Minimalisme: faire le vide pour vivre heureux

Par Noureddine Hassani
Un mode de vie minimaliste ©MAP/EPA
Un mode de vie minimaliste ©MAP/EPA
Face aux dérives de la société de surconsommation, le “less is more” devient un mode de vie de plus en plus de personnes. Vider son intérieur pour remplir sa vie, c’est l’idéal que cherchent les minimalistes. Le minimalisme consiste à rechercher le bonheur dans ce qu’on a déjà, à désencombrer et à résister à la surconsommation. Décryptage d’une philosophie qui fait de la simplicité et du désencombrement un style de vie. Non sans excès!

“Il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire!”. La réplique de Baloo dans “Le Livre de la Jungle” a de quoi tempérer la fièvre acheteuse qui pousse certains parmi nous à consommer et à posséder toujours plus. Mais pour d’autres, ce credo est un état d’esprit, une philosophie, un style de vie, voire une obsession. Ce sont les adeptes du minimalisme, un courant qui chamboule les modes de consommation et devient de plus en plus tendance.

A l’origine, le minimalisme est un courant d‘art contemporain apparu au début des années 1960 aux États-Unis. En peinture, en sculpture, en architecture et même en musique, les leitmotivs de l’art minimaliste sont la “simplicité”, la sobriété et l’économie des moyens.

 

Les “ascètes” des temps modernes

 

En tant que style de vie, le minimalisme consiste à rechercher le bonheur dans ce qu’on a déjà, à désencombrer et à résister à la surconsommation. En clair, c'est vivre intentionnellement avec seulement les choses dont on a vraiment besoin et supprimer la distraction des possessions excessives afin de pouvoir se concentrer davantage sur les choses qui comptent le plus.

Tel que défini, le minimalisme a des racines très anciennes. On peut le trouver chez les ascètes musulmans (zuhhad) ou chez les bouddhistes. De même, certains philosophes, à l’image de Socrate et Platon, et de leaders, comme Gandhi, ont prôné le dépouillement et la sobriété. 

Au sens large, le minimalisme n’est pas uniquement une réaction à la surconsommation, mais aussi à la surinformation et à la surconnection.

Tel qu’il se présente actuellement, cet art de vivre est issu de la culture japonaise. Du coup, ses principaux inspirateurs sont des auteurs comme Marie Kondo et Hideko Yamashita, les gourous du rangement selon la méthode Dan-Sha-Ri (refuser-jeter-se détacher), ou encore Fumio Sasaki.

Ce Tokyoïte de 38 ans est l’auteur du best-seller “L’essentiel et rien d’autre: l’art du minimalisme pour retrouver sa liberté d’être” et “Goodbye things”, un manifeste dans lequel il décrit son expérience et incite le lecteur à le suivre. Il y présente des exemples de foyers minimalistes et explique comment il a décidé de prendre sa vie en main en se débarrassant des objets qui l’encombrent. Après avoir jeté les livres qu’il ne lisait pas, les vêtements qu’il ne portait pas et la guitare dont il ne jouait plus, Sasaki a corrigé sa boulimie compulsive pour la collection d’objets – d’antiquités en particulier – pour parvenir à un meilleur focus et, surtout, retrouver le bonheur. “Au fur et à mesure que je me débarrassais des objets, j’ai lentement commencé à comprendre ce qu’était le bonheur”, a-t-il confié.

De nombreuses autres personnes, souvent des célibataires, notamment en Occident, s’en inspirent. Ils affichent volontiers sur le Web les images dépouillées de leurs placards quasi vides et de leurs lieux de vie réduits au strict minimum.

 

Minimaliste: comment ça marche?

 

Sasaki définit le minimalisme comme “un style de vie dans lequel vous limitez ce que vous possédez à l’absolu minimum dont vous avez besoin pour vivre”. 

