Covid 19: le tic de l'école pour les NTIC

Par Meriem Rkiouak
 L’utilisation technique des NTIC se vulgarise ©DR
L’utilisation technique des NTIC se vulgarise ©DR
A quoi ressemblerait l’école marocaine post-Covid-19 ? C’est la question qui anime les débats dans les milieux pédagogiques. Sans verser dans l’optimisme béat, les spécialistes interrogés par BAB évoquent une accélération du train de la digitalisation, dont l’impact sur les performances de l’école ne sera pas automatique. Car, si l’utilisation technique des NTIC se vulgarise de plus en plus, l’usage pédagogique qui en est fait laisse à désirer. En matière éducative, la “révolution numérique” n’est pas dans un avenir proche. Prospective.

“Imaginez qu’il n’y a pas de classes, pas de manuels, pas d’examens, seulement des tablettes, des classes virtuelles et des cours en ligne”.

Contrairement au rêve utopiste de John Lennon d’un monde sans guerres et sans frontières qui a donné naissance à son morceau culte “Imagine”, celui d’une école dématérialisée à la coréenne s’est bel et bien réalisé lors de la période du confinement consécutif à l’apparition du Covid-19. Qui aurait imaginé, en fait, que nos écoles allaient un jour se passer des sempiternelles ardoises et des sacro-saints manuels scolaires pour céder aux sirènes des tablettes, des “classes virtuelles” et des MOOCs (cours en ligne ouverts à tous) ?

Le tour de force du Covid-19 qui a acculé tout le monde à l’enseignement à distance aura réveillé en sursaut un système qui s’endormait sur ses lauriers et allait obstinément à contre-courant de la modernité. En catastrophe, la digitalisation s’est mise en branle: les infrastructures de “e-learning” déjà existantes ont été élargies et fortifiées, les ressources en ligne enrichies, des centaines de cours enregistrées et diffusées… D’un claquement de doigts, l’enseignement est passé en mode 100% digital, et il a tenu le coup pendant cinq longs mois. Même Lennon dans ses douces rêveries ne l’aurait pas imaginé !

Sur la forme et côté gestion et logistique, le secteur de l’éducation a plutôt tiré son épingle du jeu en sauvant, à la sauvette, ce qui pouvait l’être. Quant à la qualité de l’enseignement ainsi dispensé et au rendement obtenu, le jugement des familles est sans appel: à la rentrée, 75% des parents ont opté pour le mode présentiel pour leurs enfants. Selon le ministre de l'Éducation nationale, de la Formation professionnelle, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique Saaid Amzazi, ce choix “a valeur de véritable sondage auprès de ces derniers et démontre sans aucune ambiguïté leur confiance en l’école marocaine”. “Depuis que notre pays a décrété l’état d’urgence sanitaire en mars 2020, nous avons mis en œuvre plusieurs mesures d’ordre pédagogique et organisationnel afin d’assurer la continuité pédagogique grâce à l’enseignement à distance, mais aussi d’ordre sanitaire afin de limiter la propagation de la pandémie au sein des établissements scolaires et de formation et préserver ainsi la santé et la sécurité de la communauté éducative”, déclare M. Amzazi, dans un entretien accordé à BAB (Voir pages 46-51).

Confiance en l’école ou méfiance du numérique qui n’a pas donné satisfaction ? Telle est la question. 

 

“E-learning“… La récré est terminée !

Abdelkebir Ait Ouchen, président de la section provinciale de la Fédération nationale des associations des parents et tuteurs d’élèves à Essaouira, souligne dans une déclaration à BAB que “l’enseignement à distance, tel qu’il a été pratiqué, a été une solution exceptionnelle à une situation d’urgence. Entre deux maux – le e-learning ou une année blanche- il fallait choisir le moindre”. 

Tout en louant les efforts du ministère qui a œuvré à assurer la diffusion des cours sur les chaînes de télévision nationale, les plateformes numériques et les réseaux sociaux, M. Ait Ouchen relève que “la majorité des élèves et des familles n’ont pas pu prendre le train du digital, notamment ceux vivant dans le monde rural et ceux appartenant à des milieux défavorisés”.

Ni succès ni fiasco donc. Entouré de méfiance et entaché de défaillances, le “e-learning” n’était pas fait pour durer. Aujourd’hui que les élèves ont retrouvé les bancs des classes, l’enseignement à distance semble avoir été une simple parenthèse. 

Rebelote: nos classes renouent avec la craie et l’ardoise qu’elles ont abandonnées à contre-cœur, nos élèves, en empruntant le chemin de l’école, croulent encore sous le poids des cartables bourrés de plusieurs kilos de manuels et notre système d’enseignement continue de produire non pas des enseignants et des apprenants au vrai sens du terme, mais des “maîtres” transmetteurs de savoir et des “apprentis” qui mémorisent machinalement le cours afin de le restituer au “maître” au moment de l’examen.

