Culture... En attendant des jours meilleurs

Par Imane Brougi
L'art et la culture sont une nécéssité ©MAP/EPA
L'art et la culture sont une nécéssité ©MAP/EPA
Après plusieurs mois de torpeur et de léthargie forcée, la culture aspire à entamer son réveil pour renouer enfin avec ses activités mises à l’arrêt en raison de la crise sanitaire qui a paralysé le monde culturel, plongé dans les profondeurs de l’incertitude et de l’inconnu.

Privés de vivre la magie de la musique en live, de partager l'émotion d'une pièce de théâtre, de voir les derniers films sortis en cinéma, d’admirer la beauté des œuvres et des créations artistiques, d’apprécier l'ingéniosité chorégraphique d'un spectacle de danse… Les Marocains ont découvert, avec la rupture brutale des manifestations culturelles de toutes sortes, à quel point l’art et la culture ne sont pas un luxe, mais bien une nécessité !

La culture fait vivre !

En effet, tout être humain a besoin de culture pour supporter ce monde de plus en plus cruel et inhumain; c’est un moyen pour se rapprocher, s’unir, accepter nos différences et réduire les distances qui nous séparent, ou tout simplement pour nous apporter du réconfort, de l’inspiration et de l’espoir…

Ces festivals, concerts et expositions reportés, théâtres, salles de cinéma, musées et bibliothèques fermés, ont été un coup très dur pour beaucoup de ceux qui vivent de, par et pour la culture, touchée de plein fouet par la pandémie qui a démontré le véritable poids du secteur culturel et sa valeur intrinsèque en tant que vecteur d’expression de l'humanité. Un avis partagé par le président de la Fondation nationale des musées (FNM), Mehdi Qotbi, qui estime que “sans la culture et l’art, le chamboulement  aurait été encore plus grave, il  a été atténué grâce aux films, à la musique…  qu’on a  pu admirer via le monde virtuel”.

“Dans ces moments difficiles de crise, la culture demeure le meilleur antidote contre ce que nous vivons actuellement”,  souligne-t-il  à BAB.

Selon M. Qotbi, il faut dès maintenant préparer les gens à reprendre le chemin des lumières, de la culture, de l’art, du cinéma, du théâtre, des spectacles, “tout simplement les préparer à reprendre le goût   de la vie”, relève-t-il. A cette occasion, il a fait savoir que l’ensemble des musées relevant de la Fondation ont rouvert leurs portes devant le grand public, appelant à généraliser cette action pour toutes les activités culturelles et ne pas baisser les bras devant la pandémie. La culture a été lourdement impactée par ce virus insaisissable et invisible, qui a arrêté la machine planétaire, déplore-t-il, ajoutant que la réouverture des établissements culturels, à l’instar des musées, doit se faire dans le strict respect des mesures sanitaires conformément aux recommandations émises pour limiter la propagation du Covid-19. Pour les férus de l’art avec toutes ses expressions, la pandémie a été un choc tragique et inattendu pour la vie culturelle.

Comme le cas de Amine, un passionné jusqu’à la moelle de la musique, qui n’hésite pas à se déplacer un peu partout pour regarder ses artistes de cœur en live. “J’avais l’habitude de programmer mes congés en fonction de mes activités culturelles”, raconte ce jeune Rbati à BAB.

“Nous sommes optimistes avec le lancement prochain de la campagne de vaccination, les manifestations culturelles nous manquent énormément !”, dit-il sur un ton triste.

 

Pré ou post-Covid, la crise de la culture persiste 

Si cette crise a été révélatrice de la place et de l’importance de la culture, elle a permis aussi de mettre en évidence les vulnérabilités qui caractérisent ce secteur, notamment les moyens de subsistance précaires des artistes et des professionnels du milieu. Encore une fois, la pandémie aura été l’occasion pour tirer des leçons !

“La vie culturelle va reprendre tôt ou tard, mais la déficience de ce secteur va persister, tant que les vrais problèmes ne sont pas résolus à la racine”, souligne à BAB le président du Syndicat marocain des professionnels des arts dramatiques, Messaoud Bouhcine.

“La crise de Covid a permis de lever le voile sur les dysfonctionnements et les problèmes de fond dont souffre ce domaine et de tirer la sonnette d’alarme quant à la faiblesse des institutions régissant le secteur, en l’occurrence l’absence d’une vision et d’une stratégie claires et des lois encadrant la profession, ainsi que le budget médiocre pour la promotion du secteur”, fait-il observer.

