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Des scènes de guerre... vues du ciel !

Par Bouchra Fadel
Youssouf Amine El Alamy ©DR
Youssouf Amine El Alamy ©DR
Dans un style anti-conformiste et une verve rappelant l’écrivain français Céline, Youssouf Amine El Alamy se lance dans une diatribe bien à lui contre l’absurdité de la guerre et les drames qu’elle génère. L'ouvrage nous renvoie à notre hystérie collective.

“Nous voulions tous que la mer nous emporte loin, très loin, si loin qu'aucune guerre ne pourrait plus jamais nous retrouver. …. Ce jour-là, si nous avions eu des ailes, nous aurions volé. Pour fuir l’horreur, et plutôt que de marcher, nous aurions aimé …. battre des ailes pour rejoindre un bateau, n'importe lequel pourvu qu'il prenne le large”.

C'est ainsi que, sans que l'on y soit préparé ni encore moins surtout averti, Youssouf Amine El Alamy dans son dernier roman “C’est beau la guerre’’ donne la voix à son personnage principal – en un homme de théâtre - pour dénoncer et tourner en dérision l'inutilité des atrocités de la guerre à travers le sort inique des réfugiés et autres migrants, de toute nature comme toute cause, avec qui il s'embarque en une traversée périlleuse.  

Chassé de son pays par une guerre fratricide, un jeune comédien, ayant pour seul rappel de sa défunte famille, une poule “qui faisait office de seul représentant de sa famille”, mais qui..malheureusement, finira par périr, noyée en pleine mer..et du coup le plongeant et noyant dans une douleur et une tristesse chavirante en perdant ainsi “la dernière trace de sa dite famille”.

Son périple est poignant dès le moment où il s'embarque à bord d'un rafiot, pour soulager la douleur des migrants, pour lesquels “..(il) décide de ressusciter les morts et de réparer les vivants”.

La revanche de l’écrivain sur la guerre 

Une forme de grandeur s'accole au comédien-narrateur qui se dévoile et se révolte face au spectacle désolant de la guerre.

Il se découvre et apparaît “comme le dernier homme véritable”, un héros tragique, un Don Quichotte ou un redresseur des torts.

En somme, un illusionniste qui raccommode des vies, notamment celles des femmes réfugiées, et ça sera “une revanche – et sa revanche - sur la guerre”.

La dénonciation de situations dramatiques que subissent nos frères et sœurs, nos mères, nos pères, nos enfants… tous ces êtres uniques et chers, nos égaux sur Terre et devant Dieu, est comme une plaie ouverte… elle assiège nos consciences et provoque notre réveil face aux urgences à y mettre un terme ou tout au moins à y trouver une solution pérenne.

“Regardez toutes ces femmes qui ne sont pas mortes, mais qui souffrent de l'absence et continuent à mourir jour après jour. Elles ont toutes perdu un fils, un père, un frère, un mari, un amant. Rendez-leur un glacier, sous une tente au fin fond du désert ou même sous la lune s'il le faut, qu'importe, pourvu qu'elles retrouvent leur bien-aimé. Elles souffrent de ne plus revoir ses yeux… de ne plus sentir ses mains. Elles ont besoin d'en parler. Elles sont besoin de quelqu'un qui les écoute. Je suis comédien et j'ai appris à me saisir d'une douleur et de la faire mienne encore plus fidèlement que celui qui en souffre’’.

En lui-même, ce titre, “C’est beau la guerre’’ heurte absolument la sensibilité du lecteur, il y énonce et fatalement y dénonce un scandale ou un crime à montrer, avec désolation et dérision “les beaux côtés” de la guerre, comme si cette “tare’’ pouvait en avoir et en disposer en toute impunité.

Le titre, en lui-même est provoquant et pas qu'en apparence ! Il va sans dire qu'il est trompeur,  qu'il hameçonne tout son monde et sans en donner l'air:  l'usage de l’antiphrase, “Beauté –Guerre’’ exhibe crûment les tares, l’ineptie et les plaies de la guerre.

