‘‘En vingt ans, une révolution douce’’

Par Mohamed Aswab
Mohamed Benhammou, directeur du Centre marocain des études stratégiques (CMES) et du Centre africain des études stratégiques (CAES) ©MAP/Hamza Mehimdate
Mohamed Benhammou, directeur du Centre marocain des études stratégiques (CMES) et du Centre africain des études stratégiques (CAES) ©MAP/Hamza Mehimdate
Dans cet entretien accordé à BAB magazine, le directeur du Centre marocain des études stratégiques (CMES), Mohamed Benhammou, analyse les fondements et les manifestations du soft power marocain des points de vue diplomatique et de la politique étrangère.

BAB: Du point de vue diplomatique, comment le Maroc a-t-il pu construire, en vingt ans, son Soft Power  ?

Mohamed Benhammou: Depuis l’intronisation de Sa Majesté le Roi, il y a eu un grand changement dans l’approche diplomatique marocaine, que ce soit au niveau des méthodes, des moyens ou des priorités qui ont évolué. Certes, les questions qui représentent pour le Maroc un caractère sacré, telle l’intégrité territoriale du Royaume, sont restées la grande priorité, mais on a vu que le Maroc a, de plus en plus, favorisé le multipartisme tout en développant ses relations bilatérales.
Il s’agit aussi d’une approche qui s’est ouverte sur de nouveaux espaces géopolitiques et géostratégiques avec notamment des percées en Asie, en Amérique latine et en Afrique. C’est une approche pragmatique qui a favorisé la création et le renforcement des espaces d'intérêt commun avec les partenaires. Il s’agissait, dans ce cadre, de s’ouvrir sur de nouveaux partenaires, tout en maintenant la place qui était celle des partenaires traditionnels du Maroc.
Comment s’est traduite dans les faits cette nouvelle dynamique ?
C’est une dynamique qui a façonné la diplomatie marocaine et qui a donné aussi ce nouveau visage du Royaume. Aujourd’hui, notre pays par son soft power a une présence consistante sur plusieurs questions et dossiers dans plusieurs espaces en menant une diplomatie d’influence. Le Maroc est désormais un acteur incontournable sur nombre de questions. Mais il est aussi un acteur qui a montré beaucoup de réalisme et d’ouverture avec une meilleure compréhension des évolutions de l’ordre international et aussi des différents défis auxquels le monde d’aujourd’hui fait face.

Dans quel contexte, pourquoi et comment le Maroc a opté pour le Soft Power ?

Actuellement, on voit beaucoup de pays favoriser le soft power au hard power. Le contexte international ne se prête plus à jouer du hard power. La géopolitique mondiale est très bouleversée dans plusieurs espaces. Les questions auxquelles le monde fait face aujourd'hui connaissent une accélération et le monde dans lequel nous vivons est en perpétuel mutation, ce qui fait qu’il est difficile de mettre en place une stratégie qui peut s’inscrire dans une longue durée. Les équilibres et les déséquilibres sont provisoires et les rapports de force le sont autant, ce qui fait que nous sommes dans une phase où les pays qui ont une meilleure analyse de la politique internationale sont les mieux lotis. Ce qui favorise la voie du soft power et d’une diplomatie d’influence qui ne se base pas sur des alliances fixes mais plutôt sur une diplomatie qui noue des relations avec des partenaires en fonction des questions ou des dossiers autour desquels ils peuvent développer des intérêts communs.

En analysant la politique étrangère marocaine au cours des vingt dernières années, on se rend compte qu’il n’y a pas eu que le soft power, mais aussi des cas où le Maroc a imposé sa volonté à chaque fois qu’il s’agissait d’une atteinte à ses intérêts suprêmes. Qu’en pensez-vous ?

