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Edgar Morin: ‘‘Le Maroc a des atouts écologiques’’

Par Mohamed Amine Harmach
Edgar Morin est Docteur honoris causa  de plus de 30 universités dans le monde, dans divers domaines ©DR
Edgar Morin est Docteur honoris causa de plus de 30 universités dans le monde, dans divers domaines ©DR
Âgé de 97 ans, le philosophe français Edgar Morin milite toujours pour la cause environnementale. Dans cet entretien accordé à BAB, il appelle à une nouvelle voie où écologie, nourriture, consommation, santé et mieux-vivre deviennent des notions inséparables.

BAB: Le Maroc est en plein débat sur le nouveau modèle de développement. Cela pourrait constituer une occasion pour mettre l'écologie au centre de ce modèle. Qu'en pensez-vous ?

Edgar Morin: Tout d’abord, je pense qu’il faut repenser la notion même de développement. Déjà au Maroc, l’idée de développement humain a été mise en avant pour indiquer que ce n’est pas seulement un processus économique ou technique.
Si l’on conçoit un développement qui concerne nos vies humaines, alors je pense qu’il est clair qu’on doit ajouter à la notion de développement celle d’enveloppement. C’est-à-dire qu’il faut que les personnes, les individus, les citoyens restent enveloppés dans leur culture, dans leur communauté, que les “je/moi” soient toujours dans un “nous” collectif. Parce que vous savez très bien que les influences du développement à l’occidentale tendent à dégrader les solidarités traditionnelles dans la plupart des pays. C’est là une première précision préalable.  

Quelle place devrait donc occuper l'écologie dans ce modèle ?

L’écologie doit être présente dans chaque constituant d’une nouvelle politique de développement. Parce que cette politique doit comporter  plusieurs éléments convergents. Tout d’abord, il y a l’énergie. A mon avis, la transition écologique doit opérer l’utilisation de plus en plus grande des énergies propres au détriment des énergies sales, comme celles du pétrole. Et là-dessus, le Maroc a tous les éléments (soleil, mer, vent...) pour développer les énergies non-polluantes: énergies solaires, énergies marémotrices, énergies thermiques, éoliennes, etc.
Cela étant-dit, il y a le problème des grandes villes qui sont effectivement polluées par un excès de circulation automobile, comme on peut s’en rendre compte dans les villes européennes, mais aussi même à Casablanca ou à Marrakech.
Là aussi, il y a une politique qui consiste à limiter la circulation automobile dans les centres historiques des villes, et par là même, à créer des ceintures de parking souterrains et aériens autour des villes et à favoriser la circulation par des moyens publics non-polluants, ou bien des bicyclettes et autres. Tous ces grands travaux stimuleront l'activité économique et réduiront le chômage . En même temps,  cette dépollution va être très importante pour la santé des habitants des villes et allégera le budget de la santé publique.

Outre les villes, les énergies, d'autres constituants composent ce modèle...

Un autre constituant se trouve dans les campagnes, dans les zones rurales. Il est certain là aussi que  l'agriculture industrialisée tend à stériliser les sols qui perdent effectivement toute vie. Dans ce sens, vous le savez, la disparition des vers de terre dans beaucoup de pays est une catastrophe. Cette tendance de l'agriculture industrialisée détruit les oiseaux, les coquelicots... et, en plus, nous donne des produits souvent insipides, standardisés et parfois même  nocifs par les pesticides qu’ils comportent. Donc, je pense qu’il y a une grande politique des campagnes à mener. Le Maroc a commencé par encourager l'agriculture fermière et l'agro-écologie. Il faut aider le monde paysan à aller dans ce sens. D’autre part, cette nouvelle politique ne concerne pas seulement les énergies, les villes et les campagnes. Il faut aussi sauvegarder la nature, la biodiversité qui est une richesse, il faut sauvegarder les forêts, c’est-à-dire procéder à des reforestations face à la déforestation. Il faut protéger les eaux de rivières et les lacs de la pollution et du gaspillage. Il faut éviter la surpêche en mer. Il y a donc quelque chose de très important qui est en jeu. Vous voyez, c’est un ensemble qui comporte un peu tous les aspects de la vie sociale et qui par là même, je crois, peut être un très grand stimulant pour le mieux-vivre.

Prendre le virage écologique est-ce une utopie ou une nécessité aujourd'hui ?

C’est une nécessité. La première raison fondamentale, c’est que les sociétés humaines sont des sociétés qui développent leur autonomie. Mais cette autonomie ne peut être développée que par une dépendance à leur environnement naturel. Par exemple, prenons déjà l’énergie, nous ne pouvons en effet être autonomes (voiture, industrie, chauffage) que parce que nous captons l’énergie extérieure jusqu’à présent fossile et maintenant de plus en plus solaire, marémotrice, géothermique, etc. Donc nous dépendons de la nature. D’autre part, nous en dépendons, nous urbains, par la nourriture, par les produits de la consommation qui sont souvent des produits transformés à partir de matières naturelles.