”Dieu que c'est beau, la guerre vue du ciel ! On largue une bombe et on la voit fleurir en poudre de lumière. Jamais un arbre n’aura poussé aussi vite, jamais ses palmes n'auront eu un tel éclat. Seulement voilà, moi, la guerre, je ne l'ai jamais vue d'en haut, seulement d’en bas, et à chaque arbre de feu, chaque palme qui pousse emportent avec eux une mère, un fils, un mari, un visage, des jambes, un bras. Une maison brûle, deux maisons…. Puis le quartier. Un pays en feu. Des forêts, des écoles, des théâtres, des mosquées, des églises…des villages, des villes, ma ville “. L’incipit du roman est déroutant; il plonge son lecteur, sans préambule, dans le monde violent et sans merci, ou à la merci de la guerre.

Une façon singulière de dénoncer les affres de la guerre 

Il est évident que nous ne pouvons pas passer à côté de la dimension dénonciative de la guerre présente dans toute l’œuvre. Youssouf Amine El Alamy, comme à l’accoutumée, ne fait pas mystère de son indignation quant au sort funeste des démunis qu'ils soient clandestins ou réfugiés, en tentant de faire de la littérature un autre voire un ultime refuge, celui de la raison, de la dénonciation autant que celui de la dérision.

Si l’œuvre est forte, c'est certainement autant pour son récit que pour sa prose vivante faite de sang et de nerfs, de peur et de pleurs.

L'écrivain déroge aux normes du "bien-écrire" – l’innove même -  en faisant surgir par moments sa façon singulière de dire les choses dans leur nudité et d’asséner des messages, avec la force d'une prose aérée et percutante, car dénuée de tout formalisme.

Il énonce et dénonce les maux d'un monde englué dans ses tourments suicidaires à travers ces guerres que les hommes s'inventent et s’intentent..

Son écriture, en ces considérations, résolument authentique tout en étant d'une sensibilité qui interpelle, constitue une arme d’adversité, celle  du vrai, de la vérité, de l’humanisme, sa prose incisive et profonde ressemble à celle de Céline dans “Voyage au bout de la nuit”, une œuvre écrite avec une langue spontanée, vivante, proche du  tissu quotidien.

Notre “Céline” national !

Nul doute que l'intention de Youssouf Amine El Alamy et celle de l'écrivain français Céline est de faire partager leur aversion de la guerre et de la misère en instillant dans la conscience du lecteur la dimension de la déréliction et de l'abandon ou de la solitude comme de l'absurde.. inconcevables, inacceptables en soi.

“C'est beau la guerre” est une épreuve violente, cruelle. Le roman implique intimement chacun d'entre nous, trouble notre regard, perturbe nos opinions et nos certitudes, souligne à la fois notre impuissance et notre incapacité personnelle et collective à enrayer le drame humain qui se joue à notre porte.

Notre impuissance face aux épreuves ainsi que face aux innombrables dangers et travers causés par la guerre - et par toutes les guerres- trouverait-elle par le biais de cette intrusion d'une prose sans concession, une solidaire compensation à quiconque en serait sensibilisé et scandalisé par un silence complice et inconscient d'un monde qui prend l'eau en une époque où l'Homme semble aller à vau-l'eau. Où tout semble chavirer.

L’écrivain et artiste Youssouf Amine Elalamy a reçu le prix Orange du livre en Afrique pour son roman “C'est beau, la guerre” (éditions Le Fennec),

Un total de 38 romans, issus de 14 pays africains différents, étaient en lice pour ce prix. La sélection des six romans finalistes a été réalisée par six comités de lecture basés en Tunisie, au Sénégal, en Guinée, au Cameroun, en Côte d'Ivoire et au Mali. 

Youssouf Amine Elalamy, 58 ans, est l'auteur de plusieurs romans écrits en arabe, en français ou en anglais. Il avait obtenu en 1999 le prix du meilleur récit de voyage décerné par le British Council International pour ses écrits en anglais. Ses livres sont traduits dans plusieurs langues.