Le virage à gauche de Biden

Par Farouq El Alami
Joe Biden ©DR
Joe Biden ©DR
Cent jours après sa prise de fonctions tumultueuse, Biden propose un “New deal” d’une ampleur historique dont le financement implique une augmentation des impôts des ultra-riches, un virage à gauche qui suscite une levée de boucliers des républicains. Le jeu en vaut-il la chandelle?

Fort du soutien de l’opinion publique américaine au Plan de secours post-pandémie, le président Joe Biden a dévoilé, coup sur coup, deux propositions majeures totalisant 4.000 milliards de dollars. Objectif:  reconstruire l’infrastructure vieillissante du pays et renforcer les filets sociaux.

Cet ambitieux agenda se heurte toutefois au refus catégorique des républicains adeptes de plus de discipline budgétaire et, surtout, soucieux de limiter les victoires législatives du président à l’approche des élections de mi-mandat.

 

Une opinion publique acquise

Les deux plans aux proportions titanesques promus par l’administration Biden auraient été inconcevables il y a deux ans encore, lorsque la question de la dette soulevait un bouclier aussi bien à droite qu’à gauche de l’échiquier politique américain.

Généralement méfiants à l’égard du gouvernement, les Américains ont complètement changé de perspective depuis le début de la pandémie de coronavirus. En effet, l’aide directe aux ménages qui a été déployée dans les derniers mois de l’administration Trump, puis élargie par Joe Biden, a eu un impact indéniable sur le quotidien des Américains, qui se sont laissés séduire par les vertus de l’Etat providence. 

Ainsi, selon un récent sondage de SurveyMonkey, deux Américains sur trois soutiennent désormais le Plan des travailleurs américains, le paquet de 2.300 milliards de dollars qui a été présenté par la Maison Blanche.

Ce projet de loi vise, entre autres, à reconstruire les routes, à réparer les ponts, à supprimer les canalisations en plomb, à étendre le haut débit et à moderniser le réseau électrique du pays. Tout en restaurant l’infrastructure, le plan vise également à créer des emplois et à assurer un avenir respectueux du climat.

 

Pour les républicains, la taxation des plus riches est une ligne rouge

Encensé par l’aile progressiste du parti démocrate, incarnée au Sénat par Bernie Sanders, qui préside le stratégique Comité du budget dans la chambre haute du Congrès, ce plan d’infrastructures a reçu une fin de non-recevoir de la part des républicains.

Ces derniers jugent en effet son prix trop onéreux et estiment qu’il inclut beaucoup de programmes qui ne sont pas directement liés à l’infrastructure. Les républicains ont répliqué en présentant leur propre plan d’infrastructure de 568 milliards de dollars comme compromis.

Outre le fond, démocrates et républicains ne s’entendent pas non plus sur la façon de financer le Plan des travailleurs américains. 

Le président Biden veut effectivement annuler la baisse d’impôts sur les entreprises adoptée par Trump en 2017 et qui a permis aux plus riches d’épargner 3.000 milliards de dollars. L’actuel locataire de la Maison propose de son côté de relever les impôts payés par les plus riches et les entreprises de 21% à 28%, tout en promettant que les Américains gagnant moins de 400.000 dollars par an ne paient pas plus d’impôts.

Les dirigeants républicains, dont le sénateur Mitch McConnell, ont déclaré que les réductions d’impôts de 2017, qui sont considérées comme la plus grande réalisation législative de l’administration Trump en matière de politique intérieure, constituent une ligne rouge.

 

La notion d’’’infrastructure” en question

Pour tenter de trouver un compromis, la Maison Blanche a symboliquement réduit l’enveloppe du Plan des travailleurs américains de 2.300 à 1.700 milliards de dollars. Une proposition loin de satisfaire les républicains. 

La sénatrice républicaine du Maine Susan Collins a déclaré sur ABC que des “différences fondamentales” subsistent entre les démocrates et républicains. 

“Je pense que les négociations doivent se poursuivre, mais il est important de noter qu’il y a des différences fondamentales ici, et qu’au cœur des négociations se trouve la définition de la portée du projet de loi. Qu’est-ce que l’infrastructure?”, s’est interrogée Mme Collins face à l’animateur George Stephanopoulos. 

“Nous, les républicains, avons tendance à définir l’infrastructure en termes de routes, de ponts, de ports maritimes et d’aéroports, et de haut débit. La définition démocrate semble inclure des programmes sociaux qui n’ont jamais été considérés comme faisant partie des infrastructures de base”, a-t-elle expliqué. 

 

Les élections de mi-mandat en ligne de mire

Le président Biden s’est fixé jusqu’en été pour faire adopter ce projet de loi, avec ou sans le soutien des sénateurs républicains. Les démocrates, qui détiennent une mince majorité d’une voix dans la chambre haute, comptent recourir une nouvelle fois à certaines règles dites de “réconciliation” qui permettent de faire adopter certains textes à la majorité simple.

Mais même dans ce cas de figure, M. Biden est loin d’être assuré de l’emporter, étant donné qu’une poignée de démocrates, comme le sénateur Joe Manchin de Virginie occidentale, insistent pour faire adopter un projet bipartisan. 

“C’est beaucoup d’argent, beaucoup d’argent”, a déclaré Manchin à la presse avant le premier discours de Biden devant une session conjointe du Congrès en avril. “Cela vous met très mal à l’aise”, a-t-il poursuivi. Pour le président Biden, l’adoption de ces ambitieux projets de loi est un défi majeur. Tout échec plongerait les démocrates dans un scénario qui rappelle celui de 2010 lorsque le président Obama avait été incapable de vanter ses réalisations lors des élections de mi-mandat, ce qui lui avait coûté cher au Congrès. L’année prochaine, la tâche sera d’autant plus compliquée pour les démocrates étant donné que les législatures républicaines au niveau de nombreux Etats ont procédé à des découpages électoraux largement défavorables aux démocrates.w