Chasse au plastique… Pas de reprise en vue !

Par Meriem Rkiouak
Le plastique continue de circuler à l’air libre ©MAP/EPA
Le plastique continue de circuler à l’air libre ©MAP/EPA
Après quatre ans de guerre sans merci, l’étau se desserre autour du plastique à usage unique. Plus que jamais sollicité,
il prolifère à vue d’oeil dans les rues, les commerces et les hôpitaux, sans plus choquer personne. Les voix appelant à
l’éradication de cette substance nocive ne sont plus audibles dans un monde tout occupé à gérer la calamité du Covid-19.

LES SOCIÉTÉS DE PLASTURGIE ont sûrement de la chance. Leur business ne connaît pas de crise, ni économique ni sanitaire. Masques, gants, visières, blouses, flocons, emballages, sacs poubelle…Leur produit est partout, multiforme et multi-usages: dans l’usine, le laboratoire, l’hôpital, les grandes surfaces... Alors que nombre d’industriels ont frôlé la faillite, les caisses des plasturgiens ne désemplissaient pas, au plus fort du Covid-19.

Tellement cette matière malléable, résistante et peu coûteuse, a été fortement sollicitée ces derniers mois par l’industrie médicale et paramédicale sous forme d’accessoires de protection jetables. Aussi, avec le recul des cours de pétrole au niveau mondial, fabriquer du plastique n’a jamais été aussi rentable. Chanceux, on vous a dit !

Officieusement, l’industrie du plastique serait passée durant l’état d’urgence pour une activité essentielle, au même titre que l’industrie agro-alimentaire ou pharmaceutique… De quoi faire rougir de honte les défenseurs de l’environnement, nombreux à s’alarmer de ce retour en grâce inopiné. Peu importe la conjoncture économique, le plastique a toujours la cote. En période de stabilité, avant que le Covid-19 ne passe par là, le secteur tournait à plein régime pour satisfaire les besoins d’une activité industrielle en croissance.

Et avec la déclaration des premiers cas de coronavirus, les producteurs ont vu leur marchandise s’écouler comme des petits pains à la faveur d’une plus forte demande et, pour le circuit informel, d’une baisse de la vigilance des autorités, urgence sanitaire oblige.

Un fardeau de plus pour l’environnement

Contacté par BAB, le président de la Fédération marocaine de plasturgie (FMP), Hicham El Haid, fait état d’une hausse de la demande sur les masques, visières, gants et blouses en plastique ainsi que sur les sachets d’emballage, en plus d’une augmentation des commandes provenant du secteur de l’irrigation et de la distribution de l’eau. Une plus grande consommation se traduit sur le terrain par une pollution accrue, comme tient à le souligner Yousra Madani, directrice Maroc du Fonds mondial pour la nature (WWF).

“Depuis le début de la pandémie, les écologistes du monde entier observent avec inquiétude une nouvelle forme de pollution plastique, due à l’utilisation massive de masques jetables, de gants, de visières ainsi que de bouteilles de gel hydroalcoolique”, relève-t-elle dans un entretien accordé à BAB.

Ce “retour en force” du plastique à usage unique ne concerne pas que les domaines médical et paramédical. Dans le paysage urbain, l’indéboulonnable “mika” prolifère à vue d’oeil, sous toutes les formes et les couleurs, chez les épiciers, dans les rues et les plages et dans les décharges publiques…Vraisemblablement, un tel spectacle ne dérange plus comme avant. C’est comme si en cinq mois à peine, nous sommes revenus quatre années en arrière, à la case départ, celle d’avant 2016, date de l’entrée en vigueur de la loi 77-15 portant sur l'interdiction de la fabrication, de l'importation, de l'exportation, de la commercialisation et de l'utilisation des sacs en plastique.

Des acquis et des régressions

La bataille contre le plastique avançait pourtant dans la bonne direction. Malgré des réticences de part et d’autre, le volontarisme des autorités et l’activisme de la société civile ont permis de réduire drastiquement la dépendance des Marocains vis-à-vis de cette substance nocive.