M. Benhammou accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Hamza Mehimdate
M. Benhammou accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Hamza Mehimdate

En effet, il s’agit pour le Royaume d’une politique pragmatique qui traite les questions et les relations avec les partenaires en fonction de ce qu’ils apportent ou non et en fonction de leurs positions s’agissant des questions sacrées du Maroc et de ses intérêts vitaux. C’est la raison pour laquelle, même si le Maroc favorise concernant plusieurs questions le dialogue, le consentement, le compromis et le respect mutuel, il se montre intransigeant quand il s’agit des questions vitales, notamment son intégrité territoriale. On a vu une succession de positions qui ont démontré une grande fermeté, ce qui a fait que les partenaires qui ont eu à gérer certaines relations ou certaines phases de crise ou de conflictualité avec le Maroc ont compris qu’il y a des lignes rouges qu’ils ne doivent pas dépasser et que traiter avec le Royaume du Maroc c’est traiter avec une grande nation, avec un grand passé et un grand présent. Un pays qui était agissant par le passé et qui l’est aujourd’hui, ce qui implique de la part des partenaires du Royaume beaucoup de respect et surtout une prise en considération de tout ce qui est inacceptable pour le Maroc et tout ce qui peut nuire à ses intérêts. Le Royaume est beaucoup plus dans une logique réaliste et transparente; c’est dire qu’on est prêt à être dans une relation gagnant-gagnant, mais en même temps on refuse qu’il y ait des positions qui portent atteinte à nos intérêts.

Il ne s’agit pas seulement de la diplomatie, mais aussi de plusieurs paramètres, notamment l’économie, le culturel, le religieux… Quel est l’apport de ces autres aspects et sont-ils aussi déterminants ?

En vingt ans, le Maroc a beaucoup changé et évolué. Le progrès réalisé en vingt ans est inégalé. Ce que le Maroc a réalisé sur les deux dernières décennies est une véritable révolution douce qui s’est traduite par l’édification d’un État moderne et d’un pays qui s’inscrit dans la nouvelle ère. Le Maroc a beaucoup changé et on n’est pas devant des politiques mais devant une stratégie de renforcement des fondements d’un État moderne et d’évolution de la société. Il s’agit d’une véritable
stratégie globale.
Rien qu’en termes d’infrastructures, le Maroc d’aujourd’hui par ses routes, par ses ports et par ses aéroports n’a rien à voir avec le Maroc d’il y a vingt ans. Quand on évalue aussi les volets institutionnel et constitutionnel, on réalise que beaucoup a été fait pour la mise en place d’institutions démocratiques. Quand on fait aussi le bilan de l’ensemble des réformes qui ont touché la société et l’espace social dans son acception large, on mesure l’ampleur des réalisations.

Quelles sont les manifestations de cette évolution s’agissant du rayonnement du Royaume à l’international ?

Nous sommes face à une véritable stratégie de changement qui permet de hisser le Maroc au rang des grandes nations, un État qui se modernise et se positionne pour être, sur les plans régional, continental et international, un acteur respecté et écouté. C’est un grand investissement, beaucoup de travail et une stratégie très réfléchie qui ont permis au Maroc de réaliser, en vingt ans, ce que beaucoup de pays, avec des moyens dont le Maroc ne dispose pas, n’ont pas réussi à atteindre.

Selon Mohamed Benhammou, ce que le Maroc a réalisé en 20 ans est inégalé ©MAP/Hamza Mehimdate
Selon Mohamed Benhammou, ce que le Maroc a réalisé en 20 ans est inégalé ©MAP/Hamza Mehimdate

Comment expliquer le Soft Power marocain d’un point de vue géographique ?

Le Maroc, de par son histoire, a toujours été dans un environnement assez mouvementé, que ce soit à l’Est, à l’Ouest ou au Sud de ses frontières. On n’est plus dans les ères anciennes, mais il faut dire aussi que la géographie est un élément qui impose sa logique, une constante qu’on doit toujours prendre en
considération. Certes, la position géographique du Maroc lui octroie des atouts, mais il y a aussi beaucoup de convoitises. Notre pays a traversé des phases difficiles avec une partie de son voisinage mais il a su bien analyser chacune des étapes et a su négocier chaque phase de ces étapes et ainsi surmonter chacun des obstacles rencontrés.
Il faut dire aussi que le Maroc agit en tant qu'État responsable gardant un oeil sur l’avenir. Car, on peut faire face à des situations difficiles mais on ne peut pas changer son voisinage.
Et si les rapports de force aujourd’hui ne vont pas dans le sens de l’intégration avec notre voisinage à l’Est comme au Sud et vers des relations plus fortes avec nos voisins, il y a quand même un souci de préserver le futur. Aujourd’hui, tout en gérant les problèmes en place, il s’agit de favoriser l’émergence d’éléments ou de facteurs qui vont militer pour un meilleur avenir commun et, surtout, militer pour une intégration maghrébine et des relations plus fortes et stratégiques avec les espaces méditerranéen et africain.

 

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