Bahaa Ronda, porte-étendard de la musique gharnatie

Par Mohamed Aswab
Bahaa Ronda participant, en 2018, à la 11ème édition du festival de Fès de la culture soufie ©MAP
Bahaa Ronda participant, en 2018, à la 11ème édition du festival de Fès de la culture soufie ©MAP
Au Maroc, le tarab gharnati (une composante de musique arabo-andalouse) a un joli nom féminin qui agit, sur différents fronts, pour le faire perpétuer: Bahaa Ronda. De la recherche, à l'enseignement, en passant par la belle interprétation, Bahaa est une femme dévouée, une artiste qui croit à sa mission. Ce portrait, sous formes de diverses séquences, c'est pour mieux la connaître.

Retenez bien ce nom: Bahaa Ronda, on en parlera dans les lignes qui suivent !
Jeudi 14 novembre, l'Agence Maghreb arabe presse (MAP) a célébré son 60ème anniversaire... Un flashback festif qui ressuscite l'ambiance de l'inauguration de la MAP, le 18 novembre 1959, par feu SM Mohammed V... L'instant est hautement solennel... mais là n'est pas notre sujet ! Cette soirée a été animée par un récital de musique gharnatie, de près de deux heures et demi, majestueusement exécuté par un orchestre maghrébin accompagné de la Chorale Angham Gharnatia. L’ensemble était constitué d'une soixantaine d'artistes: marocains, algériens et tunisiens. La référence est faite aux 60 ans de la MAP, mais aussi à cet esprit d'union, de fraternité et de solidarité qui a prévalu, à l'époque des mouvements de libération, entre les peuples du Maghreb... C'est une autre histoire, une autre époque, diriez-vous ! Oui. Mais là aussi n'est pas notre sujet...

Une maestra...

Sur l'esplanade du théâtre Mohammed V à Rabat, les soixante artistes, habillés chacun selon ses traditions, ont mis leurs arts en harmonie (Le gharnati dans ses versions marocaine et algérienne, la musique andalouse marocaine et le “malouf” tunisien). Une musique lyrique et des chants angéliques qui rimaient parfaitement avec le clapotis d'une pluie qui s'abattait abondamment ce soir-là... L'auditoire est converti, comme par magie, au tarab… bref.
De cette ambiance spirituelle jaillit une beauté, une voix, un sourire... un tout qui illuminait la légère obscurité de la salle, Bahaa Ronda. Difficile de ne pas la remarquer, elle qui se faisait, pourtant, discrète en choisissant, à la différence de tous -et toutes- les autres, de ne pas chanter en solo ! Même à la fin du concert, il fallait passer la foule au peigne fin pour la retrouver. Et maintenant que Madame est là... on bascule vers un autre décor !

Madame Finance

Près d’une semaine après la soirée de célébration des 60 ans..., on est à l'Office National des Hydrocarbures et des Mines (ONHYM), à Rabat, un grand Etablissement public chargé de conduire la recherche et l’exploration des hydrocarbures et des mines et d’impulser toute action… bref. À l’ONHYM, on est reçu par la cheffe de la Division des “opérations comptables et financières”. Madame “finances ” pour dire simple ! Dans un bureau, où les dossiers sont soigneusement rangés (pour ne pas dire maniaquement) et où les documents ne parlent que le langage des chiffres, on comprend facilement qu’on est bien chez une auditrice, une fouineuse intransigeante dans l’univers des détails et des chiffres ! Oui, Bahaa Ronda, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, fait partie de la toute première promotion de la prestigieuse École nationale du commerce et de la gestion (ENCG) de Settat. Ayant intégré l’ONHYM en 1999 en tant que cadre financier, elle s’est spécialisée en “audit et ingénierie financière” en décrochant un master (2005) et professionnellement, en assumant des responsabilités administratives: cadre, cheffe de service, cheffe de département, puis responsable de toute une division financière.
À l’ONHYM, Mme Ronda ne plaisante pas, tout en gardant la bonne humeur et le beau sourire ! Aucune de ses charges n’est “confiée” au hasard, dit-elle, mais à son savoir-faire affûté et à ses proches collaborateurs aguerris. Elle tient beaucoup à la minutie, à la rigueur… Oui, ça on l’a compris, mais quel rapport avec le gharnati ?

Une apprentie

On est aux années 80, Mesdames et Messieurs. Bahaa Ronda, née en 1974 à Rabat, succombe à bas-âge au charme de la musique arabo-andalouse, elle qui est issue d’une famille aux origines morisques (l’Andalousie arabe), son père et un grand mélomane de la musique andalouse, son frère Fehd Ronda, “sa fierté”, est un luthiste de renommé… Merci aux parents ! Disons qu’elle n’avait pas le choix ! Chez elle, c’est la belle voix de la sommité du tarab gharnati, Haj Ahmed Piro, un proche de la famille, qui retentissait très souvent dans son entourage. Elle est conquise, possédée ! Elle fait partie de la  toute première chorale du tarab gharnati à Rabat, mis en place par Ahmed Piro, dans le cadre de l’Association des amateurs de la musique andalouse à Rabat. Cette association n’a pas trop duré… Et c’est l'orchestre de Mohamed Amine Debbi qui a pris le relais, lui aussi disciple de Haj Piro. Mais pourquoi le gharnati en particulier ? Tout simplement, parce qu’il est, d’après Bahaa Ronda, beaucoup plus tourné vers “la minutie”, “la rigueur linguistique”, “l’audit artistique” pour l’exprimer dans le langage de notre auditrice ! Voilà le lien !

