Rêves avortés, espoir en gestation

Par Meriem Rkiouak
La procréation médicalement assistée  ©DR
La procréation médicalement assistée ©DR
Touchant un couple de Marocains sur sept, l’infertilité est le parent pauvre du système de santé. Malgré les progrès médico-scientifiques accumulés depuis les années 80, des milliers de couples n’ont pas accès aux techniques de procréation médicalement assistée, onéreuses, non remboursables et mal réparties géographiquement. D’autres, cédant au désespoir et aux stéréotypes, vivent leur infertilité comme une fatalité. Toutefois, des lueurs d’espoir se profilent à l’horizon…

“Quand-est ce que souhaitez-vous avoir votre premier enfant?” A cette question, beaucoup de jeunes mariés seraient tentés de répondre de la même manière: “Pas de sitôt, on préfère profiter le plus longtemps possible de notre vie à deux, voyager, s’amuser ensemble. Bref, faire perdurer la lune de miel une ou deux années encore. Ensuite, on aura toute la vie pour faire des enfants”.

Pas si évident, en effet! Par malchance, “toute la vie” pourrait devenir “jamais de la vie”. Car, au Maroc, environ 900.000 couples, soit un couple sur sept, souffre d’infertilité. Et ça n’arrive pas qu’aux autres! Pourtant, les problèmes de fertilité semblent être le cadet des soucis d’un couple fraîchement marié. On renvoie presque systématiquement le projet d’enfanter aux calendes grecques, comme sûrs d’avoir le sésame en appuyant sur le bouton au moment désiré!

Selon une enquête de la Société marocaine de médecine reproductive (SMMR), l’écrasante majorité des couples interrogés affirment que l’hypothèse d’un trouble de fertilité ne leur jamais effleuré l’esprit. 

Sans dénier les atouts de la contraception ni mettre en doute les bienfaits de la planification familiale, il s’agit de garder devant les yeux l’éventualité d’une infécondité qui pourrait passer inaperçue et coûter cher au couple, tant sur le plan matériel que moral. Il vaut mieux prévenir que guérir. Car, comme le présent article va le montrer, le traitement de l’infertilité au Maroc s’apparente à un parcours du combattant.

Centres de fertilité: En dehors de Rabat-Marrakech, nada!

Grâce aux progrès de la médecine, il est possible aujourd’hui d’avoir un bébé tout en étant infertile. Le mot magique c’est “PMA” (procréation médicalement assistée). Possible mais difficile. Car, primo, le taux de réussite d’une PMA reste relativement bas. Omar Sefrioui, Fondateur d’Anfa Fertilty Center et président de la SMMR, évoque un taux moyen de 18% dans son centre, notant qu’en général, celui-ci peut culminer à 60% ou tomber à 5% en fonction de plusieurs facteurs (âge, retard de diagnostic, qualité de la prise en charge…).

Deuxièmement: une liste infinie de démarches administratives à faire, de documents à remplir, des va-et-vient incessants et pénibles surtout pour ceux qui viennent de régions lointaines. En effet, les centres de prise en charge de l’infertilité, au nombre de 18 dont deux publics, sont concentrés dans l’axe Rabat-Casablanca-Marrakech. 

“Ailleurs, c’est le désert”, se désole Mohamed Bennis, directeur médical du Centre de fertilité Ghandi à Casablanca. Selon lui, cette mauvaise répartition serait, en partie à l’origine de l’activité réduite qui est de 5.000 tentatives annuelles alors que le besoin estimé est de 25.000.  

“Toutes les enquêtes révèlent que les couples infertiles ont un parcours douloureux en raison du coût élevé des tentatives, de l’éloignement des centres pour les couples habitant en dehors de l’axe Rabat-Casablanca-Marrakech. D’autant plus qu’il faut deux ou trois tentatives pour concrétiser le projet parental”, ajoute-t-il.

Pour en finir avec ces inégalités territoriales, le gynécologue-obstétricien juge primordiale la création de centres de fertilité dans tous les CHU du Royaume qui auront la charge d’assurer les soins et la formation des futurs praticiens. Il suggère également la mise en place d’incitations fiscales pour la création d’unités de soins en particulier dans les zones éloignées.

 

Jusqu’à 30 mille DH par tentative… Un parcours budgétivore

Troisièmement, faire un enfant par PMA au Maroc, ça coûte les yeux de la tête. La CNOPS ne rembourse que la toute première tentative, à hauteur d’à peine 5 mille dirhams, alors qu’une PMA peut coûter jusqu’à 30 mille dirhams, selon le degré de sophistication du procédé adopté, le nombre d’essais, les médicaments pris pour booster la fertilité...