En janvier 2019, un nouveau palier a été franchi avec l’adoption d’une loi durcissant les sanctions contre les contrevenants. Jusqu’en février dernier, on entendait souvent parler des saisies, par-ci par-là, de tonnes de sacs en plastique et du démantèlement d’ateliers clandestins de fabrication. La guerre contre la rebelle “mika” avançait doucement et sûrement. Mais c’était sans compter sur l’apparition soudaine du Covid-19 qui a vampirisé les efforts, les ressources et les débats, dont ceux écologiques.

“Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire mondiale, et bien qu’essentiels à notre protection au quotidien, ces objets en plastique représentent un réel problème environnemental car ils ne sont pas correctement collectés et sont bien souvent jetés de manière aléatoire, se retrouvant ainsi en grande quantité dans les villes, sur les routes mais aussi dans la nature tout autour de nous”.

Le constat est là, flagrant et désolant: les Marocains ont renoué avec le plastique et il semble que personne ne se formalise outre mesure de cette “normalisation”. Les pouvoirs publics et locaux sont tout absorbés par la gestion de la pandémie qui n’a pas encore dit son dernier mot et des défis liés à la relance économique. Les citoyens, eux, songent plutôt, en ces temps de vaches maigres, à ce qu’ils vont mettre dans les sacs en plastique comme provisions. Et les professionnels de la plasturgie, grossistes et détaillants, se frottent les mains en voyant venir les bonnes affaires et s’éloigner l’épée de Damoclès des agents d’autorité.

Les discours énergiques sur les dangers du plastique et la nécessité d’en finir avec lui, ont-ils fondu comme neige au soleil au contact du coronavirus ? Une question de priorités Pour M. El Haid, il ne s’agit pas d’un “relâchement” en matière de lutte contre le plastique mais d’une mise à jour des priorités qui s’impose. “En toute logique, tous les efforts sont à présent focalisés sur la gestion des retombées de la pandémie. La priorité est donnée, tout naturellement, à la gestion de l’urgence sanitaire, sociale et économique. On ne peut laisser les gens tomber malades ou tomber dans la misère pour aller faire la chasse au plastique. Il faut avoir le sens des priorités et faire preuve de pragmatisme pour distinguer l’essentiel de l’accessoire dans cette conjoncture délicate”, tranche-t-il dans une déclaration à BAB.

Faut-il alors faire table rase de la fameuse loi 77-15, des 200 millions du fonds d’aide pour la reconversion des entreprises, du projet de création d’un écosystème de recyclage des sacs en plastiques, etc? “Il faut attendre la fin de l’état d’urgence pour plancher sur toutes ces questions, voir ce qui est à réajuster, à abandonner ou à adapter à la conjoncture actuelle”, soutient le président de la Fédération.

“De toute façon, enchaîne-t-il, la lutte contre le plastique est une entreprise de longue haleine. La sécurité sanitaire et économique est une question vitale, qui ne peut être ajournée. Quant à l’éradication des sacs en plastique, elle peut attendre jusqu’à la fin de l’état d’urgence pour être traitée en profondeur”.

Des millions de masques finissent dans l’océan

Yousra Madani ne l’entend pas de cette oreille. Pour elle, la question de la pollution causée par le plastique ne souffre plus aucun atermoiement. “Ces objets (NDLR masques, visières et bouteilles jetables) représenteront dans les années qui viennent un véritable défi environnemental.

Des millions de masques utilisés et non récoltés finissent chaque mois dans l’océan se rajoutant aux 150 millions de tonnes de déchets plastiques qui s’y trouvent déjà et aux 8 millions de tonnes de plastique qui y sont déversées chaque année”, avertit-elle. Une véritable marée noire qui gagne du terrain, profitant d’un laisser-aller et un laisser-faire qui marquent désormais la gestion de la chose environnementale de par le monde, à l’heure où politiques, patrons et économistes ne jurent que par relance, emploi et croissance.

Les défenseurs de l’environnement n’ont qu’à prendre leur mal en patience, jusqu’à ce que l’horizon économique s’éclaircisse, dans deux ou trois années. En attendant, le torrent de “mika” peut continuer d’inonder nos rues, nos plages et nos océans au vu et au su de tous. L’économie a ses raisons... que personne n’ignore.