Driss El Yazami, président du CCME ‘‘C’est l’heure de la citoyenneté’’

Propos recueillis par Amine Harmach
Driss El Yazami ©MAP
Driss El Yazami ©MAP
Riposte marocaine à la pandémie, droits de l’Homme à l’ère du Covid-19, évolution du CCME, enjeux de la migration… M. El Yazami, en retrait de la scène médiatique depuis quelque temps, se livre à BAB et fait une analyse sans complaisance de plusieurs sujets.

BAB Magazine: Quel regard portez-vous sur ce Maroc qui se bat contre Covid ? Les messages de soulagement d'hier (responsables en grande partie du relâchement national collectif) ont viré aujourd'hui aux citriques. Qu'en pensez-vous ? 

Driss El Yazami : J’ai partagé comme beaucoup de Marocain-e-s j’imagine les sentiments d’espoir et de fierté des premières semaines de la pandémie. Nous avions besoin de cet appel à la mobilisation lancé par Sa Majesté, de cet élan collectif d’enthousiasme et de confiance en soi, nécessaire pour affronter une telle épreuve. 

Le temps passant, ma réaction est devenue plus mitigée : je trouvais quelque peu exagérée cette perception sans nuances du pays et de ses performances. Tout simplement parce que la pandémie n’était pas encore vaincue et que les vrais bilans exigent du temps et la distance avec les événements. Je me garderai donc de toute évaluation définitive, au Maroc comme ailleurs et des comparaisons hâtives. Je crois que c’est l’heure de la citoyenneté, de la responsabilité et de la solidarité, qui passe par le respect des consignes données par les autorités. Je crois aussi que les pouvoirs publics devraient mieux nous informer et nous donner les éléments réels de la situation, mieux partager les données et nous aider à avoir un débat pluraliste et serein. On en est loin. Très loin. En infantilisant les gens (tout va bien et tout est sous contrôle), on les déresponsabilise. 

Driss El Yazami ©MAP
Driss El Yazami ©MAP

 

Pensez-vous que les réflexions philosophiques ayant surgi à un moment donné sur un monde idéal post-Covid sont toujours crédibles ?

Toute contribution au débat civique est la bienvenue. Mais vous voyez bien que nous sommes encore dans la tourmente, et que tous les effets de la pandémie ne se sont pas encore définitivement déployés. Toute réflexion sur l’après est relative, provisoire. Mais après tout, c’est comme cela que nous avançons.

 

Au Maroc, les droits de l'homme ont-ils changé de signification, sinon de priorisation ou de hiérarchisation à cause de cette crise ? Et quelle place le Maroc devrait-il accorder à cette question ?

L’ampleur des inégalités qui traversent la société en termes d’accès à un travail et à un logement dignes, à la santé et à l’éducation est aujourd’hui évidente aux yeux de tous. Et nombre d’acteurs ont souligné -et ils ont eu raison- l’importance des droits économiques et sociaux. Mais j’entends aussi cette petite musique que certains susurrent en s’emparant de cette thématique. A les entendre, on aurait fait “trop” de droits civils et politiques ces dernières décennies et il est temps de s’occuper des “vrais problèmes” des gens. Une autre variante de ce discours consiste à attaquer les partis et les autres acteurs sociaux (syndicats, ONG) et à réclamer “un gouvernement de technocrates”. Car nous aurions souffert à les en croire d’un trop plein de démocratie. La tentative d’opposer les droits civils et politiques aux droits économiques et sociaux est vieille comme les droits de l’Homme. Elle a longtemps opposé par exemple monde capitaliste et camp socialiste aux Nations unies durant des décennies. Et la réponse des militants et des experts a été et reste la même:
les droits, universels, sont indivisibles et interdépendants. Ce n’est pas un supermarché, où l’on fait des emplettes selon l’humeur du jour ou le cours de la bourse. Et l’adhésion est exigeante, comme dit le proverbe marocain sur le hammam.

En ce qui nous concerne, Nous vivions, avant même la pandémie, une sorte d’atonie démocratique, une période de doutes multiples après l’élan qui a suivi la Constitution de 2011. La pandémie complexifie cette situation, notamment par ses effets socio-économiques graves pour les populations les plus vulnérables. Deux voies sont possibles: corseter notre démocratie au nom de l’efficacité techniciste, ou alors redonner une nouvelle vigueur à notre vie démocratique, avec l’ensemble de ses acteurs. La Commission sur le nouveau modèle de développement est à cet égard une belle idée royale et j’attends comme beaucoup d’autres son rapport. 

