Muriel Sajoux: ‘‘Hausse spectaculaire de l’espérance de vie’’

Par Noureddine Hassani
Muriel Sajoux  ©DR
Muriel Sajoux ©DR
Dans cette interview, l'économiste française Muriel Sajoux analyse l’impact sur la famille marocaine des phénomènes de la transition démographique comme la baisse de la mortalité infantile et de la fécondité et le vieillissement de la population.

BAB: Durant les soixante dernières années, le Maroc a connu une transition démographique rapide. Quelles en sont les manifestations les plus saillantes?

Muriel Sajoux: La population marocaine a été multipliée par 7 en à peine plus d’un siècle, passant d’environ 5 millions d’habitants en 1900 à près de 34 millions en 2014, année du dernier Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH). Son taux de croissance a progressé jusqu'au début des années 1970 sous l’effet de la baisse de la mortalité; il a par la suite ralenti avec le fléchissement de la fécondité. En seulement quelques décennies, la dynamique démographique marocaine s’est ainsi profondément transformée. 

La population marocaine avait plus que doublé entre le début du 20ème siècle et 1960, date à laquelle elle comptait 11,6 millions d’habitants. Entre 1960 et 1994 elle avait à nouveau plus que doublé pour atteindre 26 millions d’habitants. Aujourd’hui, elle compte 36 millions d’habitants et a ainsi connu un accroissement de 10 millions d’habitants en moins de 30 ans. C’est ainsi à travers une très forte augmentation de la population, un triplement au cours des soixante dernières années, que peut se lire la transition démographique qu’a connue le Maroc.

Élément majeur de la transition démographique, la baisse de la mortalité peut être illustrée par la très forte baisse de la mortalité infantile qui a été divisée par plus de huit en 6 décennies. La probabilité d’échapper au risque de décès dans les jeunes années a été un des principaux moteurs de l’accroissement de l’espérance de vie à la naissance au Maroc. 

La diffusion rapide des progrès sanitaires et médicaux a également permis la baisse de la mortalité à tous les âges et a notamment permis à la mortalité maternelle de fortement diminuer. Au final, l’espérance de vie à la naissance a connu une hausse spectaculaire: se situant à un peu moins de 43 ans en 1952, à 47 ans en 1962, à 65 ans en 1987 et à 74,8 ans en 2010. Elle est estimée à 76,4 ans pour l’année 2019. 

Le deuxième élément majeur de la transition démographique est la baisse de la fécondité qui a été divisée par plus de 3 depuis le début des années 1960. En effet, l’indice synthétique de fécondité est passé de 7,2 enfants par femme en 1962 à 2,2 enfants par femme en 2014. La transition de la fécondité a été impulsée à la fois par l’élévation de l’âge moyen au premier mariage des femmes et par l’adhésion de plus en large des couples à la notion de planification des naissances, elle-même conjuguée à leur souhait de limiter la taille de leur famille. Ces différents éléments résument en quelque sorte le déroulé de la transition démographique au Maroc mais il ne faut pas oublier que cette transition s’est opérée selon un calendrier différencié pour chacun des deux milieux de résidence, urbain et rural. 

 

A quel point la famille nucléaire est-elle en train de devenir de plus en plus dominante, au détriment de la famille élargie? Quels sont les facteurs qui contribuent à la nucléarisation des familles et à la baisse de la taille des ménages au Maroc?

Les résultats du RGPH 2014 permettent de constater que 64,9% des ménages sont des ménages nucléaires (contre 51,5 % en 1982). Les ménages élargis constituent quant à eux 25,2% de l’ensemble des ménages en 2014 (contre 37,8% de familles complexes en 1982). Cela témoigne notamment d’un recul de la cohabitation intergénérationnelle. Toutefois, cela ne signifie pas, à mon sens, qu’il y a recul des solidarités intergénérationnelles. Il y a plutôt transformation des solidarités intergénérationnelles. 

De très nombreux éléments interfèrent pour expliquer cette tendance à la nucléarisation des familles et à la baisse de la taille des ménages au Maroc. Je citerais notamment la dispersion géographique des familles, l’évolution de l’habitat qui est elle-même pour partie liée à l’urbanisation, l’évolution des aspirations des individus qui, pour beaucoup, souhaitent accéder à leur indépendance résidentielle, notamment lorsqu’ils fondent leur propre famille. 

 

Parallèlement à une diminution importante de la mortalité infantile, le Maroc a amorcé un trend baissier de la fécondité depuis près de six décennies. Comment expliquer cette baisse?

En amont des déterminants proches de la fécondité que j’ai évoqués précédemment (élévation de l’âge moyen au premier mariage des femmes et extension de la pratique contraceptive), plusieurs facteurs participent à expliquer la baisse de la fécondité. 

Je citerais notamment la hausse du niveau d’instruction, des femmes et des hommes, qui fait qu’ils nourrissent des aspirations de plus en plus élevées, en particulier sur le plan professionnel, pour eux-mêmes et pour leurs enfants. 

