Soumaya Naamane Guessous: ‘‘Des parents et enfants plus individualistes’’

Propos recueillis par Meriem Rkiouak
Soumaya Naamane Guessous ©MAP
Soumaya Naamane Guessous ©MAP
Notion de famille, rapport à l’argent, travail de la femme, choc intergénérationnel, concubinage… Soumaya Naamane Guessous passe en revue les transformations majeures qui traversent les couples et les familles marocaines du 21ème siècle.

BAB: La notion et la configuration de la famille marocaine ont profondément changé entre le passé et le présent. Quels sont les grands traits de la famille marocaine contemporaine?

Soumaya Naamane Guessous: Il faut d’abord préciser si on parle des familles citadines ou rurales, étant donné que le tiers des familles marocaines vivent dans le monde rural. En ce qui concerne les citadins, il s’agit d’une famille qui s’est nucléarisée. Dans cette configuration, les femmes ne veulent plus vivre avec les beaux-parents, la séparation résidentielle est même avancée comme première condition de mariage. La notion de couple, à son tour, a beaucoup changé. Avant, la répartition traditionnelle des rôles faisait que l’époux travaillait à l’extérieur tandis que la femme assurait les tâches domestiques à l’intérieur.

Du coup, à part les visites rendues de temps à autre à la famille, les conjoints avaient peu d’activités à faire en commun. Aujourd’hui, on a évolué vers une relation de couple qui se construit plus dans l’unité, le partage et la concertation dans la prise de décision. Avant, le “projet” du couple se réduisait justement à copuler et faire des enfants. Le couple du 21ème siècle, lui, a un autre projet et une nouvelle priorité: tout tourne autour des enfants, leur scolarité, leur bien-être, leurs chances de réussite etc.

On parle donc de ménages qui vivent plus à l’extérieur mais qui, en même temps, s’isolent à l’intérieur du foyer. Les individus se recroquevillent et ont plus de liens avec leurs smartphones et tablettes qu’avec leurs propres familles, leur voisinage etc. On assiste, dès lors, à des parents individualistes qui vont faire des enfants individualistes.

La deuxième donne à prendre en considération, c’est que la famille du 21ème siècle n’a plus les besoins primaires de celle d’autrefois. De nos jours, une famille ne peut se concevoir sans les activités de loisirs en dehors de la maison. Et ce n’est pas ici une question de moyens ni de classe sociale. Cette dimension est devenue essentielle même chez les ménages les plus démunis qui se divertissent comme ils peuvent, ne serait-ce qu’en passant par exemple les vacances en campagne chez des proches. Ceux qui n’ont pas les ressources pour s’offrir des loisirs vont s’endetter pour subvenir à ce “besoin” devenu vital, d’autant plus que l’accès au crédit est devenu facile alors qu’auparavant, “Moul L’hanout” était le seul recours possible.

Autre constat majeur, c’est que la notion de famille s’est rétrécie au fil du temps: les gens ne vont plus voir oncles, tantes et cousins. Leur temps, leur argent et leur effort sont consacrés à titre prioritaire à leur progéniture. Les valeurs d’entraide et de solidarité vis-à-vis de la famille élargie, même si elles sont toujours présentes, ont perdu du terrain faute de temps et de moyens. Avant, une bonne famille traditionnelle était prête à se priver de choses essentielles pour offrir logis et nourriture à un parent dans le besoin. Aujourd’hui, on n’est plus dans cet état d’esprit: les besoins se sont multipliés, la consommation a augmenté et la scolarité des enfants est devenue trop coûteuse.

 

Dans quelle mesure la Moudawana a-t-elle contribué au rééquilibrage du rapport homme/femme dans la famille?

La Moudawana reste un texte et ne peut donc produire d’effet immédiat sur la culture et les mentalités. Signalons d’abord que tout le monde en parle mais que peu de gens ont fait l’effort de la lire; on est plus dans le bouche-à-oreille que dans la connaissance puisée dans la source. Ceci dit, la Moudawana a apporté beaucoup d’avancées et de facilités. L’un de ses plus importants apports, à mon avis, c’est qu’elle a “effrayé” les hommes: ils savent maintenant qu’il y a une plus grande protection des femmes que par le passé. Les femmes, elles aussi, ont compris qu’à la faveur des procédures de “Chiqaq” et d’“Al-khol’” qui ont simplifié les choses, elles peuvent désormais obtenir le divorce plus facilement. Ce n’est plus l’affaire de 20 ans mais de quelques mois. Mais - j’insiste là-dessus-, cela ne suffit pas pour rétablir l’équilibre en termes de rapports de genre.

 

A quel point l’autonomisation financière de la femme a-t-elle modifié le rapport de force au sein du ménage?

En lien avec ce que j’ai dit précédemment, les femmes n’ont plus honte de divorcer quand elles jouissent d’une autonomie financière. La femme n’hésite pas à demander le divorce quand elle est mal dans son ménage et qu’elle a une source de revenu. Par revenu, je n’entends pas un salaire fixe ou élevé: ça peut être une femme de ménage ou une marchande ambulante; quel que soit ce revenu, le principe est le même: c’est que son travail lui donne le courage d’opter pour le divorce - qui, plus est, n’est plus une prérogative exclusive de l’homme- et d’affronter son statut de divorcée.

