Karima Nadir: ‘‘Vivre l’amour loin des carcans de la tradition’’

Par Imane Brougi
Karima Nadir
Karima Nadir
Dans un entretien à BAB, Karima Nadir, cofondatrice et porte-parole du mouvement “Hors la loi”, partage sa vision sur les formes non conventionnelles de la famille. Pour elle, la société doit arrêter de considérer comme “anormaux” les couples non mariés.

Que pensez-vous des couples révoltés contre la famille conventionnelle (couples vivant en concubinage, ne désirant pas avoir d’enfants...)?

Karima Nadir: Personnellement, je ne sais pas si je peux les considérer déjà comme des couples révoltés juste parce qu’ils ont choisi un modèle non conforme aux standards et aux classiques dans lesquels ils ont été éduqués. 

Je considère ces couples-ci qui ont pris d’autres chemins qui ne répondent pas aux normes de la famille traditionnelle marocaine, comme étant des personnes qui ont eu accès à une certaine éducation et se sont ouvertes sur d’autres cultures qui ont fait naître chez eux cette vision différente que ce soit pour leur vie de couple ou pour la décision d’avoir des enfants.

Ceux ne désirant pas avoir d’enfants ne doivent pas être considérés comme anormaux, car ils ont choisi d’avoir des “enfants” sous d’autres formes (une carrière réussie, des projets de vie différents...).

Pour moi, ces couples incarnent une nouvelle vision plus ouverte et plus axée sur le bien-être et la liberté dans la décision. C’est un modèle à prendre en considération. Moi-même je fais partie de ces couples-là: je ne réponds pas aux normes et aux modèles de la famille traditionnelle standard, je vois les choses différemment. On peut trouver l’amour et le bonheur sans passer par la forme classique.

 

Le mariage peut-il détruire un couple?

Ce n’est pas le mariage lui-même qui détruit une relation. J’estime que la forme traditionnelle du mariage peut écraser plusieurs aspects des deux partenaires et c’est ce qui mène souvent à la monotonie, un sentiment de normalisation avec la personne et ça fait disparaître le charme, les étincelles d’amour... 

En effet, la nature traditionnelle du mariage implique ce sentiment d’obligation et non pas d’engagement. Certes, dans la vie de couple, les partenaires doivent prendre des engagements (travailler, assurer les besoins de son foyer, éduquer les enfants…). 

Or, ces tâches sont en grande partie considérées au sein des couples traditionnels comme des obligations et non pas des engagements qui ont été pris consciemment et de commun accord. 

Pour moi, s’il y a une chose dans le mariage qui puisse détruire le couple c’est bien cette relation d’obligation et non pas d’engagement et de partage. 

 

Pourquoi aujourd’hui tant de jeunes privilégient les unions libres même
si elles sont contre la loi et la religion? Quelles sont les raisons qui les poussent
à braver les interdits?

Même en présence des lois criminalisant les rapports sexuels consentis entre adultes hors mariage, certaines personnes qui ont eu accès à d’autres cultures privilégiant le bien-être de l’individu avant celui de la communauté, optent pour ce mode de vie. 

Ce sont des personnes qui, par peur de se transformer en couples dits “traditionnels” déjà évoqués et par idyllique de liberté - parce que l’acte de mariage ne représente pas une certaine équité dans le rapport entre les deux partenaires- et donc par peur de s’inscrire dans cette optique inégalitaire, choisissent de prendre le risque de vivre sans l’acte de mariage. 

Cela n’empêche qu’entre eux, il y a des engagements profonds et sérieux (avoir des projets de vie de longue durée et non pas des amourettes de passage...). Donc, ils sont en parfaite cohérence avec cette vision de couple qui ne tend pas à écraser l’individualité et l’espace vital de chacun des deux partenaires.

 

Parlez-nous un peu du côté moins reluisant de ce modèle de famille. Quels sont les conséquences, les contraintes et les risques inhérents à ce mode de vie? 

Mis à part les conséquences juridiques, c’est-à-dire une peine allant d’un mois à un an de prison ferme, il y a les conséquences sociales et ce sont souvent les femmes qui subissent l’impact social qui est grave et destructeur, surtout lorsque la personne appartient à une classe sociale défavorisée.

Il y a en la matière une discrimination basée sur le genre. Les femmes en subissent de plein fouet les conséquences (elles sont considérées comme des prostituées, des personnes aux mœurs légères…). Une stigmatisation qui peut détruire une vie entière et conduire à plusieurs fléaux, notamment la prostitution, la violence, les enfants abandonnés...

C’est une violation de la vie privée et du droit des gens de disposer de leur corps et de faire des choix personnels. 

 

Quel est le message que vous voulez transmettre à ce sujet?

Je voudrais faire passer un message par rapport aux lois pour dire que l’essence et l’esprit de la loi consistent à protéger les citoyens avec leur différence et protéger leurs choix, leur vie privée et leur intimité et non pas le contraire… 

Et par rapport à la société, je considère que les gens devraient être moins violents et agressifs vis-à-vis des personnes qui s’aiment et choisissent de vivre en dehors du cadre du mariage, car cela ne fait de mal à personne et c’est une chose qui concerne uniquement le couple.

Il y a aussi une question très importante concernant l’article 490 qui, en incriminant les relations hors mariage, empêche un grand nombre de filles et de femmes d’aller porter plainte pour une agression sexuelle subie par leur compagnon ou concubin par peur d’être poursuivies. Malheureusement, nous avons de plus en plus de femmes qui sont agressées et violées mais qui doivent endurer leur souffrance en silence car il y a une loi qui interdit les relations consentantes entre adultes au Maroc. Il faut vraiment trancher sur cette question-là, pour un Maroc meilleur qui respecte les libertés et les droits de chacun.w