dans l'univers des ‘‘Winners’’

Par Adil Chadli
Tifo des “Winners” lors du match opposant le WAC au RCA, comptant pour la 8ème de finale aller de la Coupe arabe Mohammed VI ©MAP
Tifo des “Winners” lors du match opposant le WAC au RCA, comptant pour la 8ème de finale aller de la Coupe arabe Mohammed VI ©MAP
à chaque match du WAC, le public a les yeux rivés sur les gradins. Les “Winners” sont désormais les vrais stars des stades. Par leur discipline, leur dévouement et leur génie créatif, ils volent parfois la vedette à leurs idoles. Plus qu’un simple groupement de fans, c’est une petite société dynamique qui s’auto-régule, s’auto-finance et s’auto-censure. BAB vous plonge dans les rouages de cette “machine à supporter” bien huilée qui représente le “soft power” des Rouges.

Il se peut que vous trouviez cela injuste de parler des “Winners” sans parler des “Green Boys”. En effet, les deux ultras casablancais se sont illustrés par leurs tifos créatifs, leurs chants et slogans expressifs scandés lors du match retour ayant opposé le 23 novembre, au Complexe Mohammed V à Casablanca, le RCA au WAC dans le cadre des huitièmes de finale de la Coupe arabe Mohammed VI des clubs. Pas de parti pris, que les Rajaouis se rassurent ! BAB a jeté son dévolu sur les “Winners” pour la simple et unique raison que c’est l’ultra des “Rouge et Blanc” qui a ouvert les hostilités et était le premier à faire le show en novembre, avant que les “Greens Boys” ne renversent la balance en levant également des tifos d'anthologie à forte connotation culturelle. En gage de bonne foi, les “Green Boys” seront à l’honneur dans un prochain numéro de BAB.
Maintenant qu’on a mis les points sur les i, entrons dans le vif du sujet. Tout au long de leur histoire, les “Winners” ont renvoyé l’image d’un ultra soudé qui ne jure que par l’esprit de l’équipe et d’appartenance à la grande famille widadie qu’il aime jusqu’à l’exaltation, d’où le slogan “Wydad Together Forever” (Wydad ensemble pour toujours).

"Wydad Together Forever", le pacte

Cette passion, ils l’ont chopée dès leur jeune âge, étant les enfants et petits-enfants de la première génération de supporters qui se sont entichés des Rouges dans les années 40 et 50. À l'époque, le fait de “trop” démontrer son amour et son soutien au club casablancais était passible de prison et d’oppression de la part des services policiers.
En dépit de toutes les contraintes, l’idylle entre les Casablancais et le Wydad a continué et s’est couronnée en 2005 par la constitution de l'ultra “Winners” (gagnants). “Les supporters se tiennent toujours aux côtés du club pour que son nom soit toujours associé à la victoire, la gloire et les exploits, objectifs qui ont présidé à sa création”, nous confie Hakim, ancien membre des “Winners”.
Pour maintenir l’union de l’ultra, un “code de conduite” a été établi avec un ensemble de principes et de règles à observer. Il s'agit surtout de l'indépendance, y compris financière, vis-à-vis du club, la solidarité et l'esprit de famille entre les membres, le respect des aînés (seniors), la loyauté et l’implication effective dans les activités organisées en soutien au club et la non-violence en cas de conflits ou de heurts avec les ultras d’autres équipes.
Issus de différents quartiers de la métropole, les “Winners” sont unis et bien organisés. “La force des Winners réside dans leur cohésion et leur discipline stricte. Le groupe réunit des jeunes de diverses classes sociales, dont des médecins, des artistes, des étudiants… Les supporters forment des cellules éparpillées partout dans les quartiers de Casablanca, ce qui favorise l’unité et facilite l’organisation”, poursuit notre source.

