conservatisme vs Populisme: Le duel

Par Hamid Aqerrout
Manifestation à Tunis réclamant la libération du candidat à la présidentielle, Nabil Karoui ©MAP/EPA
Manifestation à Tunis réclamant la libération du candidat à la présidentielle, Nabil Karoui ©MAP/EPA
Le premier tour de la présidentielle tunisienne qui a eu lieu le 15 septembre, a été plein de surprises. Deux opposants au régime ont eu raison des candidats des partis traditionnels, sanctionnés par les électeurs. Entre le (trop) conservateur Kais Saied et l’homme d’affaires populiste Nabil Karoui -placé en prison-, les Tunisiens auront à faire un choix cornélien lors du deuxième tour qui aura lieu le 13 octobre, date fixée par l'Instance Supérieure des Élections.

Après une attente insoutenable et des rumeurs folles sur une éventuelle disqualification du candidat de “Qalb Tounes” (cœur de Tunisie), Nabil Karoui, en prison depuis le 23 août dernier, pour dépassement des plafonds des dépenses électorales et instrumentalisation d'une chaîne de télévision, l’Instance Supérieure Indépendante des élections en Tunisie (ISIE) a prononcé son verdict au bout de trois heures qui ont semblé interminables.
Les résultats préliminaires de l’élection présidentielle du 15 septembre annoncés, mardi 17 septembre, par l’ISIE ont confirmé les données livrées par les deux sondages divulgués deux jours auparavant. Ils ont surtout authentifié le séisme politique que le pays a subi par l’ascension de deux figures anti-système au deuxième tour de la présidentielle anticipée et, surtout, la grande claque reçue par la classe politique traditionnelle, qui a été rattrapée par son bilan désastreux des huit dernières années et par des errements interminables qui ont fini par créer chez le corps électoral une forte désaffection au politique.

Populisme vs conservatisme, un choix cornélien ?

Kais Saïed est le premier candidat à accéder au second tour avec un taux de vote de 18.4%. Il est talonné par Nabil Karoui venu en deuxième position avec un taux de 15.6%.
Ce qu’il faut retenir de ces élections qui ont constitué un véritable séisme politique en Tunisie, c’est à l’évidence la non-participation de plus de 50% du corps électoral. En effet, sur un nombre total d’inscrits qui s’élève à 7.074.566 électeurs potentiels, 3.372.746 seulement ont été au rendez-vous avec les urnes le 15 septembre dernier, soit un taux de participation de 49%. Pour mesurer la désaffection des électeurs, il faut rappeler qu’en 2014, pour la première élection présidentielle libre en Tunisie, le taux de participation avait atteint 64% au premier tour.
Pour des observateurs de la scène politique tunisienne, il s’agit là d’un signal de ras-le-bol d'une classe politique qui n'a pas répondu aux attentes économiques et sociales. Cette désaffection s’est traduite par un vote-sanction dont ont profité deux outsiders, deux candidats populistes dont les parcours sont asymétriques et les projets diamétralement opposés.
Aussi bien Karoui que Saied doivent leur ascension à l’échec des candidats des partis politiques traditionnels qui ont été non seulement désavoués, mais y ont laissé des plumes qui peuvent les condamner dans des législatives qui s’annoncent également indécises et incertaines.
Yadh Ben Achour, spécialiste des théories politiques islamiques et de droit public, pense que “les personnalités ayant, même indirectement, participé au système de la démocratie naissante, depuis 2011 jusqu’au scrutin du 15 septembre, ont été sanctionnées par les électeurs”.
Au sujet de l’émergence de populistes, il soutient que le populisme “n’est ni une maladie, ni même une dérive du régime démocratique”. “Néanmoins son danger réside dans ses dérives qui peuvent être catastrophiques”, met-il en garde.

