Enfin, une fiction bien de chez nous !

Par Meriem Rkiouak
Raouiya (Fatima Harandi) dans le rôle de Lalla Mama, cheffe du clan Kennani (D) et Hind Benjbara ayant interprété le rôle de Hanae Kennani, petite-fille de Lalla Mama ©DR
Raouiya (Fatima Harandi) dans le rôle de Lalla Mama, cheffe du clan Kennani (D) et Hind Benjbara ayant interprété le rôle de Hanae Kennani, petite-fille de Lalla Mama ©DR
En Ramadan dernier, les téléspectateurs marocains étaient sur un petit nuage. “Rdat Lwalida” est revenue pour une seconde saison qui a tenu (presque) toutes ses promesses. Pour ses deux saisons, ce drame social qui porte la signature de l’inimitable Zakia Tahiri a réconcilié les férus du petit écran avec la fiction télévisuelle marocaine.

Le décor: un quartier marocain, une soirée de Ramadan 2019. En passant dans la rue vers 20H30, il n’est pas rare d’entendre résonner en écho une douce mélodie venant des foyers. “Tous les soucis, tous les chagrins de nos jours peuvent être surmontés grâce à… ‘Rdat Lwalida’ (la bénédiction maternelle). Nous continuons à vivre dans ce monde en faisant peu de cas de ce qui l’illumine… ‘Rdat lwalida’”.
Il s’agit du refrain du générique de la série télévisuelle éponyme, dont la saison II, diffusée sur “Al Aoula”, a tenu en haleine les téléspectateurs marocains tout au long du mois sacré. Passée l’heure du “ftour”, nos concitoyens étaient nombreux à rester scotchés devant leur téléviseur, sans se saisir, en désespoir de cause, de leurs télécommandes pour zapper vers une superproduction égyptienne ou un énième feuilleton turc à l’intrigue fade et au doublage suspect. Zakia Tahiri, réalisatrice et co-scénariste, peut être fière d’avoir réussi “la prouesse” de réconcilier les fidèles du petit écran avec la production dramatique marocaine.

Réalisme, émotion et esthétique: Un menu de chef !

Les ingrédients de ce plat alléchant, star de la grille des programmes de la première chaîne nationale et de Youtube où il compte plus d’un million de vues pour chacun de ses épisodes, sont les suivants: Un scénario à base d’une histoire maroco-marocaine, un menu de thèmes variés mais assortis avec dextérité, un zeste de suspense, un soupçon d'humour noir, une poignée de scènes tirées du quotidien où le réalisme ne gâche pas l’esthétique et une belle brochette d’acteurs - vétérans et en herbe- qui convainquent, enfin ! Et la mayonnaise a pris, en toute logique.
L’histoire n’a pourtant rien d’extraordinaire: elle revient sur la sempiternelle lutte des classes, sur fond d’une relation maman-fils tumultueuse et d’une idylle compromise par la misère.
Tout au long des 60 épisodes des deux saisons, la caméra fait un aller-retour entre les quartiers de l’ancienne ville de Casablanca où patauge le héros Karim, un chômeur désabusé campé avec maestria par Abdelilah Rachid, avec sa soeur et sa maman (Saadia Azgoune), et la luxueuse villa tangéroise de l’aristocratique famille Kennani, un poids lourd du monde des affaires, menée d’une main de fer par l’invincible “Lalla Mama” (Fatima Harandi alias Rawia). Deux familles hantées par un passé qu’ils pensaient avoir enterré à tout jamais, mais qui finit par rattraper jusqu’à leurs petits-enfants. Le tout sur fond d’une romance, très marocaine, entre Karim et Souad (Fatima Zahra Lahrech), sa dulcinée qu’il quitte à contrecoeur -tout comme sa mère- à la recherche d’un meilleur horizon à Tanger, chez les richissimes Kennani.
Et, au passage, des jeunes sans horizon englués dans le chômage, la délinquance et la toxicomanie, une maman loup délaissée par son fils unique, une idylle gâchée par la misère, une bourgeoisie sans foi ni loi confrontée à ses démons... Bref, une histoire bien de chez nous.
“Rdat Lwalida a touché les téléspectateurs en leur montrant des personnages qui vivent des problématiques proches des leurs. Le public, notamment les jeunes, s’est reconnu dans la série et c’est ce qui explique en partie son succès. Les gens ont aimé le mélange de réalisme, d’émotion et de drame”, confie Zakia Tahiri dans un entretien accordé à BAB Magazine.