Les tifos, l'emblème d’une jeunesse en détresse

L'ultra “Winners” constitue une sorte de patrimoine, de “bien national” appartenant à l'ensemble des Wydadis. à travers des sections créées dans les différentes villes et régions du Maroc, les “Winners” participent grandement au rayonnement de leur club fétiche et perpétuent la saga entamée par la toute première génération de Widadis. Selon Abderrahim Bourkia, journaliste, sociologue et responsable de la filière “Sciences politiques & Gouvernance” à l’Université Mundiapolis, “le groupe des Winners se présente comme une organisation de supporters et un espace de socialisation et d’encadrement de jeunes soudés par l’amour inconditionnel au club du Wydad”.
Et d’expliquer: “L’adhésion à un groupe de supporters permettrait à ces jeunes de créer leur propre mode de vie et de s’approprier des valeurs et une identité collective face aux autres”. L'engagement du groupe est fort remarquable dans les gradins. “Certains peuvent voir ce mouvement social comme naïf et dépolitisé. Or, les chants, les banderoles et les tifos affichent des messages sociaux clairs et élaborés liés au chômage, à la pauvreté et aux sentiments d’exclusion, de mépris et d’incompréhension qui taraudent une partie des jeunes marocains”, analyse M. Bourkia.

Les supporters du Wydad Athletic Club créent une vive ambiance dans  les tribunes ©MAP
Les supporters du Wydad Athletic Club créent une vive ambiance dans  les tribunes ©MAP


Le nombre d'adhérents dépasse les 10.000. “Plus le groupe garde cet esprit de famille qui a toujours fait partie de son identité, plus les gens lui font confiance et sont nombreux à y adhérer”, nous explique Hakim.
à chaque match disputé par les Rouge et Blanc, les “Winners” se réunissent par milliers dans le virage. Toute cette armée de supporters est gérée d’une main de fer par un “noyau dur”, une sorte de directoire formé d’une dizaine de personnes qui veillent au grain pour assurer l’harmonie du groupe et l’unité des rangs. Les actions sont tellement synchronisées qu’elles laissent croire que cette immense foule communique par télépathie! Lors du montage des tifos comme lors de la préparation des chants, une organisation sans faute est garantie par les “commandants de bord”. En quête d'inspiration, ces individus s'isolent dans des lieux de villégiature pour trouver le climat propice à la préparation des grandes voiles et des tifos qui vont faire sensation à chaque prestation du WAC.
Outre l'inspiration et la créativité nécessaires pour donner naissance à des tifos impressionnants, un financement bien important s'impose. “Un tifo peut coûter jusqu’à 80.000 DH, voire plus”, précise Hakim. Les sources de financement des “Winners” sont variées. En plus des cotisations des membres (entre 100 et 120 DH par an), les “Winners” recourent à la vente de produits dérivés: T-shirts, bombers, casquettes ou encore les célèbres écharpes qui connaissent un énorme succès auprès des membres. “Les bombers sont vendus au prix coûtant et leurs recettes permettent de financer des prestations de qualité au profit des membres. Ce genre d’activités est important parce qu’il renforce le sentiment d’appartenance et d’engagement vis-à-vis du groupe”, explique la même source.

Les “Winners” sortent le grand jeu !

Le 2 novembre, la prestation des “Winners” n'est pas passée inaperçue lors du match aller de leur équipe face au RCA. Sur la pelouse, la partie était serrée. Idem, dans les gradins, il y avait plein de tension dans l’air. Mais cela n'a pas empêché l'ultra des Rouge et Blanc de faire régner une ambiance de ouf. Chants entonnés à tue-tête, slogans virils scandés et spectacle magistralement assuré ! Et cerise sur le gâteau: deux tifos mémorables ont été montés par la Curva du Nord lors ce derby titanesque. Le premier illustrant un dragon géant crachant du feu. Les flammes ont été réalisées grâce à un craquage énorme de fumigènes. Le deuxième tifo représente l'ancienne gloire du club wydadi, Mustapha Choukri, assis sur un ballon en train de faire ses lacets. Soutien inconditionnel, amour éternel, chants galvanisants et deux splendides tifos artistiques, tel était l'apport, inoubliable, des “Winners” à leur équipe durant cette rencontre qui a marqué les esprits.
“Généralement, les Winners se démarquent par leur organisation stricte, leur discipline dans le virage et leur capacité de mobilisation durant les matchs importants, outre les animations de haute volée. L’un des points forts des Winners est la grande qualité esthétique des tifos. Le contenu peut être banal et superficiel, mais la beauté des tifos est incontestable”, estime le journaliste sportif Hamza Hachlaf.
Ce genre d’initiatives, dénotant d’un haut sens de créativité, véhicule une belle image du football marocain à l'étranger. “Aujourd'hui, le football n’est plus uniquement un jeu. C’est une industrie, un business mondial. Le spectacle haut en couleurs assuré par les Winners et autres ultras dans les gradins, est un atout et un coup de promotion pour notre football qui n'est pas aussi spectaculaire et performant sur la pelouse”, continue M. Hachlaf.
Les “Winners”, forts d’une grande masse d'adhérents, sont disciplinés et constamment mobilisés, mais ils savent aussi monter au créneau quand il le faut pour dénoncer les dysfonctionnements qui existent et demander leur réparation. Ils étaient même des précurseurs en matière de protestation contre le top management des clubs de foot, rappelle M. Hachlaf. “L'action entreprise il y a quelques années contre le président Akram a inspiré plusieurs autres groupes qui  militent contre les défaillances de gestion et les manquements de certains dirigeants”, ajoute le journaliste.
Depuis, l'apport des “Winners” à la scène footballistique nationale est cité en exemple. D'après Abderrahim Bourkia, “les Winners ont montré que les supporters peuvent militer pour une cause extra footballistique et formuler des opinions politiques en utilisant les stades comme lieu d’expression légitime. Depuis cette tribune, ils peuvent exprimer des revendications politiques, socio-économiques et culturelles”.