Pourtant, bien avant le Covid-19, dès 2006, des millions de dirhams ont été dépensés pour promouvoir l’intégration des nouvelles technologies dans l’enseignement (programme GENIE, Maroc Numeric…). 

Mais, 15 ans après, les résultats obtenus ne seraient pas, selon des observateurs, à la hauteur des ambitions. En juillet 2019, un nouveau palier a été franchi avec l’institutionnalisation de la dimension digitale par la loi-cadre n° 51.17 relative au système de l'éducation, de l'enseignement, de la formation et de la recherche scientifique, adoptée en juillet 2019. 

Celle-ci stipule que le gouvernement doit œuvrer à l’intégration de “l’enseignement électronique” dans le système dans la perspective de sa généralisation progressive, ainsi qu’à la promotion de l’enseignement à distance en tant que complément à celui présentiel. Le même texte de loi prévoit la création de laboratoires dédiés à l’innovation et à la production de ressources numériques et la formation de spécialistes en la matière.

 

Les TIC, un moyen, pas une fin

Aujourd’hui encore, ce vent de digitalisation tant promis se fait attendre. Et ce n’est pas le Covid-19 qui allait changer la donne.

“S’il faut reconnaître les nombreuses réussites, l’on ne peut s’empêcher d’affirmer que l’introduction des NTIC n’a pas tenu toutes ses promesses”, estime, dans un entretien accordé à BAB, Abdelhak Bel Lakhdar, responsable des recherches interdisciplinaires en didactiques et en développement humain à la Faculté des sciences de l’éducation relevant de l’Université Mohammed V de Rabat.

Et de poursuivre: “Les NTIC ont été le moyen le plus sûr de pérenniser ce contre quoi la réforme devait agir: le transmissif, principalement. Or, une réforme, tout autant qu’un outil, qui ne réussit pas à changer le rapport au savoir, à instituer l’apprenant dans sa souveraineté (au sens de Rousseau) d’apprenant, et à basculer vers la construction d’un sujet, citoyen, conscient de soi et des valeurs partagées, personne, corps, avis et opinion, instance au libre arbitre institué et conscience réflexive, critique et innovatrice, mérite amplement le mot 'accessoire'”. Le constat du pédagogue rejoint, en effet, celui établi en 2017 par Jean-Pierre Chauffour, économiste principal pour le Maroc de la Banque mondiale, dans son mémorandum économique dédié au Royaume. Il y affirme que “le développement des TIC ne peut se concevoir qu’en complément et parfois en soutien aux autres réformes de fond”, ajoutant que “dans le cas du Maroc, les TIC sont porteuses de grandes promesses en matière d’amélioration de l’éducation, à condition qu’elles soient bien pensées et utilisées efficacement?”.

 

Quid de la pédagogie ?

Et c’est là, justement, où le bât blesse, d’après Mohamed Aboutajedyne, chercheur et conseiller en technopédagogie qui insiste sur le fait que “l’apprentissage avec les NTIC n’est pas automatique”.

“La maîtrise de la composante technique ou technologique par un acteur pédagogique n’est pas suffisante pour bénéficier des potentialités offertes par l’outil. Il y a aussi la composante ‘usage’ - qui est différente de l’utilisation- qui a des fondements techno-pédagogiques. C’est pour cela d’ailleurs que les pays adoptent des référentiels de compétences technopédagogiques dans les formations initiales et continues des enseignants”, explique à BAB M. Aboutajedyne, également enseignant vacataire au Centre de formation des inspecteurs de l’enseignement. Si la “révolution 2.0” n’est pas encore aux portes de nos écoles, il n’empêche que “le Covid-19 a été un bon conseiller en ce sens qu’il a accéléré l’entrée de l’école dans l’ère numérique”, comme le fait remarquer le technopédagogue.  

Pour lui, l’école de demain “sera une école mixte (mix learning) qui concilie entre la méthode traditionnelle et la méthode basée sur le numérique. Elle exploitera le numérique davantage, mais aura toujours besoin de la présence humaine, besoin que les apprenants développent leurs capacités sensorio-motrices, sociales et émotionnelles par des actions et des activités physiques dans un environnement réel et palpable, autre que l’environnement numérique”. Qu’à cela ne tienne; Les traits saillants de l’école de demain sont esquissés: mi-distancielle mi-présentielle, avec un plus grand potentiel d’innovation, moins d’autorité professorale et plus d’implication parentale.