BUSINESS DES FLEURS: UNE MORT LENTE

Par Meriem Rkiouak
Après plusieurs années de floraison, le filière de la floriculture fait  son deuil ! ©MAP/EPA
Après plusieurs années de floraison, le filière de la floriculture fait son deuil ! ©MAP/EPA
Sale temps pour la floriculture nationale ! Le foisonnement de l’offre cache un malaise insidieux qui ronge une filière défraîchie et abandonnée. Le peu de producteurs qui restent sur le marché se battent pour leur survie, avec une main-d’oeuvre qui se fait rare, des superficies cultivées en régression et des recettes qui couvrent à peine les charges. Chiffres et données exclusives à l’appui, BAB diagnostique les maux d’un secteur au bord de la faillite.

“J’ai compris tous les mots, j’ai bien compris, merci;
Raisonnable et nouveau, c'est ainsi par ici;
Que les choses ont changé, que les fleurs ont fané;
Que le temps d’avant, c’était le temps d’avant”.
C’est comme si, en sortant en 1996 en France son tube planétaire “Pour que tu m’aimes encore”, Céline Dion a tout compris et a vu venir la crise actuelle de…la floriculture au Maroc !
Décidément, les temps ont beaucoup changé pour ce secteur qui vivait ses heures fastes aux années 90 et au début des années 2000, lorsque le Royaume jouait dans la cour des grands, côté production et export, et ses fleurs haut de gamme s’écoulaient comme des petits-pains sur les marchés
européens.
En à peine vingt ans, la filière a pris un sacré coup de vieux. Crise financière mondiale, changements climatiques, renchérissement des coûts de production et contrebande sont passées par là, acculant un grand nombre de professionnels à mettre la clé sous le paillasson pour s’adonner à un business plus... florissant.
Livrée à elle-même, la filière souffre en silence. Les professionnels prennent leur mal en patience, en attendant que l’horizon s’éclaircisse.

Production, cultures… la traversée du désert

Avant d’atterrir, tout en fraîcheur, dans votre salon, de venir embellir votre intérieur ou rehausser vos fêtes et réceptions, un bouquet de fleurs fait beaucoup de chemin, mobilise une armada de personnes et nécessite énormément de dépenses.
La fleur se fait de plus en plus coûteuse.. Chaque maillon de la chaîne capte des investissements conséquents. Dans cette industrie qui a, semble-t-il, atteint ses limites, l’argent est le nerf de la guerre de survie.
Il ne faut surtout pas lésiner sur les moyens, que ce soit pour se procurer les implants, les pesticides et les produits phytosanitaires, pour réaliser le conditionnement et la frigorification ou pour acheminer, saines et sauves, les fleurs si fragiles (la distribution se fait soit par camion soit par avion), sans parler des impôts, des rémunérations du personnel, du marketing, de la gestion d’une page web...
En ces temps difficiles, le fait de pouvoir amortir les investissements et payer les employés à la fin du mois relève de l’exploit ! C’est à se demander si le commerce vaut vraiment la chandelle.
De guerre lasse, de plus en plus de fleuristes ferment boutique et ceux qui s’accrochent affichent souvent un bilan déficitaire. L’âge d’or des fleurs coupées est bien révolu et nous sommes à présent au plus fort de la période des vaches maigres.
Le constat du déclin de la filière est confirmé par le ministère de l’Agriculture qui tire la sonnette d’alarme. “La superficie des cultures florales n'a cessé de régresser depuis 1995 pour passer de 370 Ha durant la campagne agricole 1994/1995 à 156 Ha au cours de la campagne agricole 2003/04. Cette régression a porté sur les cultures sous abri serre dont la superficie est passée de 208 Ha à 113 Ha pour la même période”, ressort-il des données communiquées par ce département à BAB.
Selon la même source, ce recul des superficies florales a concerné particulièrement les régions du Souss-Massa (de 148 Ha en 1995 à 0 Ha depuis 2017) et de Marrakech-Safi (de 78 Ha en 1995 à 14 Ha en 2019).

