Couple et argent: quand on aime on compte!

Par Meriem Rkiouak
Selon Soumaya Naamane Guessous, dans la vie de Couple et de famille en général, “l’argent reste un sujet tabou” ©DR
Selon Soumaya Naamane Guessous, dans la vie de Couple et de famille en général, “l’argent reste un sujet tabou” ©DR
L’argent, nerf de la famille, est le moteur de plusieurs mutations qu’ont connues les familles marocaines au cours des dernières décennies. Le travail de la femme, surtout, a créé de nouveaux modèles de gestion financière qui étaient impensables. Entre pouvoir et préjugés, voici comment le “fric” a redistribué les cartes au sein des ménages modernes.

“Plaie d’argent n’est pas mortelle”, “quand on aime on ne compte pas”, “l’argent ne fait pas le bonheur”… Dans les relations humaines, le “fric” a mauvaise réputation.

Il suffit d’une question “innocente” sur le salaire que touche Monsieur ou d’une remarque glissée, mine de rien au milieu de la conversation, sur le renchérissement de la vie et la nécessité d’avoir deux sources de revenus pour pouvoir s’en sortir, pour faire capoter un rendez-vous amoureux qui s’annonçait prometteur. “Quel goujat!”, pense l’un; “Espèce de matérialiste!”, murmure l’autre.

Avouons-le: parler argent au début d’une vie à deux est peu romantique. Mais, un couple, ça ne vit pas d’amour et d’eau fraîche! Passée la lune de miel, il faut passer à la caisse pour régler la facture de l’hôtel et payer l’addition du dîner aux chandelles avant de passer aux choses sérieuses (le loyer, l’auto, le carburant de l’auto, l’épicier, le plombier, le médecin, l’école des enfants…).

En parlant peu de la question financière au commencement de la vie conjugale -par peur de passer pour quelqu’un de vénal-, on finit par en parler trop- et de la moins “civilisée” des manières- lors d’une houleuse scène de ménage déclenchée par une facture impayée, une dépense jugée excessive ou un compte commun à découvert.

Puisqu’on sera rattrapé, tôt ou tard, par la “problématique” financière, autant crever l’abcès et mettre les points sur les “i” dès le départ car, comme dit l’adage, “l’argent est un bon serviteur, mais c'est un mauvais maître”.

 

On commence à parler argent, et c’est déjà bien…

C’est pour installer plus de transparence financière dans la relation conjugale que la Moudawana a donné la possibilité aux conjoints d’annexer à l’acte de mariage un document précisant la manière dont ils souhaitent gérer leurs biens respectifs.

“Chacun des deux époux dispose d’un patrimoine distinct du patrimoine de l’autre. Toutefois, ils peuvent dans le cadre de la gestion des biens à acquérir pendant la relation conjugale, se mettre d’accord sur le mode de leur fructification et répartition. Cet accord est consigné dans un document séparé de l’acte de mariage” (Article 49- Titre VI du Code de la Famille).

Bien que le recours à ce type de contrats ait considérablement augmenté depuis l’entrée en vigueur du nouveau Code de la famille, force est de constater que beaucoup de ménages hésitent à franchir le pas. Et pour cause, comme le fait remarquer la sociologue Soumaya Naamane Guessous, dans la vie de couple et de famille en général, “l’argent reste un sujet tabou”. “Je fais du coaching conjugal et la question matérielle est à la source de beaucoup de situations de conflit pour lesquelles les couples viennent consulter”, indique-t-elle dans un entretien à BAB, imputant cela à un manque de communication en la matière avant le mariage.

Sanaa Mikou, coach professionnel et formatrice spécialisée en coaching relationnel, explique la sensibilité de la question par le fait qu’“on est dans une société qui est en pleine transition”.  

“La notion d’«al-Qiwamah”, qui suppose que ce soit l’homme qui prenne en charge le foyer, reste ancrée malgré l’évolution du statut et de la condition socio-matérielle de la femme”, note-t-elle.

Khalid Mouna, anthropologue, est d’un autre avis. “Je ne pense pas que l’argent soit un tabou dans la société marocaine. Au contraire, beaucoup de gens ont tendance à faire étalage de leur fortune, se targuent d’avoir acheté une villa à un milliard, une voiture à 30 millions etc, parce que dans la culture dominante, la valeur des choses se mesure à leur prix”, indique-t-il à BAB.

Et de poursuivre: “dans les sociétés occidentales par exemple, le salaire touché par une personne est une information ultra confidentielle. En France où j’ai fait une partie de ma carrière, j’étais étonné de voir mes collègues recevoir leurs relevés bancaires à la fac: ils ne voulaient pas que leurs épouses savent combien ils gagnaient. Tel n’est pas le cas au Maroc. Le sujet n’est pas tabou mais c’est un enjeu de pouvoir qui modifie les règles du jeu au sein du foyer”.