 

Vous avez toujours été un fervent défenseur des droits de l'homme et du progrès. Pensez-vous que les courants conservateurs ont pris le pas sur les idées que vous avez toujours promues ?

Il est incontestable que ce que vous appelez les courants conservateurs ont le vent en poupe un peu partout dans le monde et cette offensive prend plusieurs formes. Certaines sont flagrantes et se manifestent par des violations avérées des droits fondamentaux, l’usage de la torture, la négation de la liberté d’expression, d’association et de manifestation pacifique. 

Dans d’autres cas, les attaques sont plus sournoises, comme par exemple les tentatives d’opposer les droits économiques et sociaux aux droits civils et politiques. Ou les proclamations qui mettent en avant certaines spécificités pour refuser l’universalisme et notamment l’égalité pleine et entière entre hommes et femmes. Tout cela est vrai. Néanmoins, permettez-moi de faire deux remarques. Il est faux de croire que nous progressons en permanence des “ténèbres” vers “les lumières”. Le droit international des droits de l’Homme, la société civile mondiale, les institutions nationales des droits de l’Homme et le système onusien des droits de l’Homme se sont développés et sont devenus incontournables, alors même que de graves violations des droits de l’Homme intervenaient. Les génocides au Rwanda ou en ex-Yougoslavie ou le phénomène des enfants soldats sur notre continent ne sont pas si vieux. 

L’universalité des droits est effectivement contestée sous toutes les latitudes. Mais la conscience humaine ne cesse de s’exprimer aussi et l’idée d’avoir le droit aux droits s’enracine de jour en jour.

Driss El Yazami ©MAP
Driss El Yazami ©MAP

La deuxième remarque concerne les nouveaux enjeux pour les droits de l’Homme. Cette vague conservatrice n’est pas en effet la seule menace et nous avons besoin d’approfondir la réflexion sur des défis comme celui de l’internet, des mobilités humaines, de la bioéthique, des addictions, du troisième âge, de l’entreprise, … Ce ne sont pas des questions totalement inexplorées par le droit international des droits de l’homme, mais beaucoup reste à faire, au niveau international mais aussi au Maroc. 

 

Après le CNDH, vous voilà pleinement engagé dans le CCME. Toutefois, on vous sent en retrait, tout au moins du point de vue communication. Qu'en dites-vous ?

Oui effectivement, je ne parle pas beaucoup et j’ai refusé de nombreuses demandes d’entretien. Je tenais à observer une sorte de période de réserve, après plus de dix ans d’intense présence dans le débat public. Et puis j’ai donné la priorité plutôt à une réflexion en interne sur l’évolution de l’institution CCME, qui a maintenant douze ans d’existence, ses acquis et ses faiblesses et à une réflexion aussi sur les principales questions soulevées par la migration. 

 

Le mode de direction bicéphale du CCME ne bloque-t-il pas l’action et les missions de cet organisme ?

Le débat public sur cette institution comme à propos des autres instances constitutionnelles est légitime, et je pense qu’il y aurait des leçons à tirer sur cet aspect des choses. Je peux néanmoins vous dire quelles sont mes priorités aujourd’hui. Je crois qu’il est temps d’inaugurer une autre étape, et ceci passe par l’adoption comme le veut la Constitution d’une loi sur le CCME. J’y ai donc travaillé et nous sommes parvenus avec le département de M. Nasser Bourita à une version commune. Et avec des collègues et des chercheurs, j’ai repris les principales thématiques sur lesquelles nous avions travaillé et sur lesquelles nous avons publié des dizaines d’ouvrages pour vérifier leur actualité, les évolutions intervenues, les pistes nouvelles à creuser.

 

Le Maroc a célébré récemment la journée nationale du migrant en faisant la promotion de l’appel aux compétences des Marocains du monde pour contribuer au développement du Maroc. Dans quelles conditions un tel appel peut trouver écho chez les MRE ?

J’ai eu l’honneur de retravailler sur cette question cette année même suite à une sollicitation de Son Excellence M. Chakib Benmoussa, ambassadeur du Royaume à Paris et président de la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement (CSMD). J’ai donc rédigé avec l’aide d’un jeune chercheur marocain, M. Hicham Jamid, un rapport qui a été remis à la commission. J’ai eu aussi le plaisir d’échanger avec la commission, qui compte d’ailleurs plusieurs Marocains expatriés, ainsi qu’avec des chercheurs et d’anciens “émigrés” qui occupent aujourd’hui d’importantes responsabilités au Maroc, comme mes amis Nourredine Mouaddib ou Farid El Asri.

