruire la gauche.
Tel un phénix, la Koutla démocratique est à chaque fois ressuscitée de ses cendres à l'approche des élections législatives. D'après le politologue Mohamed Bouden, “la Koutla est certes une alliance historique, mais les conditions de son retour ne sont pas encore réunies. Sa reconstitution serait difficile dans le contexte actuel, empreint de dissonances entre les leaders des partis de l'Istiqlal, l'USFP et le PPS”.
Dans une déclaration à BAB, le secrétaire général du parti de l'Istiqlal, Nizar Baraka, a indiqué que “si relance de la Koutla il y aura, il ne s’agira nullement d’un choix électoral ou purement conjoncturel. Les citoyens n'ont pas besoin de nostalgie mais d’un véritable acteur politique sur qui ils pourraient fonder leurs espoirs”. L'Alliance pour la démocratie alliait huit partis portant des idéologies diamétralement opposées (libérale, socialiste et islamiste).
Le groupement de huit partis, appelé “G8”, a fondu comme neige au soleil dès que le MP a rejoint la majorité gouvernementale en 2011.
“L'Alliance pour la démocratie comprenait des partis hétéroclites. C’est pourquoi elle ne pouvait pas durer”, souligne M. Bouden. “Les partis doivent accomplir leur mission de formation et d’encadrement des citoyens. S'ils se défont de cette logique et se prêtent au jeu des marionnettes pour les élections, cela nous fera revenir des années en arrière”, martèle le politologue Tajeddine El Hosseini.
à l’opposé de la Koutla, qui regroupe des courants idéologiques disparates, la FGD est un bloc dont les composantes partagent le même référentiel.

Les composantes de l'actuel gouvernement: L'USFP, le RNI, le PJD, le PPS, l'UC  et le MP ©MAP
Les composantes de l'actuel gouvernement: L'USFP, le RNI, le PJD, le PPS, l'UC  et le MP ©MAP


“La FGD est l’exemple type d’une alliance basée sur un référentiel idéologique clair et net et partageant le même objectif, à savoir faire renaître la gauche de ses cendres”, confirme Mohamed Bouden.
Interrogée sur l'ouverture de son parti sur les autres sensibilités politiques, la secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), Nabila Mounib, est catégorique. Le PSU “ne peut s’allier qu’avec les formations portant le même projet de démocratisation de l’État et de la société et éprises de justice sociale, de liberté et d’égalité”, affirme-t-elle dans une déclaration à BAB.

Hybrides ou pas… seul le chiffre compte !

“Qui se ressemblent s’assemblent”, dit-on. Mais, en politique, ce dicton n’est pas toujours valable. Certaines formations décident, selon la conjoncture, de s'associer à des partenaires venant d’autres bords politiques. Ceci donne naissance à des alliances hybrides voire contre-nature.
“La convergence au niveau de l'idéologie et des programmes devrait servir de critère pour la formation des alliances. Or, au Maroc, celles-ci peuvent être contractées sur l’unique base des intérêts”, fait remarquer M. El Husseini.
Pour M. Benhalima, il importe peu, dans la pratique, que les alliances soient hybrides ou homogènes. “L'idéologie est le parent pauvre de la gestion de la chose publique. Ce qui importe vraiment, c’est le respect de la charte de la majorité gouvernementale. Le hic, c'est que l'application de ce pacte est toujours renvoyée aux calendes grecques”, note M. Benhalima.
à 16 mois de 2021, un flou artistique règne sur la scène politique. Les cartes sont tellement brouillées que scruter le ciel des alliances s’apparente à un exercice de divination. Une chose est pourtant sûre: les alliances homogènes et durables ne sont pas faites pour la classe politique marocaine !

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