En dehors du divorce, l’autonomie financière de la femme lui confère du pouvoir et du prestige au sein de sa famille même si, souvent, l’usufruit de son travail est exploité par un époux, un père, un frère ou un cousin… Elle a voix au chapitre dans les affaires qui intéressent la famille, elle est plus respectée, plus libre…

Mais les choses sont en réalité plus compliquées qu’elles ne paraissent. A titre d’exemple, à chaque fois que le débat est lancé sur l’équité en matière d’héritage, beaucoup d’hommes montent sur leurs grands chevaux en invoquant l’argument religieux, en disant que c’est une question sur laquelle le Coran a tranché il y a bien longtemps. Mais, le Coran a consacré en parallèle le concept d’”al-Qiwamah” qui veut dire, entre autres, que la sécurité financière de la femme et du ménage est la responsabilité de l’homme. Or, beaucoup de gens qui se disent conservateurs ne s’encombrent pas de cette "Qiwamah" quand il s’agit de profiter du salaire de leurs épouses voire de se faire entretenir par elles. Il y a beaucoup d’instrumentalisation de la religion là-dedans.

Entre tradition et pragmatisme, comment le travail de la femme est-il perçu?

En général, quand un Marocain prépare un projet de mariage, pour lui comme pour sa famille, la représentation idéale de la future partenaire c’est celle d’une femme qui travaille. Et c’est tout à fait normal puisque les couples du 21ème siècle n’ont plus les besoins élémentaires de ceux du siècle précédent et qu’un seul salaire ne suffit pas pour mener un train de vie “normal”.

La situation matérielle de la femme a donc changé, mais les représentations socio-culturelles sont restées figées. Lors des fiançailles par exemple, le fait que l’homme s’enquiert du salaire que touche sa dulcinée est mal perçu; il se voit taxer de “goujat”, “profiteur”, “matérialiste”, etc. Le fric est encore un tabou dans la vie de couple. Je fais du coaching conjugal et la question matérielle est à la source de beaucoup de situations de conflit pour lesquelles les couples viennent consulter.

On a de plus en plus l’impression que le courant ne passe pas entre grands-parents, parents et petits-enfants. Certains parlent même d’un “choc intergénérationnel”. Quelles sont les manifestations et les causes de cette situation?

 

Effectivement, les transformations qui traversent la société accentuent le gap entre ces différentes générations. D’une part, on a le grand-père qui a fait son instruction à “Lmssid” et qui avait pour toute distraction la radio et deux chaînes de télévision publiques. D’autre part, on a le petit-fils qui est inscrit à “la mission”, qui passe le plus clair de son temps collé à son smartphone et qui a accès à un milliers de chaînes satellitaires. Les deux n’ont que peu de choses à partager parce leurs cultures et leurs langages sont intrinsèquement différents et c’est, du reste, quelque chose de normal: chaque génération ramène avec elle ses innovations, son savoir-vivre et son savoir-être. Par contre, ce qui n’est pas normal, c’est que les aînés sont aujourd’hui plus que jamais conservateurs et n’ont pas de confiance en la jeunesse. Leur discours à propos des “jeunes d’aujourd’hui” en dit long sur cela: “Regardez-moi cette jeunesse! L’avenir du pays est foutu!”. La notion d’autorité a, à son tour, changé dans la mesure où le transfert des savoirs se fait désormais dans le sens inverse, c’est-à-dire des jeunes aux moins jeunes. Les seniors ne font pas preuve d’empathie pour comprendre les juniors, ce qui engendre un sentiment de révolte, de frustration et de non compréhension chez ces derniers. C’est, au fond, un problème de respect, d’incompréhension et de confiance qui creuse le fossé entre ces deux mondes.

 

La mondialisation, l’individualisme et le mouvement féministe ont fait émerger une génération de Marocains qui ne se conçoivent plus dans la configuration conventionnelle de la famille (célibataires endurcis, couples vivant en concubinage, couples ne désirant pas d’enfants…). Quel est le poids de ce courant anticonformiste dans la société marocaine et de quoi est-il le reflet?

 

Il est tout simplement le reflet des transformations profondes qui ont touché la société marocaine. Pour le célibat prolongé, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un choix. La hausse de l’âge moyen de mariage (31 ans pour les hommes) tient plutôt au renchérissement de la vie et à l’augmentation des charges liées à la cérémonie de mariage. Notons aussi qu’avant de penser à se marier, beaucoup de jeunes marocains doivent d’abord entretenir leurs familles, des parents, des frères dans le dénuement, etc.  

Concernant les couples ne voulant pas faire d’enfants, je pense qu’ils sont rares. C’est plutôt des couples qui optent pour l’enfant unique, aussi pour des contraintes matérielles mais, surtout, compte tenu de l’échec du système d’éducation. Si ce dernier était plus performant, ils préféreraient avoir deux ou trois enfants. Donc cela ne relève pas toujours d’un choix.