Une fiction qui nous ressemble, le “Tamaghrabit” paie

En un mot, c’est le “Tamaghrabit” de la série qui a été son code d’accès aux foyers des Marocains, abonde dans le même sens Oussama Bastaoui qui incarne “Fouad”, le compagnon d’infortune de Karim qui profite de l’escapade tangéroise de son meilleur ami pour convoler en justes noces avec Souad dont il est éperdument amoureux.
“En lisant le scénario que Zakia Tahiri m’a remis, je suis immédiatement tombé sous le charme. C’est une histoire aussi simple que profonde qui touche chacun de nous quelque part. Les téléspectateurs avaient soif de regarder un feuilleton qui leur parle, leur ressemble. Donc, ils ont eux aussi eu le coup de foudre”, explique le jeune comédien contacté par BAB.

Saadia Azgoune (Dans le rôle de Keltoum, mère de Karim) ©DR
Saadia Azgoune (Dans le rôle de Keltoum, mère de Karim) ©DR


Un coup de foudre du côté du public, mais aussi un coup de pouce publicitaire du côté des producteurs (Campagne à tambours battants pour les saisons 1 et 2 sur Al Aoula, place de choix dans les panneaux d’affichage, etc). Selon Mustapha Taleb, critique de cinéma, les producteurs ont fait preuve d’intelligence et d’un sens aigu de “marketing” qui se reflètent jusque dans le choix du titre.
“La réalisatrice a touché la corde sensible en optant pour le titre de ‘Rdat Lwalida’, avec toute la charge émotionnelle et symbolique qu’il comporte. Pour tout Marocain qui se respecte, la bénédiction maternelle est quelque chose de sacré. D’entrée de jeu, le public est séduit”, explique-t-il à BAB.

Abderrahim Samadi (Ba El Assouli) ©DR
Abderrahim Samadi (Ba El Assouli) ©DR


“Sur le fond aussi, l’oeuvre possède tous les atouts pour réussir: Un scénario solide, une trame foisonnante mais cohérente et bien maîtrisée la plupart du temps, un dialogue réaliste et bien ficelé, des rebondissements qui tiennent le spectateur en haleine et une pléiade d’acteurs, débutants et chevronnés, qui, confiés aux bons soins de Zakia Tahiri, s’investissent à fond dans leurs rôles respectifs. Bref, je trouve que l’oeuvre montre que notre scène dramatique a atteint l’âge de la maturité”, soutient-il.

Saison I vs saison II: Le défi

En éternelle insatisfaite qui ne fait pas dans la demi-mesure, Zakia Tahiri, confortée par le coup d’éclat de “Rdat Lwalida I”, a tenté un nouveau coup de maître: confectionner une saison II à ses risques et périls. Ce n’était pas une mince affaire, nous avoue-t-elle.
“J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans une nouvelle saison. Le public connaît déjà les personnages et n’a plus la surprise de la découverte et de la nouveauté, il est donc plus difficile de le satisfaire ou de le surprendre”.
A l’aune de toutes ces contraintes, l’on peut dire que “Rdat Lwalida II” a tenu (presque) toutes ses promesses.
“La saison 1 était plus ‘douce’. La saison 2 emmène le spectateur vers des côtés plus sombres, plus âpres des personnages.  L’histoire est plus complexe, le rythme est plus rapide, les ellipses plus franches. Il faut suivre, le spectateur est parfois malmené. Alors je peux comprendre que certains préfèrent la saison 1, par nostalgie aussi peut-être…”, concède la réalisatrice.
Même si la 2ème saison n’a pas été plébiscitée par la critique et n’a pas réussi, non plus, à égaliser l’audience de la première édition, le succès ne s’est pas démenti. Le public était aux anges.
“Je m’attendais à ce que la saison 2 soit de moindre qualité que la première. A ma grande surprise, elle a fait plus fort, avec une intrigue encore plus riche et un suspense à couper le souffle. Bravo !”, jubile une commentatrice sur Youtube. “ça fait belle lurette que je n’ai pas vu une série marocaine d’aussi bonne facture”, se réjouit un autre internaute.
De l’avis de Mustapha Taleb, la première édition d’une oeuvre d’esprit, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou autre, est souvent inimitable.

Oussama Bastaoui (Fouad, ami d'enfance de Karim) ©DR
Oussama Bastaoui (Fouad, ami d'enfance de Karim) ©DR


“L’intrigue est d’une grande densité, la cellule d’écriture est au top de sa forme et le téléspectateur est à 100% disponible. A contrario, dans la saison II, l’équipe de travail -donc l’oeuvre tout entière- perd du souffle et même le public revoit à la baisse le seuil de ses attentes”.
Notons enfin que “Rdat Lwalida” a valu à la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT) le prix de la meilleure série arabe dans la catégorie drame social et comique, ainsi que le 1er prix pour l'interprétation de l'acteur Abdelilah Rachid, à la 19e édition du Festival arabe de la radio et télévision de Carthage en Tunisie en avril 2018.
Peu de temps auparavant, elle a été sacrée meilleure série au 7ème Festival de fiction télévisuelle de Meknès en mars 2018. Désormais, l’excellence dans la production dramatique marocaine a un nom: “Rdat Lwalida” !

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