Coronavirus: la fin de l'amour ?

Par Meriem Rkiouak
En ces temps difficiles, la montée d’adrénaline, aucun ménage, à quelques exceptions près, n’y échappe ! ©MAP/EPA
En ces temps difficiles, la montée d’adrénaline, aucun ménage, à quelques exceptions près, n’y échappe ! ©MAP/EPA
En cette période de psychose générale, d’enfermement et d’anxiété, la vie de couple ne se montre pas sous son meilleur jour. La montée d’adrénaline consécutive au confinement pourrait bien jouer des tours aux couples mal préparés et mal armés face à cette bataille anti-coronavirus qui se déroule intra muros. Favorisée par la promiscuité, le surmenage et un certain laisser-aller esthétique, la tension prend différentes formes, des joutes verbales aux violences physiques.

Depuis que le coronavirus s'est infiltré chez nous, c’est un branle-bas de combat de tous les jours dans les hôpitaux, dans la rue et sur les lieux de travail pour vaincre ce qui est considéré comme l’ennemi juré de l’humanité. En même temps, dans les maisons se déroule intra muros une bataille d’une autre nature et d’un tout autre enjeu, entre des conjoints contraints de vivre 24/24 h et 7 jours/7 sous le même toit.

Selon les cas, ce combat varie d’intensité: des coups de gueule aux coups de poing. Mais le constat est là: la tension dans nos foyers est montée d’un cran depuis que le confinement a été décrété. Il suffit d’une remarque, innocente ou pas, sur la poussière sous les meubles ou sur les emplettes auxquelles manque un ou deux éléments pour que la boîte de Pandore s’ouvre. La femme ne fait pas dans la dentelle pour dire ses quatre vérités à son conjoint, le mari n’y va pas de main morte pour rendre la pareille, et c’est reparti pour une nouvelle dispute digne d’un épisode de la télésérie française “Scènes de ménages”. Il y a de l’électricité dans l’air, on dirait !

Des couples attrapés par la violence conjugale

Cette montée d’adrénaline, aucun ménage, à quelques exceptions près, n’y échappe: vieux et jeunes, instruits et moins instruits. Et si vous pensez que ce “phénomène” ne touche que les Marocains ou les sociétés arabes et méditerranéennes, connues pour leur sang “bouillonnant”, alors détrompez-vous. Une hausse nette des cas de violence conjugale a été en effet rapportée en France, en Espagne et en Chine en temps de confinement. Sur ce plan aussi, le Covid-19 aura manifesté son penchant “communiste” en mettant tout le monde sur un pied d’égalité !

Condamnés à la réclusion, sans “issue de secours”
selon Soumaya Naaman Guessouss, sociologue et militante féministe, l’exacerbation des conflits intra-conjugaux durant cette période exceptionnelle que traverse la moitié de la population mondiale n’a rien à voir ni avec la géographie ni avec la culture. Elle serait une réaction humaine et naturelle vis-à-vis d’une situation nouvelle. 

Les ménages marocains, comme les autres à travers le monde, ont été profondément perturbés par ce changement soudain et brutal de leur mode de vie: plus de travail au bureau, plus de pauses cafés, plus de soirées entre potes, plus de visites à la famille…Bref, plus de temps pour soi. Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés en quelque sorte condamnés à des semaines de réclusion et devaient se débrouiller tout seuls. Du coup, les couples ont perdu leurs repères et se trouvent désormais dans un état de vulnérabilité émotionnelle qui fait que leurs nerfs sont à fleur de peau. D’autant plus que le changement s’est opéré sans transition et qu’ils n’ont pas eu donc droit à une période d’adaptation ou de préparation ne serait-ce que psychologique”, explique-t-elle à BAB.

Sans minimiser l’impact du confinement sur le moral des couples, Amal Chabach, médecin sexologue et thérapeute de couple, estime que, dans le cas de certains ménages, cet imprévu était la goutte qui a fait déborder le vase. 

