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Dr Benajiba: ‘‘Nous n'avons pas un problème de manque de donneurs’’

Par Meriem Rkiouak
Mohamed Benajiba, directeur du Cntsh ©MAP/Hamza Mehimdate
Mohamed Benajiba, directeur du Cntsh ©MAP/Hamza Mehimdate
Mohamed Benajiba passe en revue les plus et les moins du don de sang au Maroc. Contrairement à ce qu'on pense, la culture du don est bien installée chez nous. Sauf que les donneurs ne reviennent pas. La fidélisation serait le maillon faible de la chaîne.

BAB: Des appels au don de sang sont lancés périodiquement. La situation actuelle du stock est-elle alarmante ?

Mohamed Benajiba: Les appels au don font partie de notre stratégie de promotion du don de sang. Ils dépendent de la nature des produits sanguins constituant le stock: les concentrés de globules rouges, les concentrés de plaquettes ou du plasma frais congelé. Au niveau de ce dernier type, il n’y pas de problème à signaler: le stock est suffisant et toutes les demandes sont satisfaites puisque le plasma peut être conservé pendant un an. Par contre, c’est au niveau des concentrés de globules rouges (CGR) qu’il existe une pénurie. Ce sont les produits les plus demandés et leur durée de conservation s’élève à 42 jours. Les concentrés de plaquettes, eux, ont la durée de validité la plus courte (pas plus de sept jours). Pour pouvoir couvrir les demandes sur ce dernier produit, nous avons donc besoin de dons répétitifs et réguliers.
Pour pouvoir mesurer la gravité de la situation, on a trois niveaux d’alerte (de couleurs verte, jaune et rouge) qui correspondent à trois niveaux de besoins.On a développé trois stratégies de riposte pour chaque niveau. Ainsi, lorsque le stock principal, dans chacun des 16 centres régionaux, couvre plus de 7 jours, on est dans la zone verte: c’est l’activité standard dans les sites fixes et mobiles. Pas de souci à se faire. Lorsqu’on atteint la phase jaune qui correspond, elle, à un stock qui subvient aux besoins de moins de sept jours, là une deuxième stratégie est actionnée: en plus des sites fixes et mobiles, on fait appel alors aux donneurs de sang via une base de données informatique qui conserve systématiquement les informations sur les donneurs (numéros de téléphones, adresses) répertoriées selon leurs groupes sanguins (A+, O+...). Par exemple, si on a besoin de O+, on n’a qu’à consulter la base de données pour avoir accès immédiatement aux coordonnées des porteurs de ce groupe sanguin. Des SMS leur sont envoyés alors pour les prier de se présenter, dans les plus brefs délais, au Centre pour faire don. S’ils répondent présent et que le déficit est comblé, tant mieux. Sinon, on sollicite les associations et les organismes pour qu’ils nous donnent un coup de main.
La mobilisation totale n’est déclarée que lorsqu’on bascule dans la zone rouge (stock suffisant pour une durée maximale de 3 jours). Là, c’est une situation d’urgence. Tout le monde doit être impliqué. C’est à ce stade que l’appel au don de sang est lancé et que M. Benajiba devient une star de la radio et de la télévision (rires).

On entend souvent dire qu’il y a une pénurie du sang. Pourquoi ? Les Marocains ne sont-ils pas suffisamment généreux quand il s’agit de donner du sang ?

Pas du tout. Je dis toujours qu’au Maroc, on n’a pas de problème de manque de donneurs ou d’absence de la culture de don. Les Marocains répondent présent aux appels lancés. A tel point que parfois, on se retrouve avec une quantité qui dépasse nos besoins. Donner son sang, c’est un devoir mais c’est aussi un droit de chaque citoyen. Personne ne peut l’empêcher de le pratiquer. Par contre, ce qu’il faut savoir, c’est qu’on n’a pas intérêt à recevoir un nombre illimité de dons d’un seul coup parce que d’abord, comme je viens de vous l’expliquer, la durée de conservation de certains produits sanguins labiles est courte. Donc s’il y a un excédent, on risque de se retrouver avec un grand nombre de produits périmés non utilisés. Deuxièmement, les ressources humaines et logistiques dont nous disposons ne nous permettent pas d’accompagner une offre pléthorique. Vous savez, le sang prélevé passe par un circuit long et complexe avant d’être prêt à transfuser (contrôle virologique, groupage, séparation, contrôle de qualité, etc). Tout cela requiert des staffs importants de praticiens et techniciens qui nous font défaut pour le moment.  
A présent, nous avons besoin de 350 mille dons par an, ni plus ni moins. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que le traitement des poches de sang collectées, de la phase du prélèvement à celle de la distribution, coûte entre 5 et 6 millions DH chaque année.
Si le ministère de la Santé met à notre disposition les moyens humains et matériels suffisants, nous serons en mesure de suivre l’augmentation de l’offre qui, depuis 2012, atteint 6% chaque année (recommandation OMS: 2%).

En plus de la promotion du don de sang, il importe de fidéliser. Que faites-vous à ce niveau ?

