“Anthologie des rways” , hommage aux poètes itinérants du Souss

Par Al Mustapha Sguenfle
Brahim El Mazned ©DR
Brahim El Mazned ©DR
Fruit de deux années de minutieux travaux de recherche et de centaines d’heures d’enregistrement, mixage et mastering, cette anthologie est un hommage aux Tarrwaysin et aux Rrways, trésors humains vivants, ainsi qu’à toutes les personnes qui continuent de perpétuer cette tradition artistique qui fait partie intégrante du patrimoine national.

“Au Maroc, l’art des Rrways, ces poètes et chanteurs itinérants qui, jadis, formaient des troupes et parcouraient les campagnes du Haut-Atlas occidental, de l’Anti-Atlas et du Souss, constitue l’une des grandes richesses musicales du Royaume”. C’est par ces mots que Brahim El Mazned introduit un livret soigneusement posé dans un gracieux coffret. 

 

Un joyau du patrimoine musical amazighe 

Intitulé “Rrways, voyage dans l'univers des poètes chanteurs itinérants amazighes”, le coffret en question rassemble une anthologie de 100 morceaux de l’art dit Amarg N-Rrways, répartis sur 10 albums. Les CD sont accompagnés de trois livrets en trois langues (arabe, français et anglais) de 120 pages chacun retraçant les origines de la musique des Rrways, ses caractéristiques et son évolution.

Mené sous la direction de Brahim El Mazned, ce projet culturel a nécessité la mobilisation de 80 musiciens dont 50 interprètes, qui ont enregistré pendant près de trois mois au studio Hiba, à Casablanca.

Fruit d’une tradition orale ancestrale, le répertoire d’Amarg N-Rrways a pu résister à l’oubli à la faveur de méthodes traditionnelles de transmission basées surtout sur la répétition et l’écoute. Dans son ouvrage “Chants et danses de l’Atlas” (1997), l’ethnomusicologue française Marie Rovsing Olsen compare ces méthodes à celles observées lors de l’enseignement collectif dans les écoles coraniques au Souss. 

Ensuite, cette préservation a été assurée grâce aux premiers enregistrements professionnels ayant commencé dès la première moitié du XXème siècle avec des labels comme Pathe-Marconi et Baïdaphon (sous le protectorat), ou encore Boussiphone et Warda vision (après l’indépendance). 

 

Les instruments de la musique amazighe à l’honneur

Outre sa résilience, la musique des Rrways est pareillement originale. Il s’agit, en l’occurrence, d’un art qui repose sur l’échelle pentatonique, laquelle échelle peut être retrouvée chez d’autres nations d’Afrique et d’Asie (Ethiopie, Erythrée, Chine, Japon, Mongolie, etc). Le livret cite, à cet égard, le musicologue Henry Prunières qui, en 1929, fait part de ce témoignage écrit: “Inoubliable soirée où, durant quatre heures, j’ai pu admirer danseurs chleuhs, musiciennes chleuhes et l’incomparable bouffon. J’ai été très impressionné par l’art chleuh musical et chorégraphique. Ces gammes défectives, presque identiques à celle de la Chine ou du Cambodge, m’ont désorienté”.

Côté instrumental, les Rrways et Ttarrwaysin font preuve d’une remarquable fidélité quant aux instruments usités par cet art musical. Il s’agit traditionnellement du Ribab, le Lutar, le Naqus (instrument de percussion en métal frappé par des baguettes métalliques), Allun (ou Bendir, tambour sur cadre) et les Nuiqsat (petites cymbalettes en cuivre fixées).

Les instruments indispensables, voire caractéristiques de l’Amarg N-Rrways, demeurent le Ribab et Lutar. Le Ribab est un instrument monocorde “composé de corde vibrante comprenant une cinquantaine de crins de cheval attachés à la table par un anneau de fer enroulé d’un cordon de chanvre ou de nylon”, précise le livret de l’Anthologie des chansons des Tarrwayssin et Rrways. 

Cet instrument musical possède une sonorité très particulière et a été introduit au début du 20ème siècle par l’une des figures les plus remarquables de l’art des Rrways, LHaj Belaïd. Fréquemment décoré de bijoux, le Ribab est généralement joué par le maître.

Lutar est, quant à lui, un instrument généralement en bois, piriforme à cordes pincées (à mains nues ou avec un plectre). Le Lutar à caisse discoïde des Rrways ne doit pas être confondu avec celui du Moyen-Atlas qui a un son plus grave. Il comporte à l’origine deux cordes, aujourd’hui trois, quatre voire six cordes. 

L’ensemble de ces éléments témoigne du caractère séculier et original de cet art musical marocain. Dans ce sens, les Rrways et Tarrwaysin s’avèrent être “les tenants d’un art combinant musiques non écrites, chants profanes ou religieux mais également des danses, portés par des poèmes d’une extraordinaire diversité et d’une grande qualité”, estime Brahim El Mazned dans une déclaration à BAB magazine. “Plus largement, cet art témoigne de la diversité culturelle qui caractérise notre pays”, note-t-il.

 

Préservation: quel rôle pour les jeunes ?

Le rôle des jeunes générations d’artistes est d’une importance capitale dans la préservation de ce patrimoine et sa transmission. En témoignent les expériences de groupes musicaux tels que “Ribab Fusion” ou encore “Amarg Fusion”, dont les œuvres fusionnent Amarg N-Rrways avec d’autres styles musicaux.

“Le nouvelle génération a grandi tout en bénéficiant d’un enseignement scolaire général que n’a pas connu la génération précédente, traditionnellement formée au contact d’un Rrays”, juge M. El Mazned à cet égard, ajoutant que ces jeunes n’hésitent pas à fusionner avec d’autres tendances et à pousser la fraternisation entre instruments traditionnels et modernes. 

Selon lui, Rrways et Tarrwaysin ne sont pas les seuls à métisser leurs créations. On assiste aujourd’hui, dit-il, “à la redécouverte de cette musique par des artistes non-initiés aux musiques traditionnelles. On peut aujourd’hui écouter du jazz, de la musique électronique, des musiques urbaines amazighes comportant des éléments de la musique des Rrways”. “Je pense que les jeunes générations d’artistes marocains sont la réponse à toutes nos questions. Les jeunes Rrways et Tarrwaysin ont donné un nouvel élan à un style qui, dans un contexte de mondialisation toujours plus prégnant, souffre d’un problème de transmission”, fait-il valoir. 

Et M. El Mazned de conclure que grâce à ce travail d’anthologie, les jeunes marocaines et marocains auront accès plus facilement à leur patrimoine, et pourront perpétuer cette tradition ou tout simplement piocher dans un riche répertoire pour alimenter leurs créations artistiques. “Ainsi, à leur manière, ils feront vivre la musique des Rrways”. 

La tradition orale dans la région du Souss se subdivise en deux catégories majeures. “Amjrd” (forme narrative en prose) et “Nddm” (forme versifiée).  Nndm est, à son tour, composé de sous-catégories, dont Amarg N-Rrwayss, c’est-à-dire la poésie des poètes chanteurs itinérants, mais aussi  la poésie d’Ahwach (Amarg N-Uhwach), la poésie chantée par les femmes à l’occasion de fêtes Ahwach ou des travaux domestiques (Tizrarin), les chants de mariage (Tanggift) et les joutes poétiques (Tamawacht).