En moyenne, les dépenses-médicaments inclus- se situent entre 5 mille dirhams pour une insémination artificielle (la plus simple des techniques de PMA) et 30 mille DH pour une fécondation in vitro classique ou par ICSI (injection intracytoplasmique de spermatozoïdes) qui est le procédé le plus élaboré.

“Dans le cas d’une FIV ou FIV/ICSI, il faut pas moins de quatre tentatives pour que les taux cumulés de grossesse atteignent 80%. Cela ne veut pas dire que c’est à la 4ème tentative que les chances sont les meilleures, mais si on prend 100 couples et qu’on refait la FIV pour ceux qui n’ont pas obtenu de résultat, on peut atteindre ce taux très encourageant parmi les mêmes 100 couples du départ”, précise Jamal Fikri, vice-président du Collège marocain de fertilité et chef de l’unité de PMA à la clinique Al Boustane à Rabat.

Older mothers DR

“Malheureusement, l’absence de prise en charge par les organismes de prévoyance sociale fait que la majorité des couples n’accèderont jamais à la procréation médicalement assistée et beaucoup ne pourront faire qu’une seule tentative”, déplore le spécialiste. A titre de comparaison, la Tunisie rembourse deux essais et la France six.

Pour faciliter l’accès à la PMA, il suggère l’établissement d’un partenariat public-privé à l’instar de ce qui est fait pour la dialyse rénale du fait que la majorité des centres sont dans le secteur privé.

En attendant que ces mesures se concrétisent, “ce sont des milliers de couples, atteints par la limite de l’âge, qui se retrouvent exclus du parcours”, fait remarquer Dr Bennis, qualifiant la situation de “préoccupante” d’autant plus que “l’indice de fertilité au Maroc connaît une baisse notable (2.1) qui frôle le seuil de renouvellement de la population”.

 

Les stéréotypes ont la peau dure

Dans ce retard, les systèmes de santé et de prévoyance sociale ne sont pas les seuls à blâmer. Dans bien des cas, la faute est au couple lui-même. Un épais mur de silence entoure encore la question de l’infertilité, considérée comme tabou, surtout par les hommes dont la virilité, à la seule évocation de la question, est piquée au vif.

La même enquête de la SMMR montre qu’en ce qui concerne les troubles de fertilité, les femmes sont montrées du doigt dans 93% des cas. Même lorsque l’origine du problème est inconnue, elles sont placées par défaut dans le banc d’accusation!

Or, “dans environ la moitié des cas, le mari est impliqué dans la cause de l’infertilité et le bilan du mari est le plus facile et le moins coûteux”, fait observer Jamal Fikri qui préconise de “toujours commencer par le bilan du mari”.

C’est ce sentiment de honte qui empêche souvent les couples d’aller consulter en temps opportun. Une éternité s’écoule entre le moment où l’on découvre qu’il y a quelque chose qui cloche (généralement, il y a problème de fertilité lorsqu’il n’y a pas de signe de grossesse au bout d’une année de rapports sexuels réguliers sans contraception) et celui où on décide de frapper à la porte du médecin.

Que de temps perdu à se rejeter la responsabilité ou à essayer des remèdes de grand-mère... Un mois après l’autre, les chances d’aboutissement d’une PMA s’amenuisent comme une peau de chagrin.

“En cas d’infertilité inexpliquée surtout, où tous les bilans sont normaux, les couples attendent trop longtemps avant d’accepter de faire la FIV. Et malheureusement, même les médecins qui ne sont pas formés à la prise en charge de l’infertilité leur font perdre beaucoup de temps et d’argent en répétant les mêmes traitements et autres bilans inutiles. Dans le cas d’infertilité inexpliquée, il est recommandé de passer en FIV après au maximum deux ans d’attente et seulement une année si la femme a plus de 38 ans”, explique Dr Fikri.

Préjugés, éloignement géographique, charge financière, pression psychologique et sociale… Toutes ces contraintes font qu’“environ 40% des couples renoncent au traitement, surtout lorsqu’à la fin d’un parcours long, onéreux et fatigant, on est confronté à un échec et on doit tout recommencer”, note Dr Sefrioui.

De guerre lasse, beaucoup de couples font contre mauvaise fortune bon cœur, se disant que “le bon Dieu en a décidé ainsi” et vivent leur infécondité comme une fatalité.

L’année 2021 a néanmoins apporté une heureuse nouvelle: depuis janvier dernier, plusieurs médicaments utilisés dans le traitement de l’infertilité ont été ajoutés à la liste des médicaments remboursables par les mutuelles. Et, avec la généralisation de la couverture sociale, une prise en charge complète de l’infertilité est envisagée d’ici 2025.

Entre-temps, de nombreux couples infertiles demeurent dans la salle d’attente, à compter les jours, les mois et les années qui passent, implacables et irréversibles.