Quoi qu’il en soit, le fric est une question délicate qui, mal gérée, peut générer des tensions dans le couple et la famille en général. Par son manque, son abondance ou sa mauvaise répartition, l’argent défait des liens familiaux sacrés, sème rancœur entre frères et sœurs et sépare des êtres qui se sont dit oui pour le meilleur et pour le pire… Les litiges relatifs à la répartition de l’héritage et les dossiers de pension alimentaire et de divorce pour défaut d’entretien, qui s’entassent devant les tribunaux de famille, en disent long sur ce rapport destructeur qu’entretiennent de nombreux ménages avec l’argent.

 

Il était une fois un couple heureux…Et la femme travailla!

Les scènes de ménage dues aux pépins financiers ont toujours existé, dans tous les temps et dans toutes les sociétés. Cependant, l’entrée de la femme au marché du travail a marqué une (r)évolution majeure dans “l’organigramme” de la famille (l’homme bailleur de fonds, la femme gestionnaire): l’homme n’est plus le seul chef de famille parce que la femme, elle aussi, est pourvoyeuse de revenus. A tout seigneur tout honneur!

Khalid Mouna tient à signaler, à cet égard, la perception “tendancieuse” qu’ont les Marocains, et les sociétés arabes en général, du travail de la femme. “La femme a toujours travaillé, officieusement, pas officiellement. Non rémunéré et peu visible, le travail domestique n’est pas reconnu; d’ailleurs, dans les documents administratifs, pour désigner la mère de famille qui ne travaille pas, il est d’usage d’écrire ‘femme au foyer’ ou, pour faire plus simple, ‘Bidoun’ (sans, sic)”, précise-t-il à BAB.

Comme un Big Bang, le travail “officiel” de la femme est venu bouleverser la béatitude de ce cosmos. Madame, qui ne pouvait se payer un bain-maure sans tendre la main à son Jules, est devenue, à son tour, pourvoyeuse de revenu, bousculant dans son espace vital le “mâle” et le dépouillant d’une partie de son pouvoir lié à son rôle de “chef” et de “bailleur de fonds” du ménage.

Finis les jours paisibles de la domination masculine, la bataille de l’indépendance économique a commencé!

Loin de cette image caricaturale, Nabila Benohoud, coach de vie et conseillère en communication souligne qu’il faut bien se garder des extrapolations.

“Toutes les familles ne sont pas taillées sur le même modèle. Dans la vie de couple par exemple, plus les conjoints ont l’esprit ouvert et ont accès à d’autres cultures, plus l’argent cesse d’être un tabou et une source de tension pour eux. Ils prennent plus de liberté de ton et de décision par rapport aux questions financières et ne trouvent pas ‘hchouma’ de s’asseoir pour départager les charges, faire les comptes et planifier l’avenir ensemble, dans la franchise et la transparence”, explique-t-elle à BAB.

 

Un projet familial de plus en plus porté par les femmes

Dans une étude intitulée “L’argent du couple: négociation/recomposition des rôles au foyer” (2014), Leila Bouasria, professeur de sociologie à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Rabat, détaille, selon différents modèles, la manière dont le travail de la femme a modifié les règles du jeu pécuniaire dans les ménages urbains contemporains.

Ainsi, il ressort d’une enquête menée auprès des ouvrières casablancaises dans les industries du textile que “la gestion des ressources se fait de plus en plus de manière séparée ou à travers une mise en commun partielle des revenus de chacun”.

“Ce qui caractérise la gestion financière de ces femmes, c’est ce nouvel investissement dans les biens ‘non périssables’ qu’on peut décrire comme le fait de s’éloigner de la dépendance conjugale au profit d’une approche plus individuelle: cessant de concevoir le mari comme une garantie de protection, elles cherchent par leurs propres moyens à se prémunir contre un avenir incertain”, explique la chercheuse, auteure d’une étude intitulée “Féminisation et précarisation: Cas du textile”.

Selon elle, cette donne remet en question la conception dominante du salaire d’appoint en montrant que le salaire féminin sert de plus en plus souvent de salaire de base aux dépenses des ménages.

“En d’autres termes, le salaire des ouvrières est loin d’être celui d’appoint et nos enquêtées affirment quasi unanimement que leur salaire est la principale ressource du ménage ou qu’elles participent de façon égalitaire à la marche courante du foyer”, analyse Mme Bouasria, titulaire également d'un Master en anthropologie de développement et transformations sociales de l'Université Sussex (Royaume-Uni). Tout cela démontre que “le projet familial est de plus en plus porté par l’ouvrière, et ceci, selon une tendance croissante à la normalité”, conclut-elle.

Plus les ressources financières du ménage se diversifient, plus la question de la planification et du partage des responsabilités devient cruciale.

Sachant qu’en milieu urbain, les ménages marocains vivent avec près de trois sources de revenus (2,7 en milieu urbain et 3,5 en milieu rural), comme le fait savoir le Haut Commissariat au Plan dans une note récente sur “Sources de revenu des ménages: Structure et inégalité”, on mesure à quel point une mauvaise gouvernance pécuniaire peut coûter cher à un couple.  

S’il est vrai qu’“abondance de biens ne nuit jamais”, encore faut-il savoir les partager équitablement et, surtout, savoir en parler sans honte ni arrière-pensées. Nota bene: les bons comptes font les bonnes familles.w