Adopter ce style de vie commence, tout d’abord, par une prise de conscience des objets qui n’arrêtent pas de s’entasser, de cette impression d’étouffer en permanence, de la nécessité de ranger et nettoyer constamment. Puis, faire un état des lieux de ses habitudes de consommation est recommandé. Ensuite, vient le passage à l’action: trier et désencombrer en se débarrassant des objets futiles. Une tâche difficile vu l’attachement sentimental qu’on éprouve à l’égard de certains objets, la peur de se séparer d’un objet dont on pourrait avoir besoin un jour et la culpabilité liée au fait de se débarrasser de cadeaux ou de souvenirs. 

Adopter un mode de vie minimaliste se traduit ensuite par un changement des habitudes de consommation, en réduisant la fréquence des sorties dans les centres commerciaux, en évitant la publicité à la télévision et les tentations du commerce en ligne.

Si ces étapes sont le passage obligé pour adopter ce nouveau mode de vie, chacun y va à sa propre manière. Il faut savoir qu’il y a plusieurs types de minimalistes. Entre les modérés et les jusqu’au-boutistes, il y a tout un monde.

 

Un pied de nez à la société de consommation

Le fait que ce mode de vie trouve de plus en plus d’adeptes s’explique par la société de consommation qui prend de l’ampleur de jour en jour. A la faveur d’un marketing toujours plus innovant, les produits que nous consommons ne sont pas tous décisifs à nos besoins. Ils répondent plus à des envies, donc non nécessaires à notre survie, estiment les minimalistes.

Pour autant, ce n’est pas la consommation qu’on doit combattre, mais la surconsommation. Le consumérisme devient excessif lorsqu'il va au-delà de ce qui est nécessaire. Lorsque nous commençons à consommer plus que ce qui est nécessaire, les limites sont brouillées jusqu’à ce qu’on devienne endetté. De même, les publicités remodèlent subtilement les désirs des consommateurs autour des biens matériels et la culture de consommation qui prend de l’ampleur fait apparaître la consommation excessive comme naturelle et normale.

Une consommation excessive conduit à des maisons plus grandes, des voitures plus rapides, des vêtements plus à la mode, une technologie plus sophistiquée et des tiroirs trop remplis. Elle promet le bonheur, mais ne le livre jamais. Au lieu de cela, il en résulte un manque à combler. Le consommateur est toujours à l'affût des nouvelles tendances. A force de suivre la publicité et la fast fashion, il a le sentiment qu’il ne pourrait être heureux que s’il acquiert les derniers cris de sa marque de prêt-à-porter, de tel ou tel modèle de voiture, etc. S’il n’y arrive pas, il se rend compte combien il est imparfait, une imperfection qui accentue le sentiment de manque d’estime et de confiance en soi.

Le but du minimalisme est, donc, de se débarrasser du futile pour se concentrer sur l’essentiel et ainsi vivre plus heureux, car “nous nous contentons de ce que nous possédons déjà”.

Ce mouvement vise à permettre à l’individu de s’accepter tel qu’il est et de lui rendre sa volonté et sa liberté, car un minimaliste refuse de se laisser diriger par des objets ou des normes de la société.

De plus, en réduisant les possessions et la consommation, ce mode de vie se traduit par une réduction des déchets et de l’empreinte carbone, ce qui fait du minimalisme une mouvance engagée au service de l’écologie.

 

Au Maroc, une pratique encore timide

 

Généralement très ouverts sur les nouvelles tendances, les Marocains ne semblent pas être des passionnés de l’art de vivre minimaliste. Un simple tour du web nous renseigne à quel point les minimalistes marocains sont absents d’Internet et des réseaux sociaux, à quelques exceptions près.

Zehoua est presque la seule influenceuse marocaine sur les réseaux sociaux qui se présente comme minimaliste. Sur son Vlog “Moroccan Daily”, cette jeune cadre indique avoir adopté ce mode de vie début 2019.

“Tout commence par un profond travail sur soi”, raconte-t-elle, notant que le déclic qui l’a amenée à adopter le minimalisme a été “une envie de se retrouver et retrouver ses valeurs”. Elle s’est rendue compte qu’elle était “engloutie» dans les tendances de consommation et de la mode (produits de beauté, décoration) jusqu’à ce qu’elle s’est perdue dedans. “A force de suivre toutes ces tendances, je ne savais plus qui j'étais, qu’est-ce qui me tenait à coeur”, ajoute-elle.