Élever ses enfants et leur permettre d’accéder à un niveau d’instruction suffisant représentent des coûts directs et indirects élevés. Aussi les parents préfèrent-ils concentrer leurs ressources sur un nombre limité d’enfants de manière à pouvoir faire face aux frais inhérents à leur éducation. Ceci illustre le fait que pour une part, la transition de la fécondité marocaine a été en quelque sorte induite par le développement. Mais ce schéma explicatif ne suffit pas pour expliquer l’entièreté de la transition de la fécondité au Maroc. 

Par exemple, la forte baisse de la fécondité survenue en milieu rural au cours de la décennie 1990 relève pour partie d’un schéma différent de celui qui a expliqué la transition plus précoce qui s’était opérée en milieu urbain. 

La diminution de la fécondité rurale s’est en effet fortement accélérée au début des années 1990 alors même que la situation des femmes rurales en matière d’accès à l’instruction montrait à cette période un très grand retard par rapport à la situation prévalant à ce moment-là en milieu urbain. Couplé à d’autres éléments, cela permet de considérer qu’est intervenu en milieu rural marocain un processus dans lequel la baisse de la fécondité a été favorisée par l’écart existant entre les aspirations que les parents nourrissaient pour leurs enfants et leur situation socio-économique du moment. En 1991, l’indice synthétique de fécondité était de 5,5 enfants par femme en milieu rural alors qu’il était déjà descendu à 2,5 enfants par femme en milieu urbain. Tout au long de la décennie 1990, la fécondité rurale a beaucoup diminué de sorte qu’en 2004 elle avait atteint 3,1 enfants par femme, réduisant ainsi notablement l’écart avec la fécondité urbaine (2,1 enfants par femme en 2004). 

En ce qui concerne l’élévation de l’âge moyen au premier mariage, elle est elle-même due à de nombreux facteurs tels que la hausse du niveau d’instruction des hommes et des femmes, l’urbanisation, la participation accrue des femmes au marché du travail, etc. D’un autre côté, elle reflète aussi les difficultés socio-économiques rencontrées par les jeunes adultes souhaitant fonder une famille (chômage ou instabilité professionnelle, coût du logement, etc.) et se retrouvant contraints de retarder leur mariage.

 

Cette tendance va-t-elle se poursuivre au Maroc? 

Les résultats de l’Enquête Nationale sur la Population et la Santé Familiale de 2018 (dont la méthodologie est par essence différente de celle du recensement) indiquent une remontée de l’indice synthétique de fécondité à 2,38 enfants par femme pour l’ensemble du Maroc (contre 2,2 en 2014), 2,12 enfants par femme en milieu urbain (contre 2 en 2014) et 2,8 enfants par femme en milieu rural (contre 2,5 en 2014). Cela est à mettre en parallèle avec la diminution de l’âge moyen au premier mariage qui s’est opérée entre les deux derniers recensements et qui peut participer à expliquer cette remontée de la fécondité. Si cet âge est demeuré quasi stable pour les hommes entre 2004 et 2014, il est passé pour les femmes de 26,3 à 25,7 ans au niveau national, de 27,1 à 26,4 ans en milieu urbain et de 25,5 à 24,8 ans en milieu rural. J’ai toutefois tendance à penser que la fécondité ne va pas remonter dans les années à venir notamment en raison des incertitudes économiques induites, comme partout dans le monde, par la pandémie de Covid-19. 

 

La croissance du nombre de personnes âgées, et à terme du nombre de personnes très âgées, peut-elle entraîner des changements dans les structures familiales (moins de séparations résidentielles, plus de cohabitation intergénérationnelle)?

Les projections de population du Haut-Commissariat au Plan indiquent que le nombre de personnes de 60 ans et plus, estimé à 4,1 millions en 2020, devrait s’accroître de 6 millions de personnes pour atteindre 10 millions en 2050. Le nombre de personnes de 70 ans et plus, estimé à 1,5 million en 2020, devrait quant à lui s’accroître de 3,6 millions de personnes et atteindre 5 millions en 2050. Quant au nombre de personnes de 80 ans et plus, estimé à moins de 412.000 en 2020, il devrait s’accroître de plus d’un million de personnes et atteindre 1,47 million en 2050. Au-delà de la question des effectifs de personnes âgées ou très âgées qui vont s’accroître, il faut prendre en compte le fait que le profil des personnes âgées va évoluer au fil des années et des décennies. En particulier, à l’avenir les personnes âgées seront de plus en plus instruites dans la mesure où vont accéder aux âges élevés et très élevés des générations successives de personnes qui auront été enfants et adolescents lors de périodes durant lesquelles les taux de scolarisation ont beaucoup augmenté. Aussi auront-elles certainement des attentes et des modes de vie différents de ceux que l’on peut aujourd’hui observer chez les aînés actuels (qui constituent eux-mêmes une population hétérogène). Il n’est donc pas certain que leur souhait soit de vieillir dans des ménages multigénérationnels et certainement qu’une grande part d’entre elles souhaitera conserver son autonomie résidentielle tout en gardant des liens forts avec leurs familles mais sans que cela passe nécessairement par la cohabitation intergénérationnelle. Toutefois se posera la question des modes de soutien aux personnes âgées dépendantes, situation à laquelle sont d'ores et déjà confrontés de nombreuses familles.w