Badr Bellaj: ‘‘Interdire c'est promouvoir l’usage informel des cryptos’’

Par Zakaria Belabbes
Badr Bellaj ©DR
Badr Bellaj ©DR
Selon Badr Bellaj, co-fondateur marocain de l’entreprise “Mchain”,
le Maroc est appelé à monter une Task Force formée de compétences transsectorielles pour mettre en place une stratégie nationale pour l’adoption de la Blockchain et les cryptomonnaies.

BAB: L’utilisation des monnaies virtuelles est interdite au Maroc depuis 2017. Est-il temps de revenir sur cette décision?

Badr Bellaj: L'interdiction était une réaction démesurée contre l'usage des cryptomonnaies. Une interdiction qui reste très contestable juridiquement en l'absence de textes de loi clairs qui prohibent l’usage de ces cryptos.

En 2017, l’interdiction pouvait être compréhensible dans le sens où les cryptos étaient un nouvel entrant à la scène financière, dont les autorités se méfiaient espérant qu'il s'agissait d'une simple “hype” ou d’un bruit qui allait disparaître dans quelques années. Sauf que 4 ans plus tard, ces cryptomonnaies ont confirmé leur réussite et leur menace à la finance classique en se présentant comme une alternative fiable pour l’investissement ou pour l’usage comme monnaie. À l'échelle nationale comme internationale, l'adoption et l’usage n'a cessé de s'étendre au point que des institutions financières ou entreprises privées comme PayPal ou Tesla ont rejoint la vague avec des investissements colossaux. Tesla, à elle seule, a investi 1,5 milliard de dollars. 

Donc, il faut revoir aujourd'hui l’ancienne décision, opter pour une autorisation régulée de l’usage de ces cryptos et penser à des schémas qui vont faire bénéficier l'État. Par exemple, l'État peut attribuer des licences aux opérateurs ou aux marchés de cryptos avec une taxation spéciale. En revanche, l’interdiction ne fera que promouvoir l’usage informel qui, devant ses intérêts, ne respectera jamais la décision des autorités. Des décisions déjà impossibles à imposer dans un monde où les utilisateurs sont anonymes et aucune autorité de régulation n’existe.

 

Quels sont les principaux défis à relever pour réussir à implanter ces monnaies électroniques?

Les défis majeurs restent la régulation et la réglementation. C’est pourquoi il est impératif de produire un framework juridique qui encadre ce domaine avant de discuter d'implémentation, voire instituer le droit à l'erreur.

S’ajoute à ce duo un autre défi aussi important qui est souvent moins considéré: la préparation des compétences dans le domaine des cryptos et de la Blockchain en général.

Il faut prévoir la formation des ressources humaines qui peuvent être initiées à l’implémentation. Dans ce sens, on dispose heureusement d'une école d’ingénieurs, l’INPT (Institut national des postes et télécommunications), qui a inclus des modules liés à la cryptomonnaie et la Blockchain à son programme d’enseignement.

 

Dans votre livre “Blockchain by example”, vous avez présenté la Blockchain comme une révolution similaire à Internet. Pourquoi le Maroc a-t-il du mal à intégrer cette révolution? 

Tout simplement parce que le Maroc n'a pas incorporé cette technologie dans sa stratégie digitale nationale. Ceci peut être expliqué par le fait que la technologie paraît futuriste aux yeux des décideurs. Certes, on souligne un intérêt dans les secteurs privé et public au point que plusieurs chantiers Blockchain ont été initiés, mais souvent, ceux-ci ne dépassent pas le niveau expérimental.

Heureusement, il y a de rares instances qui sont conscientes de l’importance de cette nouvelle révolution. À titre d’exemple, le gouverneur de BAM a annoncé dans une de ses sorties médiatiques que la banque dispose d'une feuille de route digitale où elle donne une importance à ces nouvelles technologies.

Je pense que la situation changera dans un court terme au milieu des circonstances actuelles qui inciteront les décideurs à franchir le pas et privilégier cette technologie.

 

Quelles sont les promesses de la Blockchain?

On peut dénombrer plusieurs promesses. Entre autres, la Blockchain permet une sécurité renforcée, une traçabilité exemplaire et réduit le temps et le coût des processus classiques basés sur l'intermédiation. En outre, elle permet la liberté financière et booste l’innovation. Avec la Blockchain, tous les secteurs peuvent développer de nouveaux cas d'usage avec une valeur ajoutée en exploitant la digitalisation de la confiance permise par la Blockchain.

 

Quelle est la bonne démarche à prendre pour le Maroc? Doit-on suivre un modèle spécifique de pays? 

À mon avis, on doit penser notre propre modèle qui considère les spécificités économiques et sociétales de notre pays.

Je pense que le Maroc doit monter une Task Force formée de compétences transsectorielles pour mettre en place une stratégie nationale pour l’adoption de la Blockchain et les cryptomonnaies. Il faut également penser à mettre un Sandbox qui permet aux startups et entreprises de penser à des cas d'usage sans se soucier des exigences légales et réglementaires.

En parallèle, on doit penser à mettre en place une infrastructure Blockchain nationale opérée par un consortium d'acteurs IT et chapeautée par une instance publique comme l’ADD (Agence de développement du digital).w