Export: le Maroc hors-jeu

Le département d'Aziz Akhannouch attribue cette chute libre de l’activité à des facteurs “d’ordre technique, logistique, organisationnel et commercial qui se traduisent notamment par une baisse de la rentabilité économique de cette activité”.
En tout, la production totale de fleurs coupées, représentée principalement par les œillets (41%) et les roses (35%) a atteint 105 millions de tiges soit l’équivalent de 3.494 T, fait-on savoir.
“Le marché ne compte plus que trois producteurs qui rencontrent déjà d’énormes difficultés”, déplore Ali Bennani Smires, président de l’Association marocaine des producteurs exportateurs de fleurs (Ampex fleurs).
Si l’on ajoute d’autres problèmes (rigueurs climatiques, pas de mesures incitatives en faveur des professionnels, organisation minimaliste et manque de coordination entre les professionnels), on se rend compte à quel point la floriculture est une activité qui n’est pas parsemée de fleurs, mais jonchée d’épines.

Marché des  fleurs… comme  un parfum  de crise ! ©MAP/EPA
Marché des  fleurs… comme  un parfum  de crise ! ©MAP/EPA


Naturellement, l’activité export a laissé des plumes dans cette traversée du désert. Selon les données les plus récentes du ministère de l’Agriculture, “les exportations de fleurs, boutons de fleurs, lilas frais, mousses et lichens sèches et racines vivantes, destinées principalement au marché du Royaume-Uni (38%), ont atteint en 2018 quelque 3.400 tonnes en 2018 (dont 47% des œillets) pour une valeur de 80 millions de dirhams”.
Pour ce qui est des roses, l’export est réduit à néant. “Le Maroc n’exporte plus de roses depuis plus de 15 ans. Face au Kenya et à la Colombie ou même la Turquie, nous avons du mal à rivaliser sur les marchés européens”, souligne M. Bennani Smires, précisant que “nous restons principalement exportateur d'oeillets vers la Grande Bretagne et de pivoines en direction de la Hollande”.

La formation et la R&D, un luxe en ces temps de crise

“De quoi as-tu besoin, toi qui es tout nu ?” - “D’une bague, monseigneur !” Ce dicton, 100% marocain, illustre bien la place - ou plutôt le peu de place- dévolue à la formation dans un secteur à la peine. Face au manque de ressources humaines bien qualifiées, les sociétés du secteur font comme elles peuvent.
Prendre soin des fleurs, les cueillir, les assembler pour composer un beau bouquet conforme à la commande reçue, accompagner le client et l’aider à faire son choix, selon l’occasion qu’il veut célébrer, la personne qu’il veut chouchouter et le message qu’il souhaite transmettre… Tout cet art et ce savoir-faire, c’est dans le terrain et avec la pratique que le personnel l’acquiert.
Car, au Maroc, il n’existe pas de formation diplômante ou de parcours spécifique à emprunter pour devenir aide-fleuriste, chef fleuriste ou manager. Hormis des notions en management, comptabilité, nouvelles technologies, marketing, etc. qu’il faut acquérir pour ouvrir une boutique, c’est un métier qui s’apprend, généralement, sur le tas.

Floriculture: une main d'oeuvre qui se fait rare

“La pratique a toujours été la référence en la matière. Pour devenir professionnel dans ce métier, il faut persévérer, rendre sa main verte et aimer ce métier”, résume Mohamed Amine Belabbas, qui dirige la startup Exflora et affirme exercer lui-même presque toutes les tâches relatives à l’activité.
La formation continue ne fait pas partie, non plus, des réflexes des professionnels.
Si “la fleur demande énormément de main-d’oeuvre, que ce soit au niveau de la production ou de la composition”, comme le relève M. Bennani Smires, cette main d’oeuvre se fait rare car “les débouchés ne sont pas énormes” et pâtit d’un manque de qualification (stages et formations pour rester à jour, côté tendances, design, technicité, nouvelles technologies, échange de bonnes pratiques avec des fleuristes étrangers, etc).
“à Fleuritel, nous entretenons des relations de coopération avec l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II et des écoles techniques. Aussi, nous organisons régulièrement des stages de formation à nos employés, encadrés par des chefs fleuristes étrangers”, note M. Bennani Smires.
Côté investissement dans la Recherche & Développement, pour optimiser le rendement, développer de nouvelles variétés et de nouvelles techniques de production voire faire de la recherche génétique pour améliorer la résistance aux aléas climatiques et la longévité des fleurs, nada !
C'est à présent le cadet des soucis d'un secteur qui se bât pour sa survie dans un champ d'activité devenu de plus en plus... épineux.

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