Pour elle, le confinement a mis à nu la fragilité de bien des ménages dont la survie ne tenait qu’à un fil. “Beaucoup de couples marocains souffrent d’un réel problème de communication, ce qui finit avec le temps par créer une fissure, un déséquilibre. En temps normal, la réaction - inconsciente- de l’homme serait de se surinvestir au travail, d’aller au café ou de se rabattre sur l’alcool, tandis que la femme multipliera les sorties avec copines, les séances fitness et les visites à la famille. Bref, les deux vont opter pour la politique de l’autruche en faisant en sorte qu’ils restent le minimum possible à la maison. Tout d’un coup, le confinement est venu les priver de ces refuges et leur couper toute issue de secours. Ils vivent cela comme une punition, d’où les prises de bec et les disputes plus ou moins violentes qui sont malheureusement devenues le lot quotidien de plusieurs ménages”. 

Le confinement a mis à nu la fragilité de bien des ménages ©DR
Le confinement a mis à nu la fragilité de bien des ménages ©DR

 

Surmenage et promiscuité, un cocktail explosif

Depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, des ami(e)s et des connaissances me racontent au téléphone comment leur vie conjugale a viré au cauchemar. Il y en a certains qui font chambre à part et ne se parlent plus depuis la première semaine du confinement, il y a des époux qui vivaient en parfaite harmonie depuis une vingtaine d’années et qui ne se supportent plus maintenant, ou encore d’autres qui n’attendent que la levée de l’état d’urgence pour aller officialiser leur divorce et en finir une fois pour toutes”, rapporte à BAB Abdelfattah Bahjaji, président du Réseau marocain de défense des droits de l’homme.

Bien évidemment, la situation du confinement est difficile à vivre pour l’homme comme pour la femme. Le télétravail (ou l’arrêt temporaire du travail pour certains), les tâches ménagères, les courses à faire et le suivi de la scolarité à distance des enfants, s’il y en a, n’arrangent pas les choses. 

Amal Chabach, médecin sexologue et thérapeute de couple, accordant un entretien à BAB magazine ©MAP
Amal Chabach, médecin sexologue et thérapeute de couple, accordant un entretien à BAB magazine ©MAP

Si on ajoute à cela le fait que de nombreuses familles, surtout dans les quartiers populaires, vivent entassées dans un deux-pièces, parfois beaux-parents, beaux-frères ou belles-soeurs inclus, on obtiendra un cocktail explosif qui risque de faire éclater les plus solides des ménages.

Mettez deux êtres qui s’aiment le plus au monde dans un 45 m², 24H/24 pendant un mois, et ils finiront par s’entretuer ! J’ai mené une enquête auprès d’un échantillon de familles nombreuses dont les membres se partagent un espace exigu. En interrogeant les personnes sondées sur ce qui leur fait le plus mal, savez-vous ce que la plupart ont répondu ? C’est le fait d’avoir à attendre leur tour devant les toilettes ! C’est pour vous dire la souffrance qu’endurent les couples du fait de la promiscuité qui ne leur laisse plus aucune intimité ni individualité”, indique Soumaya Naaman Guessous. 

Le surmenage et la promiscuité plombent une atmosphère déjà anxiogène à cause de la psychose générale installée par le Covid-19. 

Prendre du recul et ne pas perdre le contrôle

Il ne sert donc à rien de se complaire dans le rôle de la victime en martelant que “c’est la faute à l’autre” parce que, comme tient à le souligner Amal Chabach, “c’est une épreuve où il n’y a ni gagnant ni perdant: nous sommes dans le même bateau, soit nous coulons soit nous ramons ensemble pour traverser l’orage et arriver au rivage”.
Abdelfattah Bahjaji, président du Réseau marocain de défense des droits de l’homme, se montre conciliant. “Il est vrai que, pour des considérations d’ordre culturel et sociétal, la femme assume ordinairement plus de rôles à l’intérieur de la maison que l’homme. Stressée et débordée, elle peut exprimer sa détresse d’une manière plus ou moins virulente, surtout si elle se sent incomprise ou si le mari est aux abonnés absents”, note-t-il. “De l’autre côté, le confinement a donné l’occasion à plusieurs époux de s’impliquer davantage dans la vie domestique et de mettre la main à la pâte que ce soit pour cuisiner ou pour aider les enfants à faire leurs devoirs scolaires. Donc au lieu de dénigrer l’autre, il faut que les partenaires apprennent à s’écouter, se comprendre et s’entraider, toujours dans le dialogue et la sérénité. Faute de quoi, il faudrait s’attendre à un pic des procès de divorce soumis aux tribunaux dès la fin du confinement”, prévient-il.
Sauf que tous les couples ne brillent pas par leur sang-froid, surtout en ces temps difficiles où le monde entier est à bout de nerfs. Que faire alors pour se maîtriser, en l’absence des “plans B” et des “sorties de secours” traditionnels ?

