Corrida: Abolitionnistes et aficionados dans l’arène

Par Sanae El Ouahabi
Les amateurs de la Corrida défendent becs et ongles un legs ancestral et inséparable de l’identité de l'Espagne ©MAP/EPA
Les amateurs de la Corrida défendent becs et ongles un legs ancestral et inséparable de l’identité de l'Espagne ©MAP/EPA
On dirait que le taureau prend sa revanche ! La mythique “corrida”, marqueur identitaire de l’Espagne au même titre
que le flamenco ou la “Tomatina”, est à l’agonie. Les arènes qui naguère ne désemplissaient pas, sont désertées par
les spectateurs, honnies par les militants des droits des animaux qui crient à la “tauromachie”.

Les corridas (courses de taureaux), l'une des traditions espagnoles les plus connues dans le monde, attirent de moins en moins de spectateurs dans le pays ibérique, où les détracteurs de cette manifestation populaire ancestrale et les défenseurs des droits des animaux mènent depuis des années des campagnes plaidant pour l'abolition d'une pratique “archaïque” et “barbare”.
La chute de la fréquentation des événements et spectacles liés à la tauromachie en Espagne a été confirmée par les dernières statistiques publiées par le ministère espagnol de la Culture en mai dernier, qui font ressortir que le nombre de spectacles taurins sont en baisse de près de 5% en 2018 par rapport à une année auparavant et de plus de 54% sur les dix dernières années, en passant de 810 corridas en 2008 à seulement 369 en 2018.
Dans son “annuaire statistique annuel”, publié fin 2018, le ministère a souligné que les arènes espagnoles ont perdu pas moins de 850.000 spectateurs sur les 8 dernières années.
Cette perte importante de spectateurs a eu un effet immédiat sur l'organisation de spectacles et les autres événements liés à la tauromachie, qui ont été réduits de 16,4% en seulement 4 ans, en passant de 1.858 en 2013 à 1.553 en 2017. En elles-mêmes, les corridas sont passées de 428 à 387 sur la même période, soit une chute de 9,6%.
Ces chiffres montrent bel et bien que le public n'est plus au rendez-vous dans les arènes espagnoles, un constat qui fait la joie de nombreuses associations et parties prenantes qui défendent les droits des animaux et appellent de leurs vœux à abolir cette pratique jugée “archaïque” et “barbare”.

Pratique tauromachique ou bien culturel ? L’Espagne divisée...

“Ce n’est pas une surprise mais c’est une excellente nouvelle. Il y a un fort désintérêt pour la corrida en Espagne qui se confirme. Et cela continuera”, se réjouit Irene Sacido, porte-parole du parti animaliste espagnol (PACMA), cité par les médias.
“Nous notons cette érosion depuis plusieurs années déjà. La corrida recule partout ! Mais le fait qu’elle subisse une telle chute en Espagne s’avère être très symbolique”, observe, quant à lui, le président de l'association No Corrida, Roger Lahana.
Pour ces défenseurs de la cause anti-corrida, les raisons de ce déclin sont notamment d’ordre économique et social.
A ce désintérêt croissant de la population espagnole envers cette tradition s'ajoute une ringardisation de la pratique, notamment chez les jeunes. Cette tendance est plus marquée dans les régions les plus tauromachiques comme l’Andalousie.
Un tel désamour du public espagnol fait que plusieurs petites villes retirent leurs subventions dédiées à l'organisation de spectacles taurins, en raison de l'augmentation de leurs coûts.
Bien que la corrida traverse un moment difficile, ses amateurs, qui la considèrent comme une forme d'art et un sport de la noblesse, sont toujours optimistes quant à son avenir.
Les aficionados revendiquent ainsi la valeur culturelle et la passion pour la fête des taureaux qui est, à leur yeux, gravée à feu dans l'ADN du peuple espagnol depuis des temps immémoriaux.

