Bahaa Trabelsi, rebelle contre la dictature paternelle

Par Bouchra Fadel
L'écrivaine et journaliste, Bahaa Trabelsi, lors d'une rencontre de présentation de son roman “Souviens-toi qui tu es” ©MAP/Boujemaa Zidi
L'écrivaine et journaliste, Bahaa Trabelsi, lors d'une rencontre de présentation de son roman “Souviens-toi qui tu es” ©MAP/Boujemaa Zidi
Qu’est-ce que cela vous fait lorsque votre bourreau n’est que votre propre géniteur et que le domicile parental devient une vaste prison? D’un ange gardien, le père se transforme en monstre sadique. Récit poignant d’une désillusion.

“Souviens-toi qui tu es” de Bahaa Trabelsi est un roman aussi tranchant qu’un couteau bien acéré, un roman dans lequel une jeune fille victime de la tyrannie paternelle s’insurge contre l’autorité patriarcale.
L'auteur y décrit avec force et emphase la révolte de Safia, une jeune fille rebelle et insoumise jusqu'au bout des ongles. Safia est tel “un chat de gouttière qui retombe sur ses pattes. Quels que soient les obstacles. Toutes griffes dehors. On a tenté de la domestiquer, mais toujours elle a échappé. Rebondir pour exister”. Elle est extrêmement attachante, notre héroïne qui, non sans difficultés, remet à leur place tous ses détracteurs,  parvient à se frayer un chemin et à se faire entendre dans un monde d’hommes.

“Un monstre à visage d’homme”

La trame du récit est complexe… L’histoire s’y reconstitue par bribes en même temps que le narrateur - qui est aussi le personnage principal- grandit et accepte que les désillusions fassent partie intégrante de la vie et de l’expérience de la découverte de soi. “Souviens-toi qui tu es”, le roman de Bahaa Trabelsi décrit le soulèvement du personnage principal, Safia, contre la torture que prend plaisir à lui faire subir un père qui use, sans vergogne, d’une cruauté d’une extrême violence.
Le “monstre” paternel se jeta “littéralement sur Safia, violemment, agrippa ses cheveux de ses mains robustes et malveillantes, et la traîna dans la maison. Elle ne savait pas où il l’emmenait. Il lui faisait mal...il se mit derrière elle, féroce, et tira ses cheveux en arrière de manière à dégager son visage. Elle regardait, incrédule, cette image d’un homme enragé et d’une gamine terrorisée”.
Bahaa Trabelsi nous dresse le portrait d’un père tyrannique, omnipotent et omniprésent pour tout régir en maître incontesté. En somme, le prototype du monstre à visage d’homme, violent, colérique, sûr de son bon droit, convaincu d’être vénéré par son entourage, arrogant et fier de lui.
Il rappelle le père de Mohamed Choukri dans “Le Pain nu”, celui dont l’auteur disait “mon père c’était un monstre”, ou encore celui de Karim Nasseri, affublé par son propre fils du titre de “Dictateur” dans “Chroniques d’un enfant du hammam”: “J’entendis le Dictateur m’appeler aux travaux forcés”.

S’émanciper par l’écriture

Safia avait commencé, très jeune, à tenir un journal intime qu’elle gardait bien enfermé dans une boîte enfouie dans un lieu secret à l’abri des
regards.
Utilisant l’écriture, aussi bien comme arme pour “tuer” ce monstre paternel qui lui faisait tant de mal que comme exutoire pour s’affranchir de tout ce qui pesait sur son cœur -fût-il du domaine des rêves ou de la colère-, notre héroïne faisait de ce journal aussi bien un déversoir qu’un outil de partage de ses émotions.
Et tout l'art de l'auteur justement consiste à nous faire prendre conscience, nous autres lecteurs, qu’au-delà d'un simple processus créatif, l'écriture nous permet de se nous libérer de pensées compulsives, d’exprimer nos émotions, nos douleurs, nos sentiments… En véritable force libératrice, elle représente la pure expression de soi, soigne, motive et développe l'esprit.

“Souviens-toi qui tu es” est paru chez la maison d'édition “La Croisée des Chemins” ©MAP/Boujemaa Zidi
“Souviens-toi qui tu es” est paru chez la maison d'édition “La Croisée des Chemins” ©MAP/Boujemaa Zidi


Dans son ouvrage, Bahaa Trabelsi use souvent d’un langage poétique et audacieux, dénonce l’inacceptable, à savoir la prison que constitue le huis-clos familial avec ses règles intransigeantes. Elle appelle à briser les carcans nés des traditions qui relèguent la femme au rang d’objet. En empruntant ce chemin, Bahaa Trabelsi semble suivre la voie tracée par Fatima Mernissi qui, en dénonçant la subordination des femmes, inspire, encore aujourd’hui, toutes celles qui aspirent à l’autonomie et à la liberté d’être et de penser.
Bahaa Trabelsi est écrivaine et journaliste. Parmi ses ouvrages: “Une femme tout simplement”, “Une vie à trois”, “Slim” et “Les femmes et la mort”, “Parlez-moi d’amour !” (Prix Ivoire pour la littérature africaine d’expression francophone, 2014) et “La chaise du concierge” (Prix littéraire Sofitel Tour Blanche, 2017; mention spéciale du jury de l’Adelf, 2017 ; mention spéciale au Festival Giallo Garda, 2019). “Souviens-toi qui tu es” est son sixième ouvrage.

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