Driss El Yazami ©MAP
Driss El Yazami ©MAP

 

Que ressort de ces lectures et de ces échanges ? 

Il y a d’abord me semble-t-il depuis quelque temps une lecture “catastrophiste” de la mobilité des Marocain-e-s. Confondant souvent émigration illégale (hrig) et migration légale, de nombreux acteurs interprètent ces départs comme autant de condamnations de la situation du pays et de pertes sèches pour la Nation qui a investi dans l’éducation de ces Marocains qui partent, notamment les diplômés. Je penche pour une autre lecture plus positive de ces mobilités : non seulement le phénomène n’est pas spécifique au Maroc, mais il révèle l’entrée du Maroc de plain-pied dans la mondialisation migratoire.

Cette mondialisation s’est développée depuis les années 1990 et se caractérise par une amplification des mobilités humaines, leur généralisation à toute la planète, une globalisation du marché scientifique et la croissance de la mobilité étudiante ; “le rôle du savoir et plus exactement du capital humain s’est accru” et “le taux d’expatriation des migrants qualifiés dépasse ainsi dans toutes les régions le taux d’expatriation global, mais c’est en Afrique et en Amérique latine qu’il est le plus élevé” rappellent respectivement H. Le Bras et C. de Wenden. 

Parallèlement, on assiste aussi à un développement de l’emploi peu qualifié dans un marché très segmenté avec des “niches” (les métiers du “care”, ou les saisonnières marocaines de la fraise par exemple).

Les travaux de notre compatriote de Belgique Abdeslam Marfouk et de ses collègues confirment la normalité, pourrions-nous dire, de l’émigration marocaine qui ne diffère pas fondamentalement des tendances migratoires internationales des récentes décennies. Dans 20 pays de l’OCDE, on a ainsi noté une augmentation de 274% de résidents marocains hautement qualifiés entre 2.000 et 2010, et déjà en 2010, plus de 375.300 Marocains âgés de 25 ans et plus, résidant dans un des pays de l’OCDE, étaient titulaires d’un diplôme universitaire.

Driss El Yazami ©MAP

 

Quelles sont les principales motivations de cette migration des compétences ?

Dans ce contexte marqué par “l’économie du savoir”, dominée par la production et la circulation des connaissances, les compétences marocaines qualifiées se positionnent sur un marché du travail mondialisé, comme leurs pairs du Sud et du Nord et c’est tant mieux par certains aspects. 

Ces compétences le font parce qu’elles cherchent les postes les plus rémunérés et qui leur laissent espérer des évolutions de carrière prometteuses. Mais en plus de la quête d’un environnement professionnel mieux positionné sur la recherche, l’émigration des compétences s’explique également par le désir de disposer d’un cadre de vie propice à l’épanouissement personnel et aux libertés, de vivre dans un environnement social moins contraignant, notamment pour les femmes et d’assurer un meilleur avenir à ses enfants en leur garantissant des systèmes de scolarisation et de formation performants.

Nous sommes donc déjà engagés, que nous le voulions ou non, dans la compétition internationale pour la captation des élites professionnelles: des pays européens développent des politiques dynamiques facilitant l’octroi de visas et de permis de travail aux professionnels des métiers en tension et encouragent l’installation des étudiants étrangers une fois leurs études achevées. D’autres pays comme le Canada et l’Australie ont des “guichets immigration” ouverts en permanence. 

Des millions de personnes postulent comme vous le savez à la loterie américaine, dont des milliers de Marocains. 4458 d’entre eux ont été sélectionnés pour s’installer aux Etats-Unis en 2021.

Il y a par ailleurs une autre forme de mobilité humaine dans laquelle le Maroc est doublement engagé : la mobilité étudiante, qui est aussi l’objet d’une âpre concurrence internationale. 

Nous avons plus de 60 000 étudiants à l’étranger et autour de 20 000 étudiants étrangers inscrits chaque année dans les universités publiques et privées du Maroc. Nous sommes loin du demi-million d’étudiants étrangers d’Australie, mais nous sommes ce que certains chercheurs appellent un hub étudiant émergent. C’est un domaine où il y aurait beaucoup à entreprendre.