Prendre du recul, encore et toujours, conseille docteur Chabach. “Face à une situation problématique ou sentie comme une menace, l’individu adopte automatiquement l’un des réflexes décrits par le physiologiste américain Walter Bradford Cannon dans sa théorie des trois “F”: “fight-flight-freeze” (Ndlr: combattre-fuir-geler)”. Ainsi, soit il va se montrer violent, soit il va essayer de fuir, soit il va se replier sur soi et se réfugier dans le silence”. 

Aucune de ces stratégies n’est la bonne, souligne-t-elle. “Si on ressent de la colère, au lieu de refouler ce sentiment ou de l’exprimer brutalement, il serait mieux de faire comprendre à notre partenaire notre besoin de prendre du recul en lui disant par exemple: ‘je ne me sens pas bien en ce moment; j’ai besoin de me retirer une heure dans ma chambre pour me calmer et on va en discuter après’ (...)”, insiste-t-elle. 

Femmes battues… où donner de la tête ?

Le domicile est l’endroit le plus dangereux pour les femmes”. Cette conclusion tirée d’une étude menée en 2018 par l’ONU n’a jamais été aussi vraie que par les temps qui courent. Récemment, une trentaine d’associations marocaines des droits de l’Homme ont relevé, dans un communiqué, une hausse des violences faites aux femmes en temps de confinement, et appelé les autorités à agir d’urgence pour protéger les victimes. “Depuis la proclamation de l’état d’urgence sanitaire, nous recevons un nombre croissant de plaintes de femmes violentées via la plateforme virtuelle de soutien psychologique et juridique que nous avons créée à cet effet”, constate Fouzia Assouli, présidente d’honneur de la Fédération de la Ligue démocratique des droits des femmes, dans une déclaration à BAB. 

La protection de ces femmes, plus vulnérables que jamais, pose problème à plusieurs niveaux. Comment faire pour venir en aide à des femmes qui se sont retrouvées, confinement oblige, enfermées jour et nuit avec un mari toxicomane ou un frère violent ? Comment déjà les reconnaître, alors qu’elles n’ont plus de contact avec l’extérieur et que la plupart d’entre elles n’arrivent pas à appeler au secours ? Et, après avoir réussi à les identifier, comment faire pour les tenir à l’abri de leur bourreau ?

La tâche n’est pas mince, affirme Mme Assouli. “Nous avons fait appel au Ministère public qui a mis à notre disposition les coordonnées de ses services régionaux à contacter pour dénoncer tout cas de violence. Nous avons aussi demandé au ministère de l’Intérieur de faire en sorte que les femmes violentées soient exemptées de l’obligation de présenter l’autorisation de sortie, ce document étant souvent délivré à l’homme qui est considéré comme le chef de famille. Mais il reste beaucoup de difficultés à surmonter, notamment pour le cas des femmes incapables de dénoncer les sévices qu’elles endurent, soit parce qu’elles sont sous étroite surveillance de leur agresseur soit parce qu’elles ne savent pas se servir du téléphone, ou bien parce qu’elles ne savent pas carrément qu’il existe des canaux de dénonciation dédiés”.
Pour essayer de briser ce mur de silence, des actions de sensibilisation sont menées auprès des commerçants de proximité et des pharmacies pour les exhorter à dénoncer tout cas suspect de violence, ajoute-t-elle.
Une fois la victime identifiée et sauvée des griffes de son agresseur, reste la question délicate de savoir où la placer. “A Casablanca par exemple, nous avons réussi, avec le concours d’une association locale, à aménager un coin pour héberger les victimes, mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan”, indique la militante féministe.
Entre coups de gueule, coups de blues et coups de poings, les ménages ont un quatrième choix à faire: bannir les coups de sang et faire profil bas en attendant que l’orage passe; c’est à ce prix qu’ils pourront passer avec succès ce test grandeur nature que le Covid-19 a imposé à l’humanité. 

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