Aller au contenu principal

Carnaval "Boujloud": Sur les traces d’un rituel séculaire

Par Al Mustapha Sguenfle
En plus de porter des peaux, les “Boujlouds”se couvrent le visage de teinte ou de masques. ©MAP
En plus de porter des peaux, les “Boujlouds”se couvrent le visage de teinte ou de masques. ©MAP
D’origine païenne, “Bilmawen” en amazigh, ou “Boujloud” en arabe, est une tradition populaire fortement ancrée dans l’histoire du Maroc et qui s’est acclimatée au fil des siècles. Toujours vivant, ce carnaval d’hommes masqués et portant des peaux de caprins et d’ovins a une dimension spirituelle et charrie une multitude de symboliques.

Fortement présent dans le Haut- Atlas occidental et le Souss notamment, “Bilmawen” est un culte populaire qui a lieu traditionnellement après la fête du sacrifice du mouton (Aïd Al Adha) et est ponctué par des mascarades, dans lesquelles des jeunes hommes se vêtissent de peaux de caprins et d’ovins sacrifiés.

Antérieure à l’Islam et d’origine païenne, “Bilmawen” est une tradition populaire fortement ancrée dans l’histoire et qui s’est acclimatée au fil des siècles, des cultures et des civilisations, jusqu’à s’accommoder avec l’avènement des religions abrahamiques, notamment l’Islam. Plusieurs carnavals servent d’illustration de cet état de fait. Le “Carnaval Imaachar”, par exemple, a été célébré le 3 novembre dans la commune d’Aglou (province de Tiznit) à l’occasion de “Achoura” (célébration du 10e jour du mois du 1er mois du calendrier hégérien). Aussi, la sixième édition du carnaval “Bilmawen Bodmawen” a été tenue dans la ville d’Inezgane et les communes avoisinantes après la fête de l’Aïd Al Adha, le 21 octobre dernier.

Dans chacun de ces deux cas de figure, la plus grande fête religieuse musulmane, celle du sacrifice du mouton (Aïd Al Adha, ou Aïd Al Kabir, Tafska en amazigh), est suivie d’un carnaval d’hommes masqués et portant des peaux de caprins et d’ovins sacrifiés, appelé “Bilmawen”.
Dans une déclaration à la MAP, Lahoucine Bouyaakoubi, professeur d’anthropologie à l’université Ibn Zohr d’Agadir, estime que le carnaval “Bilmawen” était à son origine “
une pratique à dimension religieuse” qui s’est transformée au fil du temps en activité fondée sur le déguisement et le masque, pratiquée à des fins festives et comme moyen de s’affranchir des règles et normes sociales imposées.

Selon l’académicien, cette pratique était à l’origine un rite religieux, ou du moins avait- elle une dimension spirituelle, ce qui explique la forte présence du sacré qui la caractérise.

M. Bouyaakoubi rappelle, à cet effet, l’utilisation du sel pour chasser les mauvais esprits, la lecture de quelques versets coraniques, ou encore “le Bilmawen qui se déguise dans un coin de la mosquée comme s’il cherchait la protection du religieux”.

Ahmed Sabir, ex-doyen de la Faculté des lettres et des sciences humaines, relevant de l'Université Ibn Zohr d'Agadir, va dans le même sens. Selon lui, la fête appelée aujourd’hui tantôt “Boujloud” tantôt “Bilmawen”, est “une cérémonie au Souss qui remonte à l’époque préislamique et qui a été en quelque sorte tolérée par la religion islamique, étant organisée durant la première semaine de la fête Al Adha”.

A cet égard, M. Sabir fait observer que le nom utilisé presque exclusivement pour désigner ce fait jusqu’aux années soixante-dix du siècle passé, aussi bien parmi les amazighophones
que les arabophones du Souss, en l’occurrence “Boujloud”, est d’origine arabe, du nom de la peau (Jeld, pl. Jloud) de la chèvre ou du mouton égorgés selon les rites islamiques, avec lesquels se déguise le personnage.

Néanmoins, l’académicien ne se contente pas de cette seule hypothèse sur la source de cet héritage immatériel et en formule une toute autre qui se détache de l’acceptation religieuse conférée aux origines du rituel.

Sous l’influence des mutations sociales, toutes sortes de déguisements commencent à apparaître. ©MAP
Sous l’influence des mutations sociales, toutes sortes de déguisements commencent à apparaître. ©MAP

 

 

La peau, l’habit de l’Homme primitif

Ahmed Sabir s’interroge si cette pratique “existait vraiment comme telle avant l’avènement de l’Islam, ou est-ce qu’on pourrait dire que, dans la logique des choses, l’Homme primitif -ou tout simplement préislamique- sur le sol marocain n’avait que ces peaux des bêtes domestiques ou d’autres bêtes sauvages qu’il chassait pour “se couvrir le corps”. Si l’on admet cette thèse, poursuit cet universitaire, on en déduira que cette façon primitive de “se vêtir” était un fait normal et quotidien, et par là-même nul besoin d’y voir une cérémonie, et encore moins une cérémonie religieuse.

