Badr Ikken: ‘‘L'hydrogène vert, une opportunité stratégique’’

Par Noureddine Hassani
Badr Ikken ©DR
Badr Ikken ©DR
Dans cet entretien accordé à BAB, Badr Ikken, Directeur général de l’IRESEN, explique comment l’hydrogène vert pourrait non seulement garantir l’autosuffisance énergétique du Maroc mais aussi le positionner comme champion au plan international.

BAB: Le Maroc semble avoir un grand potentiel pour le développement de l’hydrogène vert. En quoi cette technologie est-elle une énergie révolutionnaire ? 

Badr Ikken: Aujourd’hui, avec la baisse des prix des énergies renouvelables, nous pouvons produire de l’électricité propre à coût abordable, mais la problématique du stockage reste posée. Avec le développement de l’hydrogène vert, nous aurons la possibilité de produire un vecteur d’énergie “une sorte de pétrole vert” que nous pouvons stocker pendant longtemps et utiliser dans plusieurs applications. On peut aussi intégrer l’économie circulaire en captant le carbone et en le combinant à l’hydrogène pour produire du méthanol vert ou des combustibles synthétiques, tels que le diesel ou le kérosène synthétiques. On peut également produire des matières premières décarbonées comme l’ammoniac, dont le Maroc importe annuellement presque 2 millions de tonnes.

Nous avons des gisements solaires et éoliens gigantesques, dépassant de loin notre demande et, in fine, grâce à l’hydrogène vert, nous pourrons sur le moyen/long terme, exporter une partie importante dans les bateaux et les pipelines. Ces aspects ainsi que le besoin exprimé par nos voisins européens font de l’hydrogène vert et de ses dérivés une opportunité stratégico-économique de taille.

 

Le Maroc sera-t-il un jour producteur des technologies d’énergies renouvelables de demain ? Si oui, quelles opportunités cela lui ouvrirait ?

La production de l’hydrogène vert et des combustibles synthétiques grâce aux énergies renouvelables est effectivement une réelle opportunité qui nous permettra d’accélérer notre transition énergétique et de créer de nouvelles filières à forte valeur ajoutée.

C’est sûr, que les coûts des process industriels de production d’hydrogène (l’électrolyse notamment) et de transformation sont encore élevés, mais sincèrement, il s’agit de technologies matures et leurs prix évolueront très vite à la baisse lors des montées de puissance. Il faudra passer de l’échelle du mégawatt à l’échelle du gigawatt de production de l’hydrogène vert à partir des énergies renouvelables dans les prochaines années et les prix baisseront sûrement plus vite qu’on le pense.

Le Maroc a d’ailleurs été identifié parmi les six pays au monde qui ont le potentiel de devenir un exportateur de ces combustibles synthétiques pour plusieurs raisons. La première est le fait d’avoir de l’éolien et du solaire mais surtout, des sites qui offrent de grands gisements des deux, permettant d’avoir presque 24/24 de l’électricité propre pour l’électrolyse. Deuxièmement, la proximité d’un grand marché potentiel, notamment l’Europe. Troisièmement, une vision royale et une stratégie ambitieuse en mise en œuvre, qui a permis au Maroc de disposer de l’expérience des grandes centrales renouvelables et de développer un écosystème de R&D ainsi qu’un écosystème industriel. Ce qui veut dire qu’on ne commence pas à partir d’une page blanche !

Pour ce qui est de l’impact de ces technologies, ils vont permettre au Maroc de se positionner en tant qu’exportateur de combustibles synthétiques, ce qui représente une grande opportunité économique. En second lieu, cela lui offrira la possibilité de décarboner les secteurs qui sont difficilement électrifiables (l’industrie sidérurgique, les cimenteries...) ainsi que le secteur du transport routier, maritime et l’aviation.

Il s’agit aussi d’un impact sur l’intégration industrielle puisque nous aurons plus de capacités EnR installées pour répondre au besoin de l’export (plus de 2/3), ce qui donnera plus de visibilité du marché et plus d’opportunités de production industrielle des composants et de création d’entreprises. En plus, cette dynamique fera baisser davantage le coût de l’électricité, offrant plus de compétitivité industrielle à nos entreprises.

Un autre avantage à souligner est le recours au dessalement de l’eau de mer et non à l’eau potable. Le coût du dessalement ne représente que 1% du coût de la tonne d’hydrogène. Cela veut dire, théoriquement, que nous pourrons doubler ou tripler la capacité de production de l’eau, dont une partie servira à la production de l’hydrogène et l’autre pour de l’eau potable et l’irrigation, donc servant à la valorisation des régions. Cela constituera un véritable modèle économique !

 

Le Maroc a-t-il le savoir-faire pour développer l’hydrogène vert ?

Il y a des technologies matures et d’autres en cours de développement. La technologie de production de l’hydrogène à travers l’électrolyse de l’eau remonte à plus de 100 ans. Elle est déjà utilisée, mais le coût de l’électricité verte était un handicap. Aujourd’hui la donne a changé puisque l’électricité propre est beaucoup moins chère que celle de source fossile. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’on pourra démarrer demain, il est impératif de baisser les coûts à travers la montée en puissance et de préparer un environnement favorable à l’émergence de cette nouvelle filière.

Il faut savoir que le coût de l’énergie représente 55 à 60% du coût de la tonne d’hydrogène. Il faut donc tenir compte de l’importance et des délais nécessaires pour le développement et la réalisation des centrales solaires et éoliennes ainsi que des installations auxiliaires.

Sur le volet de l’ingénierie, nous avons des bureaux d’ingénieurs sur presque tous les maillons de la chaîne avec une expertise avérée. Nous disposons également d’Agence et de Sociétés qui ont développé une véritable expérience dans le domaine des énergies renouvelables mais aussi des champions de l’industrie de la chimie. La situation est donc différente de celle qui a précédé la mise en place des projets solaires il y a dix ans, lorsque l’expertise devait se développer avec les premiers projets. 

Il s’agit d’un projet ambitieux pour après-demain mais nous avons déjà amorcé des projets, des programmes d’accompagnement ainsi qu’une plateforme de recherche intégrant plusieurs projets pilotes. A ce titre, une commission Nationale de l’Hydrogène vert, initiée et présidée par le Ministère de l’Energie, des Mines et de l’Environnement travaille sur un plan d’action détaillé afin d’accompagner efficacement l’émergence de cette filière. Nous aurons donc la possibilité de combler les gaps, de renforcer les capacités et de préparer le terrain en matière de réglementation, d’aménagement du territoire et d’infrastructures et de mettre en place des clusters industriels et de recherche. 

Aujourd’hui, nous bénéficions d’une vision royale pour le développement durable, d’une expérience reconnue dans le secteur des énergies renouvelables et de l’expertise d’un écosystème industriel. Tous ces atouts sont là et le Maroc est vraiment prêt à se positionner pour devenir un champion continental, voire un leader international, en ce qui concerne ce sujet.

 

A quel terme cette technologie pourrait-elle être déployée au Maroc ?

Il y a une feuille de route pour l’hydrogène qui sera bientôt publiée. Depuis 2018, plusieurs études ont été menées, portant sur la maturité technologique, sur les opportunités pour le royaume, des études technico-économiques et la dernière avait pour objet de préparer une base pour la feuille de route nationale. Celle-ci est presque finalisée et la commission nationale planche sur le sujet. Dès qu’elle sera validée, un plan d’action ambitieux sera déployé et visera différents horizons : 2030, 2040 et 2050.

Sans aucun doute, la filière émergera à partir de 2030 et deviendra compétitive.