Elle explique que les objets achetés n’avaient plus “l’authenticité” et “le petit bonheur” qu’ils lui procuraient autrefois. D’où “l’envie de désirer et de profiter des choses que j’ai déjà”, ajoute-elle.

Rasa Barcaite est une blogueuse de voyages lituanienne qui est tombée sous le charme du Maroc. Cette aventurière, qui s’est installée depuis 2015 à Marrakech, est devenue minimaliste à l’âge de 4 ans, quand elle a décidé de désencombrer le placard de sa mère, jetant dans la poubelle au moins 15 paires de chaussures.

Dans son blog “Blondie in Morocco”, elle confie que le style de vie minimaliste a amélioré de nombreux domaines de sa vie. “Me concentrer sur un seul objectif, moins de drame dans la vie personnelle, être plus dans le présent. Le style de vie minimaliste a éliminé les soucis, les doutes. Je suis devenue plus consciente. La vie est devenue simple”, explique-t-elle. 

 

Le minimalisme rattrapé par le marketing

 

Anticipant un raz-de-marée des idées minimalistes, les marques commencent à s’adapter aux exigences d’un type nouveau de consommateurs. Pour les convaincre, elles jouent la simplicité et la transparence.

Les enseignes savent qu’un minimaliste n’adopte pas ce style de vie à cause d’une contrainte économique mais par choix. C’est un consommateur qui a une conscience écologique ou qui a fait le tour de la société de consommation et qui sait pertinemment que consommation n’est pas forcément synonyme de bonheur. 

Il sait dissocier l’essentiel du superflu, l’usage de l’emballage. Il est plus exigeant sur la simplicité. 

Conscientes de ce changement de paradigme, plusieurs marques procèdent à un rebranding minimaliste pour séduire ces nouvelles exigences, en adoptant un design épuré. Sur les réseaux sociaux, elles jouent la simplicité: une couleur de fond unie, une police de texte sans serif, des textures et couleurs naturelles, et une mise en page web utilisant le système de grille pour se démarquer de la publicité traditionnelle et télévisée. 

 

Gare aux excès! 

 

La montée en vogue des pratiques minimalistes n’est pas sans excès. La plupart des auteurs ou influenceurs prônent le détachement matériel à son paroxysme à travers notamment un intérieur complètement épuré. Beaucoup ont critiqué les méthodes extrémistes de certains ouvrages comme celui de Marie Kondo “La Magie du rangement” qui adopte une approche simpliste des objets: “Si un objet te procure du plaisir, conserve-le. Sinon, débarrasse-t-en”.

Parmi les critiques, selon “The Good goods”, un portail sur la mode responsable, cette méthode est “un désastre environnemental” car elle inciterait plus à jeter qu’à reconditionner les vêtements. 

Par ailleurs, le mode de vie minimaliste ne correspond pas à tout le monde, c'est plutôt le choix des personnes aisées qui ont les moyens de se procurer des vêtements et des objets de bonne qualité, qui leur correspondent parfaitement et surtout qui durent plus longtemps.

Tout aussi excentrique est le filon que se sont trouvés certains coachs autoproclamés qui font payer des centaines de dollars l’heure à ce genre de minimalistes bobos pour des conseils sur la manière de faire le tri et de se débarrasser de leurs vêtements et de leurs objets. De même, c’est plutôt le mode de vie des célibataires. Difficile pour une famille avec des enfants de l’adopter de manière optimale, sinon ce serait de priver leurs bouts de choux de la joie des cadeaux, de nouveaux habits et de jouets donc d’une source de bonheur. Tout compte fait, si le minimalisme permet d’éviter les achats impulsifs, le gaspillage et la fast fashion, c’est une bonne chose, mais il est important de ne pas basculer dans l’extrême. Il faut réussir à trouver le juste équilibre entre nos convictions personnelles et ce qui nous fait plaisir. Car l’absence de plaisir est pire que tout, c’est justement ce qui génère un sentiment de frustration, à mille lieux de la sérénité recherchée.