Anissa Bellefqih, le cri d'une ‘‘Salamandre’’

Par Bouchra Fadel
Anissa Bellefqih enseigne la littérature française et la sémiotique de l’image à l’Université Hassan II de Casablanca ©MAP/Hamza Mehimdate
Anissa Bellefqih enseigne la littérature française et la sémiotique de l’image à l’Université Hassan II de Casablanca ©MAP/Hamza Mehimdate
Le roman d'Anissa Bellefqih raconte le combat d'une femme contre des prédateurs bancaires. Seule et impuissante au début, l'héroïne finit par s'approprier le jargon, les codes et les ruses de cet univers sans merci où seule la voix de l'argent est audible.

“La salamandre” de Anissa Bellefkih est le récit cru et poignant d'une veuve qui se bat toute seule durant “huit années d'angoisse, dont cinq de guerre froide” pour faire entendre sa vérité à propos d’une “injustice manifeste”.
“Yasmina”, l’héroïne de l’histoire, est une femme éplorée, “jetée en pâture aux loups de la finance” et entraînée malgré elle dans une spirale de malversation bancaire où sa succession se trouvera menacée d'extorsion.
Alors qu’elle méconnaissait les dédales de la vie bancaire et les couloirs sombres des tribunaux, notre héroïne finira, par la force des choses, par se muer en une redoutable experte en droit des affaires bien versée dans l’inextricable écheveau de la jurisprudence. A telle enseigne que l’on est amené à se demander si le roman doit faire ouvrir les yeux du lecteur sur la réalité de la vie ou, au contraire, lui permettre d’y échapper. Le roman a-t-il pour mission d’être un vecteur d’évasion et de divertissement, éloignant le lecteur de la contemplation du réel ou, au contraire, un instrument didactique au service de leçons de vie ? Il semblerait plutôt que ce soit à cette seconde définition que répond “La Salamandre” d’Anissa Bellefkih dont les 23 chapitres sont autant de péripéties différentes les unes des autres dont chacune sera illustrée par une citation exprimant une sagesse, une philosophie, une leçon de vie... Celle de Samuel Beckett résume, à elle seule, toute la philosophie qui s’exprime tout au long du récit: “Vous n’avez cessé d’essayer, vous n’avez cessé d’échouer… Aucune importance, réessayez, échouez encore, échouez mieux !”.

Une leçon de courage face aux aléas de la vie

Pour parvenir à son but, la patience est nécessaire, et “La Salamandre” explique bien au lecteur comment faire pour s’armer de patience tant dans les actions que dans la pensée.
Le choix d’un titre partage très souvent les lecteurs et la subjectivité des uns et des autres, est, très souvent, appelée à la rescousse… Dans le cas de “la salamandre”, il va de soi que l’assertion qui recueille l’adhésion du plus grand nombre a trait à l’analogie entre le reptile et les circonvolutions d’une justice assassine, donc une dimension métaphorique pure et simple. L’auteure rappelle que, selon les croyances populaires, gâtée par la nature, la salamandre est capable de vivre dans le feu sans y être consumée voire même de se voir pousser une nouvelle queue quand elle perd la sienne. En somme, ellee est apte à renaître de ses cendres tel un phénix; autant d’atouts qui symbolisent la croissance, la renaissance et la régénérescence. L’ouvrage nous incite à rechercher, au fond de nous-mêmes, ce qui nous permettrait de ne jamais nous déclarer vaincus, tous les recours internes conscients ou inconscients qui nous permettront de faire face aux aléas du temps qui s’écoule et ne revient jamais…

Rigueurs de la vie et de la langue aussi !

“La Salamandre” est un livre très profond et plein d’enseignements dont la lecture, bien que non aisée pour un lecteur ignorant le vocabulaire judiciaire, nous renseigne sur la lutte que doit mener l’héroïne pour pénétrer le monde effrayant des conflits bancaires et “en maîtriser les codes et les rigueurs sémantiques”, nous dit, dans la préface de l’ouvrage, M. Abdeljalil Lahjomri, le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc.

“La Salamandre” d'Anissa Bellefqih est paru aux éditions “Marsam” ©MAP/Hamza Mehimdate
“La Salamandre” d'Anissa Bellefqih est paru aux éditions “Marsam” ©MAP/Hamza Mehimdate


Dans “La Salamandre”, le style est parfois tellement rude que l’on est amené à croire qu’il a été adopté par l’auteure pour mieux embarquer le lecteur dans cette galère. Mais s’il est parfois dur, à l’image du vécu de l’héroïne quand cette dernière, mue par la colère, se bat contre les représentants de la banque ou de l’administration, il devient plus fluide lorsque l’auteure livre ses réflexions.
La colère de Yasmina, qui ignorait tout d’un monde prompt à la broyer et des termes qu’il utilise pour cela, est ravivée chaque fois que le voile est levé sur des secrets soigneusement cachés ou des mensonges flagrants qui n’ont d'autre but que de la spolier.
Et si au début, Yasmina est dans la même situation que le lecteur face au combat inégal qu’on lui impose, au fur et à mesure que les événements s'enchaînent, l’héroïne et le lecteur finissent par se donner la main pour faire face ensemble à la cruauté des hommes et aux maux de la société.

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