Kais Saied, l’énigmatique et redoutable “M. Propre”

Les deux candidats qui s’affronteront dans le second tour suscitent d’ores et déjà interrogations et craintes lancinantes: le premier Kais Saied pour son conservatisme, l’ambiguïté de son programme et sa propension à remettre en cause les fondements du système politique et de la diplomatie tunisienne.
Kais Saied, cet universitaire de 61 ans, sans parti, qui s’est invité en toute discrétion sur la scène politique, cultive une image de “M. Propre” incorruptible et au-dessus de la mêlée.
Sa première déclaration après l'annonce de sa réussite n’a pas permis de déchiffrer son énigme.
Pour lui, “les électeurs ont fait une révolution dans le cadre de la légalité, une révolution dans le cadre de la Constitution. Ils veulent quelque chose de nouveau. Nous avons besoin d'une nouvelle pensée politique”.
On lui attribue surtout des positions conservatrices: il est contre l'abolition de la peine de mort, contre l'abrogation des textes concernant les libertés individuelles et les atteintes à la pudeur.
Mesurant la profonde inquiétude suscitée par son programme, ses projets pour la Tunisie, il a rapidement cherché à rassurer et à assurer ses arrières en prévision du face-à-face qui l’opposera à l’autre candidat, également populiste.
Lors de la conférence de presse qu’il a tenue juste après l’annonce par l’ISIE des résultats préliminaires, il a tenu à lancer des messages aux électeurs et également à l’opinion publique internationale.
“Je rassure tout le monde. Nous construirons ensemble. Nous ne serons pas toujours d’accord, mais il n’y aura pas de place à l’exclusion (...) Nous construirons ensemble avec la même volonté (...) la Tunisie nouvelle”, lance-t-il. L’autre message et non des moindres a été ciblé. Il affirme que “la Tunisie restera ouverte sur le monde”, ajoutant que “la femme tunisienne restera toujours dans notre coeur. Il n’y a pas de pays digne sans dignité au profit de ses citoyens et de ses citoyennes, de ses hommes et de ses femmes”.
Son dernier message, toujours codé, se réfère à son projet, estimant que “notre stratégie est de faire en sorte de passer de l'État de droit à la société de droit”.
“Il faut que la loi soit au-dessus de tous”, insiste- t-il.

Nabil Karoui, un candidat derrière les barreaux

Le cas de Nabil Karoui, qualifié pour le deuxième tour est problématique, soulevant interrogations et spéculations. Son incarcération, depuis le 23 août dernier, l’a beaucoup mieux servi lui apportant un soutien inespéré dans son fief. Aujourd’hui, l’on se demande dans quelle mesure il sera possible de permettre à ce candidat de bénéficier d’une campagne équitable et de trouver une réponse juridique à un dossier complexe.
Un éminent juriste tunisien considère que la situation est catastrophique sur le plan légal. “Il n’existe aucune solution légale. C’est une situation inédite”, affirme-t-il.
Pour lui, la libération de Nabil Karoui relèvera d’une logique éthique et non légale. La seule partie apte à décider cette libération est le juge d’instructions dans la mesure où le suspect n’a pas encore fait l’objet d’une décision de justice.

Pour une égalité des chances

Son équipe de campagne ne reste pas les bras croisés, réitérant sa demande de le libérer de prison. “Nabil Karoui aurait dû être ici devant vous pour vous parler (...) des résultats préliminaires définitifs qui lui ont permis d’accéder au second tour de l’élection présidentielle anticipée”, a affirmé Hatem Mliki, membre du parti, au nom du candidat. Il a émis le vœu de voir l’égalité des chances entre les candidats soit assurée pour la campagne électorale du second tour. Il faut noter que Nabil Karoui se pose en candidat portant un projet pour la Tunisie, d’un pays juste et démocratique, capable de protéger ses citoyens et de faire de leurs intérêts une priorité et d'œuvrer pour un changement économique et social qu’attendent les Tunisiens.
Dans ce tourbillon, la campagne pour le deuxième tour s’annonce également atypique, indécise et pleine de surprises.
Le deuxième tour de l'élection présidentielle en Tunisie aura lieu le 13 octobre prochain, a annoncé, dimanche 29 septembre, Adel Brinsi, membre de l'Instance supérieure indépendante des élections (ISIE). S'exprimant dans des déclarations à la presse, il a souligné que l’Instance est déterminée à organiser l'élection présidentielle à temps, soit le 13 octobre 2019, bien qu’elle soit consciente de l’existence d’une crise morale, politique, légale et constitutionnelle, vu la non libération de l’un des candidats. En attendant, les deux camps vont se déployer à fond, l’un pour convaincre et rassurer, l’autre pour sortir de sa cellule et entreprendre des contacts avec ses électeurs. Au regard de leurs scores respectifs au premier tour, des manœuvres des acteurs politiques et du soutien qu’ils vont apporter à l’un des deux candidats, le prochain scrutin sera ouvert et âprement disputé.

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