La prévalence des donneurs réguliers ne dépasse pas 15%. Les 85% qui restent donnent une seule fois et ne reviennent plus. C’est un chiffre très faible; il y a un problème qui se pose à ce niveau. Dans les pays les plus développés, c’est tout à fait l’inverse: les donneurs réguliers représentent 95% et uniquement 5% sont de nouveaux donneurs.
Fidéliser est la manière la plus sûre de faire augmenter les dons. En 2018, nous avons réalisé 335 mille dons émanant de 290 mille personnes (il faut faire le distinguo entre le don et le donneur, parce qu’une personne peut donner plusieurs fois). Si ces 290 mille personnes donnent ne serait-ce que deux fois par an, nous en serons à environ 590 mille dons annuels et la prévalence de dons par rapport à la population générale passerait de 0,8% à 2%. Tout l’enjeu réside donc dans notre capacité à convaincre le donneur de revenir. Pour ce faire, la plate-forme électronique est programmée pour envoyer régulièrement des rappels aux donneurs. Ainsi, si vous faites aujourd’hui un don, vous allez recevoir dans trois mois un SMS vous invitant à vous présenter au Centre pour faire un deuxième don, et ainsi de suite.

Selon M. Benajiba, tout l'enjeu réside dans la capacité à convaincre le donneur de revenir ©MAP/Hamza Mehimdate
Selon M. Benajiba, tout l'enjeu réside dans la capacité à convaincre le donneur de revenir ©MAP/Hamza Mehimdate


La deuxième option, qui a fait ses preuves dans plusieurs pays européens, c’est le don sur rendez-vous. Une fois le prélèvement effectué, un “rendez-vous de don du sang” est fixé, de commun accord entre le praticien et le donneur, pour le prochain don. Il est alors au donneur d’honorer sa promesse et de se présenter au RDV le jour J venu.

L’accueil et le traitement réservés aux bénévoles les encourage-t-il à refaire l’expérience ?

Bien entendu, la fidélisation commence par l’amélioration de l’accueil. Cela passe d’abord par un changement des mentalités et de la perception du donneur. Tout intervenant dans ce domaine doit comprendre que le donneur du sang n’est pas un malade mais un bénévole. Il n’est pas dans une situation de détresse ou de besoin comme c’est le cas pour le patient, mais c’est bel et bien nous qui avons besoin de lui, et c’est nous qui avons intérêt à le garder. Donc s’il est malmené et s’il vit une mauvaise expérience le premier jour, il va réfléchir mille fois avant de revenir frapper à notre porte. Ce sera alors une perte et une mauvaise publicité pour nous.
L’autre problème qui se pose sur ce plan est celui de ce qu’on appelle “les donneurs ajournés”, c’est-à-dire ceux qui présentent des contre-indications (prise d’antibiotiques, soins dentaires, intervention chirurgicale, maladies sexuellement transmissibles, etc.). Quelle que soit la nature de l’empêchement, il faut toujours veiller à ce que le donneur soit bien traité, sa dignité respectée et sa vie privée protégée. Quelqu’un qui fait don pour la première fois est naturellement stressé et angoissé parce qu’il ne sait pas à quoi il aura affaire. Il a donc besoin d’être bien accueilli et rassuré. Pour améliorer la qualité de l’accueil, nous envisageons d’avoir recours à la sous-traitance. Cela nous permettra de résoudre le problème du manque de l’effectif et d’exiger une bonne qualité du service.

Vous êtes président du Centre depuis dix ans. Quelle est la réalisation dont vous êtes particulièrement fier ?

J’estime que la plus grande réforme que nous avons réussi à mettre en place porte sur l’informatisation de la gestion des données. Nous avons développé une application électronique qui permet une vue d’ensemble sur la situation des stocks dans les différents centres régionaux du Royaume. Ainsi, chaque matin, par un simple clic, je peux consulter, en temps réel, l’état du stock au niveau du Centre régional de Rabat, Casablanca, Tétouan, Fès ou
Oujda. à présent, neuf centres sont reliés à cette plate-forme virtuelle, les autres le seront prochainement. L’application centralise toutes les données (nombre de dons, classement par produits et groupes sanguins) et enregistre toutes les activités, depuis la collecte et le prélèvement jusqu’à la distribution.
Par exemple, (il ouvre l’application et fait quelques clics rapides), à l’heure actuelle (12h10), nous disposons à Rabat de 171 poches prêtes pour distribution, dont 32 poches O+, 27 A+ etc., ainsi que de 1.961 poches de plasma et 40 poches de plaquettes.
Au niveau de la distribution, qui est l’ultime étape de cette chaîne, les poches ne sont autorisées à sortir qu’après leur validation par l’application qui s’assure que le produit sanguin prêt à distribuer correspond bien au besoin du receveur et qu’il remplit toutes les normes de qualité exigées. Si une quelconque anomalie est détectée, la demande de distribution est immédiatement rejetée. Partant, je peux vous assurer qu’en termes de sécurité transfusionnelle, on est pratiquement au même niveau que les pays développés.

Qu’en est-il des habitants des zones rurales et enclavées ?

Dans notre stratégie d’action, nous veillons à mettre à proximité du patient les produits sanguins labiles, de façon à ce qu’il n’ait pas à faire le déplacement pour en bénéficier. Actuellement, 85% des hôpitaux disposent de dépôts de sang qui sont très utiles dans le monde rural où un grand nombre de femmes décèdent en couches à cause du saignement.
Lorsqu’une femme qui vient d’accoucher a une hémorragie, sa vie est en danger. Le temps qu’elles soit transportées à l’établissement de santé le plus proche, qui se trouve à des dizaines de kilomètres, bien des femmes décèdent en route. Si le sang est à portée de main, on pourra alors éviter bien des drames liés à la pénurie de cette denrée vitale.

Le directeur du CNTSH souligne que la fidélisation commence par l’amélioration de l’accueil ©MAP/Hamza Mehimdate
Le directeur du CNTSH souligne que la fidélisation commence par l’amélioration de l’accueil ©MAP/Hamza Mehimdate

 

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