Loi anti-corrida: Rajoy prend le taureau par les cornes

Faisant l'objet depuis des années d'un débat passionné, parfois même polémique, entre défenseurs des animaux et partisans de la tradition, les corridas ont été inscrites en 2013 par les conservateurs alors au pouvoir sur la liste du “patrimoine culturel immatériel” de l'Espagne. L'État espagnol veillait à ce titre à leur conservation.
Le gouvernement espagnol, dirigé par le conservateur Mariano Rajoy, avait également présenté un recours devant le Tribunal constitutionnel (TC) au sujet d'une nouvelle législation votée aux Baléares en 2017, qui interdit de maltraiter et de tuer des taureaux.
Cette interdiction de la mise à mort des taureaux lors des corridas dans l'archipel espagnol des Baléares a été jugée inconstitutionnelle, par un arrêt daté du 02 décembre 2018 de la Cour constitutionnelle espagnole. Dans son arrêt, la Cour censure plusieurs articles de cette loi de protection des animaux, adoptée en juillet 2017 par la coalition de gauche au pouvoir dans l'archipel.
La loi des Baléares visait à contourner une première décision de la Cour constitutionnelle, qui avait censuré fin 2016 l'interdiction pure et simple de la tauromachie par la Catalogne.
En vertu de ce texte, tout objet pouvant blesser ou tuer le taureau était interdit, les toréros ne pouvaient toréer au maximum que trois bêtes, contre six habituellement, et l'usage des chevaux était aussi prohibé.

Veto de la Cour constitutionnelle: Réguler sans défigurer

Toutes ces dispositions ont été annulées, la Cour estimant qu'elles “constituent un obstacle à la célébration normale des corridas et la défigurent jusqu'à la rendre méconnaissable”.
Réagissant à cette décision, Chapu Apaolaza, porte-parole de la Fondation “Toro de Lidia”, principale organisation de défense de la corrida, avait assuré que “la tauromachie ne peut pas être manipulée”.
“La chute vertigineuse de la tauromachie est un fait qui ne pourra pas être freiné”, avait, de son côté, observé Aïda Gascon, porte-parole de l'association de défense des animaux AnimaNaturalis.

Au-delà de l'Espagne, la pratique de la Corrida est dénoncée dans certains pays européens, notamment en France ©MAP/EPA
Au-delà de l'Espagne, la pratique de la Corrida est dénoncée dans certains pays européens, notamment en France ©MAP/EPA

La Corrida débarque au parlement espagnol

Et la polémique ne semble pas s'arrêter là. Le ministre espagnol de la Culture, José Guirao, avait dû comparaître en décembre dernier devant le Congrès des députés pour préciser la position du gouvernement par rapport aux corridas, après des déclarations données par la ministre de la Transition écologique, Teresa Ribera, dans lesquelles elle préconisait leur interdiction.
Le gouvernement “n'envisage pas d'abolir les corridas” et les propos de la ministre de la transition écologique représentent “une opinion personnelle” et ne reflètent en rien la position de l'exécutif, avait précisé M. Guirao, notant que “la corrida constitue une tradition et les traditions ne peuvent être ni abolies ni imposées par décret”. Il convient aussi de souligner que pendant la période ayant précédé les dernières élections générales du 28 avril et locales du 26 mai, ce sujet controversé est devenu politique et a occupé une place importante dans les débats.

Des corridas “sans sang ni mort”

La maire de gauche sortante de Madrid, Manuela Carmena, avait même promis des corridas “sans sang ni mort”, tandis que la droite et l’extrême droite ont, au contraire, défendu une “tradition” qu’elles associent à “l’identité” espagnole et avaient enrôlé trois toreros lors des législatives d’avril.

“La Monumental” place taurine mythique  à Barcelone ©MAP/EPA
“La Monumental” place taurine mythique  à Barcelone ©MAP/EPA


Le chef de file du mouvement Podemos, Pablo Iglesias, était allé jusqu'à suggérer d'organiser un référendum sur le maintien ou l'abolition des corridas en Espagne.
Autant dire que la corrida, même si elle n'est pas encore interdite en Espagne, séduit de moins en moins et le public déserte les arènes. Une réalité qui, certes, inquiète de plus en plus les organisateurs des spectacles taurins et les aficionados, mais fait le bonheur des anti-corrida.

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