Une artiste

Bahaa Ronda, l'artiste, est partagée entre les grandes profondeurs -pas là où l’ONHYM mène ses recherches et études relatives aux hydrocarbures et Mines !- et les hautes sphères, les grandes altitudes, d’où provient la pluie, à l’image des grandes gouttes d’eau qui se sont abattues sur Rabat, le jeudi 14 novembre, lors de la soirée de célébration des 60 ans de l'Agence marocaine de presse… On parle de l’art, et on parle de Bahaa Ronda, la voix qui a fait ses preuves à travers les festivals nationaux et internationaux.

Bahaa Ronda est l'une des disciples de la sommité de la musique arabo-andalouse, Ahmed Piro ©MAP/Saïd Bahajji
Bahaa Ronda est l'une des disciples de la sommité de la musique arabo-andalouse, Ahmed Piro ©MAP/Saïd Bahajji

Une meneuse

Ce jeudi-là, puisqu'on en parle de nouveau, Bahaa, à côté de Amine Debbi (qui jouait au TAR), étaient les chefs d’orchestre du concert, bien que leurs visages étaient tournés vers le public… Pour Bahaa, le management à la façon d’un chef d’orchestre de musique andalouse et gharnatie est un style très efficace.
Les soixante artistes n’avaient jamais joué ensemble et n’ont eu que deux jours avant la soirée pour accorder leurs violons ! Pour mettre en harmonie les gharnatis, marocain et algérien, et le malouf tunisien, Bahaa a bossé dur. Tous les détails, même les plus petits, ont été réglés grâce à son esprit d’un vrai coach. Et hop! plus de deux heures de musiques et de chants des plus harmonieux au grand bonheur du public du théâtre Mohammed V...

Une érudite

Pour se préparer Bahaa a dû rater, pour une fois -et pour la bonne cause-, le cours de gharnati qu’elle donne chaque mardi, depuis près de cinq ans, au profit d’une trentaine d’amateurs du tarab gharnati.
Le groupe d’apprentis, majoritairement des femmes, est organisé sous forme de chorale appelée Angham Gharnatia de Rabat. Bahaa Ronda est dans le partage, dans la transmission d’un art ancestral. Elle assure ne recevoir aucune contrepartie, si ce n’est ce désir intense de contribuer à faire perpétuer une tradition artistique des plus belles et rendre hommage à son Maître Oustad Ahmed Piro.

Une chercheure

C'est un autre jeudi, le 25 avril 2019, qu'a eu lieu la dernière conférence-débat, à laquelle Bahaa Ronda, la chercheure, a pris part sur la préservation du tarab gharnati en tant que patrimoine immatériel.
Au delà de l’art, le combat de Bahaa recèle un aspect scientifique qu’il ne faut pas négliger.

L’orchestre “Amine Debbi” et la chanteuse Bahaa Ronda animant en 2013, à New York, le 18ème gala annuel des correspondants des Nations unies ©MAP
L’orchestre “Amine Debbi” et la chanteuse Bahaa Ronda animant en 2013, à New York, le 18ème gala annuel des correspondants des Nations unies ©MAP


Si elle fait des recherches sur les spécificités de la musique gharnatie et ses écoles marocaines (notamment Rabat et Oujda) et qu’elle mène des études comparatives avec Al-ala, le gharnati algérien et le malouf tunisien c’est en guise de militantisme pour l’inscription auprès de l’UNESCO de l’anthologie du tarab gharnati marocain en tant que patrimoine immatériel de l’humanité, à l’image du gharnati algérien et d’Al-ala marocain… Et là c’est vraiment un autre combat… D’autres jours de la semaine, Bahaa Ronda participe activement aux activités de l’Association socio- culturelle des entreprises minières. Tout y est appris aux petits poussins: la musique, le chant, la peinture, la lecture, les langues… Pour Bahaa, tous les fronts sont bons pour faire élever le goût, éduquer et donner de soi...

Une rêveuse...

Revenons, encore une fois, à notre jeudi 14 novembre, à notre soirée artistique. S’il y a un aspect qu’on a pas encore développé, dans ces lignes, c’est bien l’art de Bahaa Ronda !
Et puisqu’on “n’est jamais servi que par soi-même”, la parole est à elle:
“En jouant la musique, en interprétant le chant gharnati et en s’appropriant le sens de la beauté de ses Qasaid (poèmes), difficile de garder les pieds sur terre. On est transporté vers des univers lointains, vers la beauté extrême. C’est une forme de transe, oui ! Un voyage dans le temps qui transcende les remparts des limites humaines, une magie. Jouer la musique gharnatie, c’est également chanter l'appartenance à la patrie, à son avenir prometteur comme à son passé glorieux. Les notes et les voix sont comme un hymne à nous-mêmes, à notre grandeur et à notre fierté. Tout est spirituel. Si cette musique gharnatie a résisté au temps et à ses aléas et qu’elle se joue toujours de la même manière qu’on jouait il y a des siècles, c’est qu’il recèle une magie. Pour parler de cette musique, difficile de mettre des mots sur le ressenti. Notre devoir est de veiller à sa préservation et sa promotion en collaboration avec les instances concernées. Difficile d'utiliser les mots pour expliquer l’abstrait.. le gharnati, c'est mon être, mon essence, ma fierté…”.
Voilà, ce qui est dit, difficile de dire plus !

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