Un éboueur à la sale réputation

Par Adil Chadli
Le héron garde-bœufs ©DR
Le héron garde-bœufs ©DR
Inséparable des décharges et des ordures, le héron garde-boeufs a une “sale” réputation. Il s’agit, ni plus ni moins, d’une idée reçue parce que cet oiseau échassier à la belle silhouette et au plumage immaculé rend de bons et loyaux services à l’environnement. Non seulement ce volatile est un nettoyeur bio du bétail et un auxiliaire des agriculteurs, mais c’est aussi un lanceur d’alerte écologique. Malheureusement, l’expansion urbaine et l’augmentation du niveau de la pollution causent de grands torts à ce grand ami de la nature.

On a pris l'habitude de le voir survoler les décharges et fouiller dans les gros sacs noirs emplis de toutes sortes de poubelles. La méconnaissance du héron garde-bœufs et surtout de son rôle écologique a installé chez la plupart d’entre nous une image “nauséabonde” et “dégoûtante” de ce petit oiseau de quelques grammes, dont, pourtant, l’apparence est tellement belle, allant jusqu’à le lier aux ordures et odeurs répugnantes, et le qualifier d’oiseau puant et infecté. 

Certains ont poussé le bouchon un peu loin et ont conclu que le héron garde-bœufs a le béguin pour les déchets et les saletés. Une conclusion relative et hâtive à déconstruire coûte que coûte parce qu’il n'est “absolument” pas “coupable” de la désorientation de son penchant naturel. 

Tant qu’il n’est pas à la barre, il a pleinement droit à la présomption d’innocence !

 

Un oiseau chéri des animaux

 

Dans son habitat naturel, derrière les charrues au moment du labour et sur le dos des vaches, des bœufs, des ânes, des moutons... le héron garde-bœufs agit par instinct et “fait des miracles” pour la terre, les humains et ses compagnons les animaux, qui, semble-t-il, le chérissent.

“Le héron garde-bœufs établit une relation de symbiose avec certains bétail, surtout les bovins, sur lesquels il se perche pour les débarrasser de leurs parasites, sa mission naturelle, et, par ricochet, il assure sa propre alimentation”, explique à BAB Said Lahrouz, vice-président du Groupe de recherche pour la protection des oiseaux au Maroc (GREPOM/BirdLife Maroc).

C’est ce qu’offre le héron garde-bœufs à ses “compagnons de route” et de terreaux fertiles, mais pour l’écosystème et les humains, son apport est incommensurable. “Il joue un rôle primordial dans le maintien de l’équilibre de l’écosystème. Il limite la pullulation de certains insectes capables de nuire à la santé des humains ou causer des ravages dans l’agriculture”, poursuit M. Lahrouz.

Ce fervent défenseur des oiseaux précise de plus que ce volatile peut être utilisé dans la lutte biologique comme alternative aux insecticides qui présentent des effets négatifs pour la qualité des produits agricoles alimentaires.

Dans ce sens purement écologique et agricole, l’ornithologue Mohamed Radi note que “les insectes consommés par le héron garde-bœufs sont fortement similaires aux proies déprédatrices des cultures. Par conséquent, ce prédateur pourrait être considéré comme un excellent auxiliaire de l’agriculture”.

Toujours dans la veine des impacts positifs de cet échassier de petite taille, “des études ont démontré que les hérons garde-bœufs, susceptibles d’intoxications dues à l’absorption de produits chimiques et métaux lourds, peuvent être utilisés comme bio-indicateur de l’état de contamination de l’environnement par l’Homme”, alerte M. Radi. Toutefois, il faut signaler que les substances précitées sont très répandues dans les décharges.

 

L’urbanisation destructrice

 

Nul ne peut nier la responsabilité de l'Homme et de son comportement dans le changement des habitudes et de l’alimentation des hérons garde-bœufs. Selon M. Radi, également professeur à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, “le comportement naturel du héron garde-bœufs semble avoir évolué avec l'évolution des pratiques agricoles de l'Homme, notamment l'intensification des cultures et l'utilisation des insecticides”.

“L'élimination des insectes parasites du bétail et l'utilisation intense des produits phytosanitaires ont poussé cette espèce à adapter un régime alimentaire en relation avec l'augmentation des déchets générés par l'Homme”, enchaîne M. Radi, lui aussi membre du GREPOM/BirdLife Maroc.

Même son de cloche chez Said Lahrouz qui affirme qu’“avec la progression du tissu urbain, l’oiseau se trouve en pleine ville. Il niche dans les parcs d’où il commence à acquérir des aptitudes et des comportements alimentaires inhabituels. Il est souvent vu en train de fouiller dans les poubelles. Enfin, il y trouve facilement de quoi se nourrir”.

“Cette aptitude aura sans doute un impact négatif sur la santé de l’animal qu’on trouve empoisonné, mais aussi un impact plus grave sur l’environnement puisqu’il ne jouera plus son rôle dans le maintien de l’équilibre naturel du fait qu’il abandonne sa place dans les chaînes alimentaires et les réseaux trophiques”, met en garde M. Lahrouz, docteur en biodiversité et ressources naturelles.

 

Responsable ou victime de la pollution?

 

Suivant les confirmations des experts en ornithologie, le constat est amer. Les actions de l’Homme ont contribué au dérèglement de l'espèce animale Bubulcus-ibis (nom scientifique du héron garde-boeufs). 

Ainsi, l'évolution des effectifs de cette bête constitue un sérieux problème d'ordre écologique, sanitaire et sécuritaire. Les conséquences de la concentration de milliers d'oiseaux dans des héronnières proches des zones urbaines sont multiples. Mauvaises odeurs dégagées par les excréments contenant des acides nuisibles. Destruction de la végétation au niveau de l'héronnière à cause de l'accumulation des excréments sur les feuilles et les branches. Risque de pollution des stations de traitement des eaux par les cadavres noyés. Transmission de maladies telles que la bursite infectieuse, la maladie de Newcastle, l'anaplasmose humaine (généralement transmise par des tiques d'oiseaux), et la cowdriose. Risque de collision avec les avions au niveau des aéroports (des études de suivi de l'avifaune au niveau des aéroports proches des décharges ont montré des cas de collision du héron garde-bœufs avec les avions). Et la liste est loin de s’arrêter là.

A y voir de plus près, le héron garde-boeufs n’y est pour rien. C’est l’homme qui, par ses actes nuisibles à la nature, a altéré le milieu et le mode de vie de cette espèce paisible et dévouée qu’il accuse aujourd’hui des pires crimes environnementaux.

Alors, coupable ou pas, le héron garde-boeufs? Le jugement revient aux lecteurs!w