‘‘Double croche’’, des paires made in Rabat

Par Khadija Chakiry
Yussra Alouane, créatrice de chaussures ©MAP
Yussra Alouane, créatrice de chaussures ©MAP
Grâce à sa marque “La Double Croche”, Yussra Alouane créatrice de chaussures inspirées de la musique a pu se forger un nom à l’international. Retour sur le parcours “d’une musicienne de la chaussure” guidée par sa sensibilité et l’effort pour se réaliser.

Les chaussures dévoilent beaucoup sur la vie des gens qui les portent: Leur attitude, leur goût, leur culture, voire même leur musique préférée. Et c’est particulièrement sur ce point que s’est penchée la jeune ‘shoe designer’ Yussra Alouane pour fabriquer des chaussures.
Âgée de 25 ans, Yussra a réussi à combiner sa passion pour les notes, les rythmes, les formes et les couleurs pour créer des chaussures originales, sorte de compositions, baptisées “La Double Croche”. Une marque grâce à laquelle Yussra a pu se forger un nom à l’international. Et pour cause, la majorité de ses clients sont des mélomanes et des amateurs d’art qui viennent de l’Allemagne, de la Norvège, des États-Unis et même du Japon, entre autres pays.
Mais avant d’en arriver là, la jeune créatrice a dû affronter un certain nombre d’obstacles et de défis pour réaliser son rêve de toujours: Devenir musicienne, mais à sa manière, une musicienne de la chaussure !
D’ailleurs, la marque fait référence à l’amour de la jeune artiste pour la musique, ainsi qu’à la paire qu’elle forme avec sa sœur Fatine, son appui.
“Fatine est le deuxième crochet de La Double Croche”, souligne l’artiste, dans une déclaration à BAB.

Double Croche


Les premières partitions

L’histoire commence par un déracinement, le déménagement de Yussra vers la capitale, Rabat. Elle laisse derrière elle sa ville natale, Houara (région d’Agadir), ses amis et sa maison d’enfance.  Une situation nouvelle qui la marquera: “J’étais complètement perdue et dépassée”, dit-elle.
Heureusement la musique est là. Elle s’inscrit au  conservatoire et retrouve rapidement le goût pour la vie, tout en prenant conscience qu’il est trop tard -elle est alors âgée de 16 ans- pour devenir concertiste professionnelle. Elle suivra alors des cours de modélisme, en parallèle à ses études anglaises à la faculté des lettres. Mais histoire de ne pas pour autant abandonner son rêve, pour sa première collection, elle voulait créer des robes inspirées de Chopin, particulièrement sa symphonie “Les nocturnes” qui se compose de 21 courtes pièces pour piano et dont Yussra était fan. Ce premier chantier n’aboutira pas malgré plusieurs nuits et mois de travail acharné, mais il lui permettra d’approfondir sa recherche artistique tout en continuant la recherche de sa voie. Le destin l’amène un jour par hasard devant un centre de qualification professionnelle aux arts traditionnels, qui proposait une formation en cordonnerie. C’est la révélation. Elle découvre alors le cuir, les teintures, les babouches, les semelles, les talons, les chaussures et leur univers.... Sans jamais oublier les notes! Elle tente alors plusieurs ébauches pour confectionner des chaussures “musicales” jusqu’à atteindre un jour le résultat escompté.
“En cordonnerie, j’ai aussi dû faire face à certaines discriminations, parce qu’il est rare pour une femme d’exercer le métier de cordonnier. Il fallait se faire une place dans ce domaine majoritairement masculin”, déclare Yussra loin d’être découragée par le premier obstacle.

Double Croche

 

Un havre perdu, mais pas le succès

Le produit commençait à prendre forme. Et Yussra et sa sœur Fatine décident alors de trouver un atelier digne de ce nom. Elle jettent alors leur dévolu sur une petite boutique qui collait parfaitement avec leur âme d’artiste.
L’artisan à la tête de cet atelier, un homme âgé de plus de 70 ans, leur explique la situation: Sa boutique lui avait été accordée par l’État il y a 30 ans, mais un homme d’affaires est tout d’un coup apparu se prétendant propriétaire et l’informant qu’il comptait le poursuivre en justice pour le déloger. Pas pris au sérieux, l’avertissement ne dissuade pas les jeunes artistes. “Dès que nous avons changé d’atelier, nous nous sommes senties plus motivées que jamais” se souvient-elle. Et d’ajouter: “Nous avions plein de commandes et une liste importante d’appréciateurs –c’est ainsi qu’on appelle nos clients– dont chacun commande parfois jusqu’à 5 paires de chaussures”. “La Double Croche” fait alors sensation, et l’atelier devient rapidement un havre de bonheur pour l’artiste créatrice. Une période heureuse qui n’aura duré qu’un temps: L’artisan finira par perdre son procès, et par un matin ensoleillé, les locataires seront délogées. Retour à la case départ pour Yussra, mais avec en prime une conviction qui s’ancre: La marque continuera d’exister, parce que rien ne peut anéantir un rêve qui nous habite.
“Tout est possible! Si vous voulez vraiment faire quelque chose qui vous inspire, vous y arriverez et personne ne pourra vous arrêter. Gardez néanmoins en tête que c’est parfaitement normal que cela prenne du temps vu le travail quotidien que cela nécessite”, conseille-t-elle fière de voir aujourd’hui ses créations, “celles que j’ai fabriquées avec amour et bonne humeur”, dépasser les frontières. “Dream big, work hard!” C’est le message de Yussra qu’elle tient à faire passer aux jeunes qui ont une passion, et qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à former.

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