Qu’en est-il des couples vivant en concubinage?

On a tendance à associer ce phénomène à certains milieux “aisés” et “modernes” dont l’éducation, influencée par la culture occidentale, permet ce genre de relations. C’est archi-faux. Le concubinage est en fait très répandu parmi les femmes issues de la campagne qui sont envoyées travailler à un âge précoce dans les usines des grandes villes pour aider leurs familles nécessiteuses. Livrées à elles-mêmes, touchant un salaire de misère et souffrant d’un manque affectif et matériel, elles optent pour le concubinage qui leur permet de faire d’une pierre deux coups: d’une part, partager les frais du loyer et pouvoir laisser un peu d’argent de côté pour l’envoyer à la famille dans le patelin et, d’autre part, compenser ce vide affectif qui leur pèse autant que celui matériel. Mais ce n’est pas l’Eden non plus, car ces filles vivent constamment dans la peur d’être harcelées ou arrêtées dans la rue, que leurs familles eussent vent de leurs amours interdites…

 

Infanticides, parricides, inceste… La famille peut être une source de bonheur et de sécurité comme elle peut faire vivre l’enfer. Ces phénomènes sont-ils nouveaux ou bien ils sont simplement devenus plus visibles?

 

Non, ces phénomènes ont toujours existé. Je me souviens qu’aux années 90, j’étais allée couvrir un horrible cas d’inceste dans un village; il s’agissait d’un père de famille qui a engrossé deux de ses filles. J’ai couru à l’époque plusieurs supports médiatiques pour faire l’écho de ce drame, en vain: personne ne voulait prendre un tel “risque” car le sujet était considéré comme tabou. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est qu’on a brisé le tabou et, du coup, ces affaires éclatent au grand jour.

 

Violence et solidarité, travail de la femme et tutelle de l’homme, sacralisation et rejet de la famille… Les paradoxes et les ambivalences qui traversent notre façon de penser et de vivre la famille sont-ils symptomatiques d’une crise identitaire: d’une part l’aspiration à la modernité et d’autre part l’attachement aux traditions? 

Je pense que ça n’a rien à voir avec l’identité, c’est simplement une histoire de réalité, de la vie telle qu’elle est aujourd’hui. Avant, la femme était au foyer et, quand elle terminait ses tâches ménagères, elle passait voir son père ou rendre visite à sa tante malade, idem pour l’homme. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La sortie de la femme au travail, les conditions de déplacement difficiles dans l es grandes villes et le rythme de vie effréné ont compliqué la tâche aux ménages, à la femme surtout qui a assumé à la fois les rôles traditionnels (charges ménagères, éducation des enfants) et modernes (travail, courses…). Débordée, sans aide-ménagère ni soutien familial, elle n’a plus le temps ni l’énergie pour faire autre chose.

Il faut dire aussi que dans la configuration de la famille nucléaire, l’espace de vie ne se prête pas à ces formes de solidarité. La vaste demeure familiale qui abritait le mari, son épouse, ses parents et peut-être aussi ses grands-parents est remplacée par l’appartement économique à trois ou quatre pièces. Donc il ne s’agit pas vraiment d’un choix mais plutôt d’un mode de vie qui a engendré une réalité nouvelle et des comportements nouveaux. Je ne crois pas, non plus, que ça soit de “l’ambivalence”; cela témoigne plutôt de la bonne foi des ménages qui, soumis à une grande pression, essaient de s’en sortir du mieux qu’ils peuvent, en ménageant la chèvre et le chou. On se plie en quatre pour préserver le lien familial et cette situation est source de stress énorme pour les ménages modernes.

 

Le nouveau modèle de développement vient d’être présenté devant SM le Roi. Dans ce chantier d’avenir, il est question de croissance économique, de bien-être social, de développement durable mais aussi de culture et d’éducation. Sur ce chapitre, quel peut être le rôle de l’institution familiale? Quel “modèle” de famille promouvoir pour réussir le nouveau modèle de développement?

Quels que soient les apports de ce nouveau modèle de développement, il est sûr qu’en la matière, il ne peut y avoir de baguette magique ni de recette miracle. Mais on ne peut pas nier qu’il y a une dynamique naturelle et irréversible de la société que personne ne peut arrêter. L’enjeu en ce qui concerne les familles, à mon sens, consiste à actualiser les stratégies publiques pour les adapter aux nouvelles réalités et aux nouvelles contraintes auxquelles font face les ménages du 21ème siècle et, partant, leur faciliter la vie. Surtout, il s’agira de réformer l’enseignement qui est la vraie hantise des familles marocaines. Il suffit, pour mesurer la centralité de cette question, de savoir que la scolarité des enfants s’accapare jusqu’à 70% du budget familial. Et ceux qui ne peuvent payer à leur progéniture un enseignement de qualité vivent en permanence avec un sentiment de Hogra, d’infériorité et d’impuissance. L’ultime objectif serait donc de permettre aux familles plus de confort et plus de garanties pour qu’elles puissent appréhender l’avenir avec sérénité.