Et de poursuivre que dès le déclenchement de la pandémie, il a été constaté une absence d’accompagnement de la part des autorités compétentes pour pouvoir évaluer l’ampleur de l’impact de la crise et travailler sur des solutions réelles et appropriées. Les arts vivants sont presque paralysés à l'heure actuelle et la crise continue de s’aggraver, fait-il remarquer, soulignant qu'il y a un besoin urgent de sortir l’ornière et que cela passe nécessairement par une révision des mécanismes juridiques et institutionnels de gestion des dossiers du secteur culturel en général.

Selon M. Bouhcine, les répercussions de la crise sanitaire sur la vie culturelle se font ressentir à deux niveaux : primo sur le plan de la  production culturelle qui a largement diminué, notamment celle relative aux arts vivants, secundo sur le volet social, dont témoigne la situation précaire de plusieurs artistes et professionnels de la culture.

La pandémie a démontré la défaillance de la gestion du dossier culturel au Maroc et a permis de tirer des leçons pour promouvoir la culture qui se veut le miroir des sociétés et le reflet de leur évolution et progrès, dit-il.

 

Plan de relance: un bol d’air pour la culture

Aujourd’hui plus que jamais, un plan de relance est impératif pour sauver la culture ou, du moins, ce qui en reste… une condition sine qua non pour que le milieu puisse continuer à donner vie à de formidables projets et créations artistiques.

Conscient de l’urgence de cette question, le ministre de la Culture, de la jeunesse et des sports, Othman El Ferdaous, a indiqué que la mise en œuvre du plan de relance du secteur culturel figure parmi les priorités de son département pour l’année 2021, notant qu’une étude sera menée en vue d’élaborer une stratégie relative à la culture et à la création marocaine.

Interrogé par BAB à ce sujet, le directeur-fondateur de Visa For Music, Brahim El Mazned, a souligné l’importance d’adopter un plan d’urgence pour relancer le secteur culturel dans ses différents volets, relevant que la pandémie a démontré la fragilité de ce domaine et a dévoilé à quel point il vit dans l’informel.

Le secteur de la culture doit occuper une place de choix dans le nouveau modèle de développement, insiste-t-il, notant que les plus grandes crises mondiales ont été surmontées principalement grâce à la culture.

Dans ce sens, il a relevé que les acteurs culturels et les artistes doivent revenir à leur monde, tandis que l’espace public doit être occupé par la chose culturelle car, selon lui, cela contribuera à la fois à relancer l’économie nationale, à consolider la confiance et surtout, à promouvoir les valeurs du vivre-ensemble.

“Au-delà de l’ouverture des établissements culturels, il faut investir davantage dans la création artistique pour nourrir et renouveler la chaîne culturelle, sinon on va mettre du temps pour avoir la même dynamique de la période pré-Covid”, considère-t-il, ajoutant que la crise du Covid doit être vue comme une opportunité pour  mettre fin à cette situation préoccupante dont souffre le secteur depuis des lustres.

 

Le digital comme alternative ?

Si le numérique a bien servi à plusieurs secteurs en permettant la poursuite de leurs activités à travers notamment le télétravail, la culture n’en a pas vraiment profité.

“Le digital est très présent dans notre vie quotidienne. Il a sa  place et sa contribution positive dans cette  crise, mais en aucun cas le digital ne pourra remplacer le live”, affirme Brahim El Mazned.

Selon lui, la culture a d’abord un rôle sociétal qui nous permet de partager, de vivre ensemble et de créer une certaine dynamique vertueuse au sein de la société. “On ne va pas au théâtre uniquement pour regarder une pièce théâtrale mais aussi pour partager des moments ensemble : on rencontre des amis, on dîne ensemble…, il y a toute une dynamique derrière. De même, les artistes ont aussi besoin de rencontrer leur public”, dit-il. Pour M. El Mazned, le digital ne peut pas provoquer la même émotion du spectacle live, mais il est complémentaire au live.

Dans la même veine, M. Qotbi estime que l’orientation vers le digital est une évolution normale, mais “il est plus intéressant de voir les choses en live”.

“Nous avons besoin de rencontrer et de voir des gens réels qui nous touchent, par leur interprétation, qui nous font rêver… Le spectacle vivant ne peut en aucun cas être remplacé par le numérique qui ne peut que compléter le live, mais jamais le remplacer”, dit-il.

Avec le lancement prochain de l’opération de vaccination, un vent d’espoir a soufflé sur le secteur de la culture. Les spectateurs espèrent pouvoir retourner voir leurs films et pièces de théâtre préférés, mais pour les professionnels du milieu, la crise du Covid n’est qu’un chapitre d’une longue série de luttes.

La nouvelle année serait l’occasion de prendre de bonnes résolutions pour sortir le secteur de son coma et lui injecter du sang neuf. Le moment est certes grave mais le rideau n’est pas encore tombé !