Ahmed Sabir considère qu’en raison de l’évolution de la civilisation et de l’industrie textile, l’“Homme civilisé” a abandonné l’ancienne parure en peau encore couverte de laine ou de poils utilisée pour protéger du froid -par exemple-, au point d’en faire un couvre-chef et des espèces de chaussons, pour l’échanger contre un véritable “habit”, “chapeau” et “chaussures”.
“Compte tenu du fait que la population aborigène des Îles Canaries n’est autre que le parent ou la continuité des amazighes de l’Afrique du Nord, nous soulignons que le chroniqueur Béthencourt Alfonso rapporte, dans son livre ‘Historia del pueblo guanche’ (1912), images à l’appui, que jusqu’au début du XXème siècle, le berger canarien portait encore de la tête jusqu’aux pieds les peaux de ses propres chèvres après avoir consommé leur lait, leur beurre et leur viande, et utilisé leurs os de diverses manières”, note l'ancien doyen de la Faculté des lettres et des sciences humaines.

En suivant cette ligne de raisonnement, M. Sabir va jusqu’à établir un rapprochement avec ces anciens modes vestimentaires et ceux primant dans la civilisation contemporaine.

“Des citoyens du XXIème siècle sont appelés à voir la veste en cuir finement travaillée, portée aujourd’hui par une jeune demoiselle, tout simplement comme une version évoluée de la parure du berger canarien, ou encore de notre ‘Boujloud’ ou ‘Bilmawen’”, juge le chercheur.

Autant en emporte le vent, la tradition “Bilmawen” s’avère une glace miroitant l’une des caractéristiques majeures de la culture immatérielle marocaine : sa diversité et sa proximité avec les cultures du bassin méditerranéen et du continent africain notamment. Cette pluralité sert à mettre en avant l’accumulation des survivances et des temps les plus reculés. Elle jette la lumière sur des traces oubliées, puissent-elles être romaines, grecques, africaines, amazighes ou originaires d’autres civilisations et traditions ayant façonné l’âme marocaine depuis la nuit des temps.

Ces différentes traces semblent coexister dans le rituel “Bilmawen” de manière naturelle et n’entretenir aucune relation antinomique ou de concurrence. Aucune contradiction ne semble les opposer. Tels sont certains des grands mérites de cet accoutrement séculaire, et qui font de lui le précieux patrimoine immatériel national qu’il est aujourd’hui.

Un spectacle, des accessoires et des symboles

De nos jours, les personnages qui animent la cérémonie “Bilmawen” sont incarnés par de très jeunes hommes, tandis que cela était dans le passé plutôt l’apanage de personnes dans la cinquantaine d’âge et plus, fait savoir M. Sabir.

“Leurs déguisements ne consistent pas seulement dans la confection et le port des peaux de chèvre, et parfois seulement de mouton-, mais ils recherchent également et surtout l’anonymat”, explique -t-il.

Et d’ajouter : “Les ‘Boujlouds’ ou ‘Bilmawens’ n’ont généralement pas de voix, et, en plus, tantôt ils se couvrent le visage de souillie ou d’une quelconque teinte noire, tantôt ils confectionnent des masques de toute sorte, les masques les plus spectaculaires étant ceux qui simulent une tête de chèvre ou de bouc avec ses cornes et des mâchoires amovibles”.

L’académicien évoque un accessoire non moins important dans le spectacle. Il est question de la patte de chèvre “que le personnage utilise pour assigner des coups plus au moins douloureux aux spectateurs qui le fuient, essayant d’esquiver le châtiment qui suppose également une certaine baraka”.

Pour sa part, Lahoucine Bouyaakoubi affirme également que les accessoires les plus importants du spectacle “Bilmawen” sont la peau (du bouc ou du mouton), puis le masque, fabriqué par le protagoniste lui-même.
Il note toutefois que sous l’influence de la mondialisation et des mutations sociales, toutes sortes de déguisements commencent à apparaître.

C’est dire que le spectacle “Bilmawen” est révélateur à plus d’un titre.
Il sert, comme le dit bien M. Bouyaakoubi, à démontrer que
“les Marocains aimaient faire la fête, à chaque occasion qu’elle se présente et qu’ils connaissaient depuis longtemps les masques et les déguisements qui leurs permettaient de sortir de l’ordinaire et critiquer les différents aspects de la vie”.

Étiquettes