Dr Samira Senouci: ‘‘Le rythme des épidémies va s’accélérer dans le monde’’

Par Meriem Rkiouak
Dr Samira Senouci ©DR
Dr Samira Senouci ©DR
Le coronavirus a mis en ébullition la planète entière. La microbiologiste virologiste Samira Senouci donne à Bab sa vision des choses concernant le contexte actuel.
BAB: Plusieurs scientifiques disent que le 21è siècle sera le siècle des pandémies par excellence. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Samira Senouci: Oui, tous les indices laissent croire que le rythme des épidémies va s’accélérer, dans les prochaines années, compte tenu de l’explosion démographique, de la biodiversité et des changements climatiques.
En effet, la surpopulation du globe doublant tous les 7 ans et le vieillissement, suite aux progrès médicaux, accentuent la fragilité générale. Par ailleurs, 65% des maladies infectieuses émergentes sont des zoonoses, c'est-à-dire des agents pathogènes transmis des animaux à l’Homme et 72% trouvent leur origine dans le monde sauvage. Or, l’Homme n’a de cesse de s’installer dans des zones toujours plus reculées, mettant à mal les écosystèmes naturels où les agents pathogènes sont dilués dans une multitude d’hôtes, voire stoppés, sans jamais avoir à arriver à l’Homme. La perte de la biodiversité laisse alors l’Humanité en contact avec des espèces qu’elle n’aurait jamais rencontrées, puisque les barrières indispensables à notre survie ne sont, certes, pas préservées, mais, perturbées voire détruites.
En outre, le risque épidémique est également sensible aux changements climatiques, lorsque, par exemple, la longueur des saisons peut s’accompagner d’une large propagation géographique de certains vecteurs infectieux. Les « changements climatiques » sont aussi des pandémies de ce siècle.
Cependant, je pense, avec discernement, que ces pandémies vont permettre un certain nombre de réflexions qui conduiraient à une répartition de la production entre chaque région du globe, obligeant ainsi chaque continent ou région économique à viser l’autosuffisance, dans tous les domaines (alimentation, santé, …), à revenir sur les relocalisations, et, à un retrait des grandes puissances guerrières des conflits, pour se consacrer au développement intérieur.

En tirant les enseignements qui s'imposent du fléau du coronavirus, comment la recherche scientifique et médicale peut-elle aider l'Homme à anticiper des crises pareilles au lieu de les subir ?
Lorsque les pandémies sont là, compte tenu de toutes ces déviations, le système d’alerte fonctionne et la recherche médicale et scientifique reste efficace, en ce qui concerne la riposte à une épidémie donnée, la gestion sur le champ d’un problème majeur de santé publique. Mais, les prévoir serait difficile, à mon sens. Et ce, pour deux raisons principales. La première c’est que, actuellement, en matière du Covid 19, nous nous battons contre un ennemi inconnu que nous espérons démasquer très bientôt. Prédire, prévenir ou anticiper des épidémies reste difficile.
La deuxième chose qui complique la tâche, à mon sens, c’est que l’émergence de nouveaux virus et/ou de pandémies est intimement liée au comportement humain. Cela inclut un large éventail de phénomènes socio-économiques qui sont autant de facteurs de risque (surpopulation du globe, atteinte à la biodiversité, utilisation massive des produits chimiques, utilisation massive de transports polluants, trafic massif des personnes et des produits alimentaires, modifications trans-génétiques, migration économique et climatique, mauvaise utilisation des ressources avec déperdition, …). C’est en agissant sur tous ces facteurs qu’on arriverait à couper le mal à la racine et à remporter la bataille.

Comment les pouvoirs publics et le secteur privé doivent-ils accompagner le développement de la recherche scientifique et médicale après le coronavirus ?
Il est absolument fascinant et remarquable de voir comment le corps médical, le personnel soignant, le personnel de soutien, les ambulanciers, … enfin, toux ceux qui, à travers le monde, font front et font combat, tous unis et armés, contre Covid-19. Je salue et remercie, tout autant, les chercheurs scientifiques et experts du monde entier qui travaillent en harmonie, échangent et partagent les résultats de leurs travaux, pour venir à bout de leur peine, cette peine qui est celle de l’Humanité toute entière. Tout cela constitue, maintenant, et, constituera, dans un futur proche, une valeur ajoutée et enrichira certainement nos connaissances et notre savoir-faire dans des disciplines vitales comme la virologie, la microbiologie, les maladies infectieuses et respiratoires.
Son développement nécessite un effort important des pouvoirs publics, en matière d’investissements, des programmes définis à moyen et long terme, car même si la rentabilité reste incertaine, elle représente un ressort important pour accompagner l’industrie nationale, le domaine de la santé et des nouvelles technologies numériques. L’avenir de la recherche scientifique exige, également, la création de start-up nationales porteuses de valeurs ajoutées. Il faut aussi rappeler qu’elle doit être accompagnée par les secteurs privés en partenariat avec le secteur public, pour donner naissance à cette courroie de transfert des technologies nouvelles vers des applications industrielles. Et, surtout, ne pas perdre d’esprit que le développement de la recherche scientifique est le centre d’alerte des pouvoirs publics sur le dérapage et les dangers qui menacent la vie quotidienne, en matière de gestion des ressources nationales.Cependant, l’avenir de la recherche scientifique ne doit pas rester, entre les mains des grandes richesses, compte tenu des investissements importants exigés, des monopoles, en matière de brevets et de fabrication de médicaments, et, surtout, des marchés potentiels, en la matière. À titre d’exemple, 90% du paracétamol, commercialisé actuellement dans le monde, provient de Chine !

Quelle place pour l'Afrique ?
Un regard sur l’Afrique ! S’agissant de l’Afrique, au rythme actuel des choses, son développement sera entamé, pour un équilibre, car le continent est le prochain centre d’explosion démographique. Et, des investissements, sur le plan industriel et éducation seront forcément déployés, pour un développement inclusif. Je ne voudrais continuer à croire que l’avenir de la recherche scientifique restera entre les mains des grandes puissances qui ont le monopole des brevets. L’Afrique doit soutenir et aider ses chercheurs et ses élites, à développer le continent, oh ! combien ! pourvu tout autant en richesse naturelle et en compétences humaines, dans la production pharmaceutique et le développement de la recherche scientifique. Enfin, j’espère que l’Humanité saura saisir la crise actuelle et toutes ces opportunités, pour instruire une nouvelle civilisation, un avenir meilleur et serein, pour l’espèce humaine, les êtres vivants et la planète toute entière, en préservant à cette dernière son équilibre, car, … il y va de notre survie.
Une recherche scientifique consciente, continue et durable est à considérer comme une priorité, au même titre que la croissance économique !…