Penseur de la complexité, Edgar Morin définit sa façon de penser comme “co-constructiviste” ©DR
Penseur de la complexité, Edgar Morin définit sa façon de penser comme “co-constructiviste” ©DR


À partir du moment où l’autonomie humaine dépend de son écologie naturelle, il est certain que c’est vital de prendre ce virage écologique et que l’utopie est de croire que tout peut continuer alors que tout se dégrade.

Les pays en voie de développement peuvent-ils assurer cette transition seuls ou cela exige-t-il la collaboration des grandes puissances ?

Là-dessus, je dirais que chaque nation doit avoir sa propre politique dans ce domaine en fonction de ses caractères originaux. Mais en même temps, chaque nation devrait bénéficier des contributions nécessaires extérieures, notamment de la part des grandes puissances riches. Là-dessus, vous savez que le système international n’est pas très cohérent et très efficient et que jusqu’à présent, les grandes réunions pour traiter ces grands problèmes n’ont pas abouti à des résultats importants. Or, aucun pays ne peut seul traiter ce problème qui a des caractères planétaires incontestables. Donc, il est évident que tout ceci requiert une solidarité planétaire, que cela nécessite une prise de conscience un peu partout, parce que tous les pays ont des problèmes écologiques à des titres divers.
Le grand défi, c’est donc de progresser aujourd’hui dans la prise de conscience et la prise de décision aux niveaux local, régional, national, continental, mondial.

Comment remédier aux lobbies industriels qui freinent l'action environnementale ?

Les lobbies veulent sauvegarder leurs privilèges et leurs monopoles . Ils s’efforcent effectivement d’empêcher des prises de décisions politiques et de mesures vitales nécessaires, que ce soit au niveau des parlements ou des gouvernements. La presse mondiale a parlé à maintes reprises des lobbies de grandes multinationales du type Monsanto, etc. Et à ce niveau, devraient s’imposer de manière importante la force du pouvoir politique, sa capacité de résister au processus de corruption, voire même de séduction. Car, effectivement, nous le voyons en France, ces lobbies réussissent à empêcher des mesures de salut public.   

En France par exemple, Nicolas Hulot a fini par démissionner de son poste de ministre de l'Écologie. Cela voudrait-il dire que le changement de l'intérieur du système n'est plus possible ?

Le changement de l'intérieur d’un système vient toujours de forces qui sont au début minoritaires et qui, par la suite, prennent de l’ampleur. Et alors, elles produisent le grand changement d’orientation. Il est certain qu’il faut changer de cap, changer de voie, la voie qu’on suit actuellement avec l’orthodoxie économique dominante et avec le pouvoir énorme de ces puissances qui, à travers les lobbies, réussissent à freiner toute initiative. Il est évident que tout ceci nécessite une transformation, qui, elle-même, ne peut être que progressive parce qu’elle nécessite une prise de conscience des citoyens, une prise de conscience des politiques, une prise de conscience généralisée.

La science et la recherche, dans le contexte actuel, peuvent-elles apporter la solution ?

Tout d’abord, l’écologie est une science qui a été fondée à la fin du 19e siècle et qui s’est développée à partir des année 30 et 40 du siècle dernier. Elle est fondée sur le caractère organisateur des écosystèmes. C’est en elle-même une science indispensable à pratiquer et à enseigner. L’écologie n’est pas seulement un mouvement pour sauvegarder les intérêts vitaux de la nature et de l’humanité. C’est  la science du monde vivant dans son organisation et sa relation avec le monde humain. Les ruraux ont besoin, d’un côté, des savoirs traditionnels accumulés par les générations, mais aussi des connaissances scientifiques, pas seulement strictement écologiques, mais aussi fondées sur les connaissances du monde biologique, végétal et animal. Donc, il doit y avoir coopération entre les acquis sans cesse renouvelés des sciences et ceux d’un savoir traditionnel. On ne peut pas opposer l’un à l’autre, ils sont  complémentaires.

Dans quelle mesure les zones rurales et les sociétés traditionnelles peuvent-elles participer à cette transition et être même au centre ?

Vous savez, on peut dire que l’agriculture industrialisée -qui à un moment donné a obtenu des rendements très utiles dans des conditions de croissance démographique- produit aujourd’hui des nuisances plus importantes que les bienfaits qu’elle a apportés. Ainsi, l’on est amené à reconsidérer la valeur des formes plus traditionnelles de la vie rurale et, du même coup, à sauvegarder le monde paysan. Une des tragédies en France, par exemple, c’est la désertification des campagnes, c’est la disparition des paysans: Il ne reste plus que 2 ou 3% d'agriculteurs, alors qu’en 1950, ils étaient encore 50% de la population. Donc, il faut limiter l'exode rural, revitaliser les campagnes. Une grande Nation comme le Maroc doit  non seulement exporter et importer des produits agricoles, mais avoir une base nourricière nationale solide.