 

Comment les pouvoirs publics mobilisent-ils les élites professionnelles marocaines, et sont-ils à l’écoute de leurs besoins et attentes ?

Contrairement à une idée répandue, le Maroc fait partie de la première cohorte de pays qui se sont préoccupés de la mobilisation de leurs compétences expatriées. Dès le mois de janvier 1990, le Maroc signait un accord avec le PNUD pour mettre en place le programme Tokten, qui a notamment donné lieu à trois réunions élargies de compétences organisées au Maroc même en juillet 1993, juillet 1994 et juillet 1995.

Ont suivi depuis le programme FINCOME (Forum international des compétences marocaines à l’étranger), lancé officiellement en 2007 par le ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger, puis MDM-Invest (un fond d’aide à l’investissement, destiné à encourager tout Marocain résidant à l’étranger souhaitant réaliser un projet au Maroc) initié en 2009, puis en janvier 2013, une nouvelle plateforme virtuelle, MAGHRIBCOM, puis le projet SHARAKA, lancé en avril 2014. Le 24 juillet 2017, la présidente de la CGEM et le ministère des MRE lançaient une nouvelle initiative en organisant à Rabat la première édition du Moroccan Business Bridge, et annonçaient la création de la treizième région de la CGEM (l’émigration), aux côtés des douze autres régions de la confédération patronale. Enfin, en mars 2019, un programme belgo-marocain, Maghrib Belgium Impulse-MBI, était lancé pour mobiliser durablement les compétences des Marocains résidant en Belgique, par l’accompagnement des investissements productifs au Maroc. Il faut ajouter à ces initiatives publiques la création de plusieurs réseaux et associations de compétences dans les pays d’immigration, plus ou moins actifs et l’organisation régulière de rencontres entre les étudiants fraîchement diplômés et les entreprises marocaines, comme les forums organisés par l’AMGE Caravane ou Maroc Entrepreneurs en France.

Nous ne partons donc pas de rien. Mais il y a probablement besoin d’une mise à jour de l’évaluation faite en 2011 par Farid El Asri à l’initiative du CCME et d’une politique renouvelée en matière de mobilisation des compétences.

 

Quelles seront les grandes lignes de cette nouvelle politique ?

Cette politique rénovée devrait avoir trois piliers me semble-t-il: la connaissance scientifique ; une vision globale qui intègre toutes les formes de mobilité de et vers le Maroc et enfin un cadrage multidimensionnel et une gouvernance partagée qui rassemble tous les acteurs concernés : gouvernement, secteur privé, université et monde de la recherche, collectivités territoriales et société civile. Ainsi, concernant le premier point, nous avons besoin d’un véritable agenda national de la recherche, qui étudie par exemple les mutations des communautés marocaines (dont les nouvelles générations nées à l’étranger, nos besoins réels en ressources humaines, les motivations de ceux de nos étudiants qui reviennent, etc.

Sur le deuxième axe, nous n’avons pas encore, me semble-t-il, tiré toutes les conséquences de la transformation du Maroc comme un pays d’immigration et un hub étudiant. Qu’offrons-nous aux étudiants étrangers qui souhaitent réaliser une première expérience professionnelle au Maroc ? Comment attirer un nombre plus important d’étudiants ? Enfin, concernant le troisième pilier, une des leçons à tirer de ces trente années de politique publique est qu’elle ne doit pas relever du seul département des MRE. Cette politique doit s’inscrire dans la durée et impliquer tous les acteurs.

 

Au temps du coronavirus, les MRE ainsi que des Marocains ont été bloqués. Le CCME est-il intervenu, de part ou d'autre, pour contribuer au règlement de cette situation ?

Le Conseil s’est en effet préoccupé de cette situation comme l’ensemble de nos compatriotes et des institutions. Il y a eu à notre initiative des contacts avec le gouvernement mais sans plus. Je ne vous cache pas que nous aurions apprécié d’être formellement consultés et plus associés dans les décisions, la communication. Mais je dois dire aussi que face à cette situation entièrement inédite, je comprends que l’exécutif ait été totalement mobilisé sur l’action. La culture de la concertation, de la délibération et de la gestion apaisée du pluralisme avec les instances constitutionnelles et la société civile n’est toujours pas une tradition bien établie.