Derrière le show, une “organisation militaire”

Les raisons derrière l’adhésion à un public ou à un ultra diffèrent d'un supporter à l'autre. Certains sont motivés par leur admiration pour certains joueurs, leurs techniques de jeu et leur charisme, d'autres sont épris par l'histoire et les exploits alors qu’une troisième catégorie de fans adorent tout simplement l'ambiance qui règne. C'est le cas de O.E, un supporter du WAC.
“Je trouve que l’ambiance chez les Winners est unique. Durant le match, on peut constater que l'équipe est en difficulté. Dans les gradins, les aficionados sont en colère. Mais toujours pas d’insultes à l'encontre des joueurs. Soutenir, encourager et booster l'équipe est le credo des Winners”, déclare-t-il à BAB.
Dévoué et toujours disponible, le public est le douzième joueur. “Entre eux, les Winners se disent ‘c'est notre match également’. Ils ont le sentiment d'être en mission”, enchaîne notre interlocuteur.
Cette ambiance semble être le fruit d'une organisation “militaire”. “Dans le virage, les Winners arrivent à maîtriser des milliers de jeunes supporters en ébullition. Disons qu'ils ont mis en place une sorte de ‘police interne’ qui réagit au quart de tour pour contrôler toute personne ou groupe cherchant à semer la pagaille”, nous dit O.E.
Ceci consacre le principe de la Curva du Nord: éviter les bagarres et les confrontations et maintenir l'ordre et le calme pour pouvoir monter des tifos à couper le souffle qui resteront dans les annales et seront gravés à jamais dans les mémoires des footballeurs et du public.

Les supporters du Wydad se distinguent particulièrement par leur bonne organisation ©MAP
Les supporters du Wydad se distinguent particulièrement par leur bonne organisation ©MAP


“Les derniers tifos des Winners sont impeccables. Ils avaient réussi d'autres tifos auparavant sauf qu'ils n'étaient pas aussi médiatisés”, estime le même supporter.
A propos de médias justement, il relève que les relations entre le club et la presse ne sont pas au beau fixe. “Les Winners ont les médias sur le dos à chaque fois qu'il y a un incident. Ils s'estiment lésés par la presse parce qu’elle se focalise sur les aspects négatifs et néglige les bonnes actions qu'ils entreprennent”.
Hamza Hachlaf n’adhère pas à cette analyse. Selon lui, le manque de communication des ultras avec les médias “est un constat général qui concerne tous les groupes ultras, pas seulement les Winners”.
“Ne pas parler aux médias ne procède pas d’une méfiance mais plutôt d’une volonté d’éviter toute personnification du groupe. Une philosophie ‘underground’ qui veut que les ultras restent dans l’ombre et dans l’anonymat et soient toujours conjugués au pluriel”, argue-t-il.
Unité, discipline, solidarité, créativité, action sociale, mode d'expression original et messages savamment distillés font des “Winners” un ultra fort qui inspire bien d’autres.
Les Rouges donnent ainsi la preuve qu’à côté des hooligans et des délinquants qui sèment l’horreur dans les gradins et dans les rues, il existe des supporters à l’esprit sportif qui soutiennent leurs équipes d’une manière intelligente, créative et civilisée. Et, peu importe le résultat, les “Winners”, en agissant de la sorte, font gagner le sport !

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