L'œuvre du philosophe et sociologue Edgar Morin connaît un rayonnement international ©DR
L'œuvre du philosophe et sociologue Edgar Morin connaît un rayonnement international ©DR

Vous parlez de dépollution comme nouvelle voie politique. Que nécessite un tel
chantier ?

Comme je vous l’ai dit, la nouvelle voie nécessite la dépollution des villes, des zones industrielles et aussi des campagnes. Tout ceci est une nécessité de santé générale et de santé publique. Ce n’est pas la dépollution qui est en elle-même une nouvelle voie, mais c’est la dépollution qui fait partie de la nouvelle voie.

Quel est le rôle des individus dans le combat écologique ?

Cette question est très importante. Nous nous rendons compte que nous individus, en France par exemple, nous commençons à jouer un rôle ne serait-ce qu'en modifiant nos modes de consommation et d’achat de produits, par exemple, parce qu’il y a un besoin de plus en plus conscient d’une nourriture saine. Parce que le besoin est de plus en plus conscient que la santé ne s’obtient pas par les médicaments, ces derniers guérissent des maux et des maladies, mais elle s’obtient par une nourriture et une activité saines. Cette prise de conscience fait que les supermarchés en France ont été amenés à créer leurs rayons bio. Plus nous changeons, plus nous sommes capables d’élire des objets sains, des objets utiles, non pas des objets qui ont une fonction illusoire, plus les choses s’amélioreront.
Dans le fond, les choses changent aussi bien quand, au niveau des décisions, on prend des initiatives créatrices. Mais ces initiatives créatrices peuvent être favorisées   au cours du changement dans les mœurs et les habitudes des citoyens et individus, femmes et hommes. L’avenir se joue évidemment dans l’élaboration de ce que j’appelle la nouvelle voie: Dans cette nouvelle voie, on peut dire qu'écologie, nourriture, consommation, santé et mieux-vivre deviennent des notions inséparables qui dépendent les unes des autres. Et c’est ça qui est important, c’est ça que l'éducation, la presse et les médias devraient contribuer à faire connaître.

Quel rôle peut jouer un pays comme le Maroc, voire l'Afrique en général, dans la protection de notre planète, sachant que les pays en voie de développement subissent de plein fouet la dégradation de la nature ?

Les pays africains doivent éviter au maximum les dégradations que produisent les prises de contrôle ou de possession par des puissances extérieures de leurs ressources, qu'il s'agisse de leurs ressources rurales alimentaires ou de ressources minières ou industrielles.
Par exemple, nous voyons dans des pays, surtout subsahariens, des zones entières où les paysans sont dépossédés et sont en plus réduits à la condition de prolétaires de bidonvilles au profit de ces grandes exploitations
industrielles. Celles-ci non seulement sont malsaines, non seulement détruisent le sol, mais leurs produits vont au bénéfice de ces puissances extérieures, pas seulement occidentales, mais aussi chinoises, japonaises, coréennes…
Donc premier problème, il faut empêcher la dégradation, c’est-à-dire- avoir un minimum d’autonomie. Mais je le répète: L’autonomie absolue n'existe nulle part, nous sommes tous interdépendants, mais chacun doit sauvegarder quelque chose de vital de son autonomie.

Entre 1977 et 2004, Edgar Morin publie les six tomes de son oeuvre majeure  “La Méthode” ©DR
Entre 1977 et 2004, Edgar Morin publie les six tomes de son oeuvre majeure  “La Méthode” ©DR

L’Afrique a donc une carte à jouer...

D’une part, il est certain que dans le globe, l’Afrique possède d’énormes ressources naturelles dans divers domaines: Biodiversité, botanique, zoologique et mines. Elle devrait les sauvegarder au maximum.
D’autre part, des pays africains jouissent de conditions climatiques favorables en ce qui concerne le solaire et les vents (alizés) et peuvent  développer une économie saine, mais sur la base non plus de la dépendance, mais de l'inter-dépendance.
Par ailleurs, je crois que les pays maghrébins n'ont pas seulement des ressources, mais sont aussi confrontés à des risques (déforestation, désertification, sécheresse) et qu’ils doivent avoir une politique adéquate pour y faire face.
Et puis, je pense que ce serait très intéressant si les pays africains savaient s’associer pour eux-mêmes constituer leur propre lobbie auprès de ces grandes puissances qui continuent à les coloniser économiquement.
Et ces pays peuvent faire pression parce qu’ils ont des ressources nécessaires aux grandes puissances, ne serait-ce que dans le cas des métaux rares nécessaires à l’électronique et à leurs techniques de plus en plus sophistiquées.

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