 

Quid des droits électoraux des MRE ? Dans quelle mesure peuvent-il voter et se porter candidats aux élections ? 

Il ne vous a pas échappé que nous nous rapprochons des prochaines échéances électorales dont les législatives et que le ministère de l’Intérieur a entamé des discussions avec les partis politiques sur la préparation de ces élections et les réformes qu’il convient d’introduire. 

Vous avez aussi remarqué que certains partis ont présenté des mémorandums sur les changements à faire et que d’autres s’apprêtent à le faire. La question de la participation est un des points soulevés dans certains mémorandums et fera partie probablement du menu des discussions. J’estime qu’il est de bonne pratique démocratique de laisser ces discussions se dérouler et que le rôle du Conseil est au mieux de les éclairer par des informations. S’il a un avis, c’est à Sa Majesté le Roi qu’il doit le présenter en premier.

Permettez-moi en conséquence de mettre notre débat proprement marocain en perspective, en donnant quelques éléments internationaux d’éclairage, en précisant qu’il peut y avoir concernant les chiffres présentés des erreurs à une ou deux unités près, mais pas plus.

C’est essentiellement depuis le début des années 1990 et plus encore durant les années 2000 que la participation politique des émigrés s’est développée dans un nombre d’États de plus en plus important. Mais il y a une très grande variété de situations, allant des États qui n’ont prévu aucun droit politique pour leurs citoyens expatriés et ceux qui accordent ces droits même à des descendants des émigrés qui n’ont jamais résidé dans le pays d’origine des parents. Les disparités portent sur les modalités d’inscription, le mode opératoire, les scrutins auxquels les expatriés peuvent participer, et enfin la représentation proprement dite des émigrés ou non.

L’inscription de l’expatrié peut se produire sur la base du volontariat (il demande son inscription sur la liste des électeurs) ; elle doit être régulièrement renouvelée pour certains pays, ou peut-être automatique (l’émigré peut voter sans avoir à en faire la demande explicite avant chaque élection).

 

Au-delà du principe, quelles sont les modalités d’application du droit de vote ?

Les modalités d’exercice du droit de vote des électeurs établis à l’étranger varient : vote physique (dans les consulats, les ambassades ou des bureaux établis à l’étranger) ; par procuration ; par courrier ; par télécopie ou par un vote électronique. Dans quelques cas, il y a une obligation de se déplacer au pays et certains pays organisent le vote sur plusieurs jours. Les émigrés peuvent être invités à participer à différentes élections : législatives, présidentielles, référendums, régionales (l’État du Michoacán au Mexique par exemple) ou supranationales (Parlement européen ; Parlement andin) voire même aux primaires aux États-Unis.

L’allocation des votes émis à l’étranger peut également varier sensiblement d’un État à l’autre selon qu’ils sont comptabilisés dans la circonscription électorale située sur le territoire national avec laquelle l’émigré justifie un lien objectif (circonscription où il est né, dernière circonscription où il a voté avant d’émigrer) ; dans une circonscription précise définie par la loi électorale (le vote des Russes résidant à l’étranger est comptabilisé dans la circonscription de Moscou par exemple) ; ou dans une circonscription extraterritoriale réservée aux seuls électeurs résidant à l’étranger. 116 États possèdent un texte législatif sur le droit de vote depuis l’extérieur et dans ces pays, les émigrés peuvent participer à différents types d’élections. Certains pays n'appliquent qu'une seule méthode de vote, comme le vote physique (Bulgarie, Croatie) ou le vote par correspondance (Italie). D'autres pays utilisent plusieurs méthodes de vote à distance afin de stimuler la participation électorale, comme le vote personnel, le vote par correspondance et par fax (Nouvelle-Zélande). D'autres pays ont eu recours à internet (France, Suède).

Quid de la représentation politique des MRE ?

Quatorze États ont mis en place une forme de représentation parlementaire selon les dernières informations collectées et le nombre d’élus dans ces circonscriptions varie lui aussi grandement selon les pays (1 au Mozambique et 18 en Italie).

La création de sièges de députés de l’étranger au sein des parlements nationaux est donc un phénomène limité qui a été mis en place dans cinq pays en Afrique (Algérie, Mozambique, Cap Vert, Tunisie, Sénégal), six en Europe (Portugal, France, Italie, Croatie, Roumanie, Macédoine), et trois en Amérique (Colombie, Équateur, République dominicaine).

