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“Heures sup”: Un business entre utilité et chantage

Par Jalila Ajaja
Les heures supplémentaires sont une obligation qui ne dit pas son nom. C’est le prix fort à payer en contrepartie de bonnes notes. ©MAP
Les heures supplémentaires sont une obligation qui ne dit pas son nom. C’est le prix fort à payer en contrepartie de bonnes notes. ©MAP
A domicile, dans une école privée ou en cours du soir, les cours de soutien sont devenus un “must have” pour réussir sa scolarité.
Certains enseignants rapaces et sans scrupules en font leur gagne-pain avec la connivence de parents désarmés.

Fin d’année scolaire. Enfin du répit pour les parents exsangues par la déferlante des heures supplémentaires de leur progéniture, en attendant la rentrée scolaire et son lot de surprises aussi bien pédagogique de financière.
Heures supplémentaires, cours de soutien, cours particuliers,  “Souaie3’’ : autant de mots pour désigner un business très florissant d’une école parallèle qui s’installe et prend ses aises au Maroc avec la connivence d’une société toute entière et un système scolaire défaillant.
Comment est-on arrivé là ? Pourquoi l’enseignement est-il passé d’une fonction/mission honorable à un métier de rapaces à l’affût d’argent pour s’enrichir en saignant à blanc des familles dans le désarroi ? Décryptage.
Face aux problématiques que connaît l’école aussi bien publique que privée, les parents anxieux de garantir un avenir radieux à leurs enfants se trouvent face à une obligation qui ne dit pas son nom de recourir aux heures supplémentaires déboursant des sommes d’argent conséquentes. La contrepartie : une promesse de bonnes notes et une conscience tranquille et tranquillisée à coups de sonnantes et trébuchantes. Certes, au Maroc, l’on continue à penser que l’ascension sociale passe d’abord par une scolarité réussie et des diplômes qui ouvrent de larges et prometteuses perspectives. Pour ce faire et face à l’échec du système scolaire aussi bien public que privé, incapable de dispenser un enseignement de qualité, les parents se trouvent dans l’obligation de recourir aux cours de soutien.

Des honoraires qui frisent l’indécence !


Cette question n’épargne aucune couche sociale et aucun niveau scolaire. Du primaire au secondaire, elle arrive à son apogée au niveau du bac et des classes prépa avec des honoraires qui frisent l’indécence et donnent le tournis.
Entre 150 à 300 DH l’heure pour le primaire et le collégial, les prix peuvent augmenter jusqu’à 700 DH et même plus pour les matières dites difficiles pour les bacheliers et les candidats aux écoles prépa.
“J’ai dû accepter que le professeur case ma fille bachelière pour un cours de soutien en math de 23h00 à 00h00 et au prix fort SVP!!’’, reconnaît Najat F. “Je n’avais pas le choix. Même très brillante,  ma fille avait besoin de ce cours car son professeur ne leur expliquait pas la méthodologie nécessaire’’.  
Même son de cloche pour Nadia A. Maman d’une ribambelle de trois enfants poursuivant leurs études au collège, cette mère de famille consacre, elle et son mari, une bonne partie de leur salaire à la scolarité de leurs enfants. Entre frais de scolarité et cours de soutien, ils déboursent plus de 10.000 DH mensuellement, soit le salaire d’un cadre supérieur.
Ce quotidien n’est pas l’apanage de ce couple quadragénaire. En effet, des centaines voire des milliers de familles se trouvent dans la même situation : débourser des sommes conséquentes pour des cours de soutien à l’efficacité très discutable.
A domicile, dans une école privée, en cours du soir, en cours de week-end, c’est un vrai commerce qui s’installe et ne dit pas son nom. Un commerce décrié par tout un chacun (familles, autorités publiques) mais toléré pour devenir quasi systématique. A qui incombe la faute ? Aux élèves dépassés par des programmes qui changent à tout bout de champ, à des professeurs peu scrupuleux, à une société qui change de principes et de valeurs ?
Le Maroc a mal dans son enseignement !!! Ce constat alarmant émane même des professionnels du secteur. Malika J, inspectrice ayant requis l’anonymat, regrette que le phénomène se soit banalisé dans notre pays.
Le règlement est pourtant clair: une circulaire du ministère interdit strictement aux enseignants de donner des cours payants à leurs propres élèves. Pourtant, cette interdiction formelle est contournée de mille et une façons.

Et... Par peur du chantage


Les parents eux-mêmes, de peur de voir leurs enfants souffrir la vengeance insidieuse de leur prof (notes rabaissées, programmes non expliqués, examens difficiles), vont solliciter “sa clémence’’ en le soudoyant pour leur dispenser des cours supplémentaires. Comme par hasard, ce même professeur qui n’avait pas le temps d’expliquer bien les cours et de fournir aux élèves la méthodologie requise, trouve miraculeusement le temps et la manière la mieux indiquée pédagogiquement pour expliciter le cours dès lors qu’il est payé grassement par les parents. Certes, le ministère de tutelle déploie d’intenses efforts pour juguler le phénomène. Malheureusement ces efforts sont voués à l’échec.
“Il faut des solutions radicales et courageuses’’, clame désabusée cette inspectrice de l’enseignement. Une loi qui interdit formellement ce phénomène doit être adoptée par le parlement. “Il faut faire comme l’Égypte : tout enseignant surpris en train de donner des cours payants est rayé de la fonction publique’’, affirme-t-elle, si l’on veut redonner à l’école marocaine ses lettres de noblesse.

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