C’est aussi un phénomène relativement récent qui date pour l’essentiel de la fin des années 1990 : Portugal (1974), Croatie (1990), Italie (2001), France (2008) Roumanie (2008), Macédoine (2011), Colombie (2002), Équateur (2002), République dominicaine (2010), Mozambique (1990), Cap Vert (1992), Algérie (1997), Tunisie (2011), Sénégal (2016).

Néanmoins, il y avait une représentation des Français de l’étranger au Sénat depuis la fin des années 1940 et le Maroc a eu une expérience de représentation des Marocains de l’étranger, entamée en 1984 et interrompue en 1993. Nous sommes le troisième pays au monde à l’avoir fait.

Une dernière remarque à retenir de ce bref comparatif : sauf exception, le taux de participation des émigrés est généralement faible, moins de 50%, et tend à reculer avec le temps.

 

Quels sont les enjeux qui se posent en la matière dans le cas du Maroc ?

Les questions qu’il faut nous poser concernent les modes d’inscription, les modalités de vote, les scrutins qui devraient être ouverts à la participation des émigrés (communales, provinciales, régionales, législatives, référendums) et enfin leur représentation proprement dite. Sur cette dernière problématique, il faut non seulement décider dans quelle chambre on prévoit cette représentation, mais aussi le nombre d’élus éventuels. La tenue d’élections au suffrage universel direct, si elle était d’aventure envisagée, devrait être mûrement pesée: quelle serait l’attitude des gouvernements et des sociétés des pays de résidence ? Comment garantir le déroulement de campagnes électorales équitables et incontestables sur des territoires étrangers souverains ? Comment trancher les litiges éventuels ?

L’autre question de fond à se poser me semble-t-il est de bien analyser les mutations en cours dans les différentes communautés d’origine marocaine, transformées par les processus d’enracinement en cours (naturalisations, émergence des deuxièmes et troisièmes générations, etc.). Quels seront les effets d’une éventuelle représentation ? Quelles sont les attentes des différentes générations ? Le principe qui doit guider l’action des autorités marocaines est d’accompagner les processus d’enracinement des populations d’origine marocaine dans les sociétés de résidence. Et non de les contrecarrer.

 

Vous avez été partie prenante de la COP22. Quel bilan faites-vous de cet événement plus de quatre ans après ?

Cette Cop est intervenue après celle de Paris qui avait marqué les esprits, notamment grâce à la conclusion de l’Accord. Le défi était donc important, mais je crois que nous l’avons relevé et réussi une belle Cop. Marrakech a d’évidence renforcé le positionnement et la crédibilité du Maroc sur les questions du climat et de l’environnement de manière générale. Le Sommet des chefs d’Etat africains impulsé par Sa Majesté a permis de mettre à l’honneur un continent qui contribue peu aux émissions, mais qui souffre des effets du dérèglement climatique. Je crois aussi pouvoir dire que la zone verte, qui accueillait les acteurs non-étatiques a été une réussite, une des plus ouvertes et des plus foisonnantes de l’histoire des COP : la société civile marocaine est sortie plus forte de la COP22. 

A l’initiative du pôle société civile, c’est la première COP où une réunion de bilan entre la CNUCC, la présidence sortante, la présidence entrante et les acteurs non étatiques a été organisée. Le Partenariat de Marrakech pour l’action climatique a pour sa part institutionnalisé la collaboration entre les Etats et les acteurs non-étatiques et notamment les entreprises et les collectivités territoriales. Les territoires, les universités et les entreprises deviennent de jour en jour des acteurs clefs et dynamiques de la lutte pour le climat. 

Nous avons à cet égard fait accréditer 22 entités marocaines dans les réseaux thématiques reconnus par la CNUCC ou le Programme des Nations unies pour l’environnement dont la CGEM, des universités… Mais il est difficile de mesurer les effets à long terme sur la société et les autres acteurs marocains de tels évènements et la culture de l’évaluation est encore trop faible. J’ai pour ma part assisté et participé ces dernières années à trois grands rendez-vous à Marrakech : le Forum mondial des droits de l’Homme en 2014, la COP22 en 2016 et les deux sommets sur les migrations dont la Conférence pour l’adoption du Pacte global sur les migrations en 2018. 

Trois réussites incontestables. On aurait aimé que les protagonistes marocains de ces rencontres se retrouvent régulièrement, dans leur diversité, pour faire le point et envisager les étapes suivantes.