Et s’il pleuvait des billets ?

Par Zakaria Belabbes
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Êtes-vous pour ou contre des billets de banque qui tombent du ciel ? Attention, ce n'est pas une question bête. Plusieurs économistes débattent très sérieusement cette idée déconcertante alors que la crise du coronavirus engendre un traumatisme exceptionnel et fait planer la menace de la récession sur les économies. Comme les précédentes, cette crise a déjà fait revenir un certain nombre de tabous en économie.

Au milieu d'un débat nécessaire et sérieux pour certains, empoisonné et ubuesque pour d'autres, le wali de Bank Al Maghrib (BAM), Abdellatif Jouahri a récemment donné son avis sur le sujet lors d’une conférence de presse : le recours illimité à la planche à billets conduit bel et bien à une inflation excessive en plus de son impact négatif sur la balance des paiements, l’épargne et les réserves de change.

À cet égard, M. Jouahri rappelle que l’une des causes de la crise de l’économie nationale dans les années 80 a été une baisse des réserves de devises pour pouvoir acheter sur le marché international aussi bien les produits de première nécessité que pour réaliser l’investissement ou honorer la dette extérieure. En d’autres termes, faire pleuvoir les billets n’apportera que malheur à l’économie nationale. Avec tout cela, il faut garder à l’esprit que la difficulté des banques centrales, et notamment la BAM, à réduire les conséquences économiques de cette pandémie a donné plus de visibilité à l'idée de “monnaie hélicoptère” consistant à verser directement de l'argent sur le compte bancaire des ménages.

Le “conte de la monnaie hélicoptère” 

 

Le concept de la monnaie hélicoptère a été défini pour la première fois par l’économiste américain Milton Friedman, Prix Nobel d’économie en 1976. “Il a remodelé la pensée des économistes et des décideurs économiques contemporains sur la théorie et la politique monétaires, tout en développant une métaphore: supposons qu’un jour, un hélicoptère vole au-dessus d’une communauté et qu'il largue depuis le ciel 1 000 dollars en billets. Les gens les ramassent et les dépensent, ce qui permet de relancer temporairement l’inflation”, explique Siham Ikhmim, professeur agrégée des sciences économiques et juridiques.

La monnaie hélicoptère, longtemps considérée comme impossible et strictement théorique, ressurgit actuellement sous les feux de l'actualité alors que les plus grandes économies de la planète se préparent à une récession sans limites, provoquée par la pandémie de Covid-19, qui a déjà tué plusieurs milliers de personnes à travers le monde.

Face au coronavirus, les Etats-unis recourent à la monnaie hélicoptère

 

En effet, les États-Unis ont fait décoller l’hélicoptère monétaire pour faire face à la crise sanitaire: les ménages américains en dessous d’un plafond de revenus reçoivent un chèque du Trésor américain d’un montant de 1.200 dollars pour un adulte, 2400 dollars pour un couple et 500 dollars par enfant. “La plus grande crainte du président américain Trump est de perdre son pari de redresser l’économie américaine. C’est pourquoi cette mesure, parmi d’autres, vise la limitation des dégâts économiques associés à la pandémie actuelle par la relance de la consommation...En d’autres termes, revenir faire le plein de courses chez les hypermarchés, donner un second souffle aux centres commerciaux désertés, remettre du carburant dans la voiture”, soutient-elle dans une déclaration à BAB. 

Si la théorie est bien séduisante, il ne faut pas oublier que les risques sont très élevés. “Même Friedman, partisan de l’hyper-libéralisme et de la théorie monétariste, considérait que le libre jeu des marchés suffisait à assurer la régulation de l’économie, n’utilisant cette image de l’hélicoptère que pour défendre sa théorie quantitative de la monnaie: ce shoot de monnaie tombé du ciel ne pouvait avoir qu’un effet inflationniste”, assure cette universitaire.

Cependant, “la crise financière de 2008 a été révélatrice de tout l’artifice de la théorie monétariste qui était simplement une idéologie et pas de la science exacte”, affirme l’économiste marocain, Najib Akesbi dans un entretien à BAB.

Durant cette crise, les banques centrales sont intervenues massivement pour sauver les banques commerciales, ayant recours à l’assouplissement quantitatif (quantitative easing), une mesure qui consiste à acheter en grande quantité des bons du Trésor pour doter la banque en difficulté de tous les moyens monétaires nécessaires, souligne-t-il, notant que par ce rachat de la dette publique, les banques centrales ont “oublié” toute cette doctrine monétaire qui a marqué l’élaboration des politiques monétaires depuis l’instauration du consensus de Washington.

De son côté, le professeur d'économie appliquée à l'Université Johns Hopkins de Baltimore aux États-Unis, Steve H. Hanke relève dans un entretien accordé à BAB que Friedman a été le premier à utiliser le terme dans un célèbre article intitulé “The Optimum Quantity of Money” et publié en
1969. 

Synonyme d'assouplissement quantitatif (ou quantitative easing), la monnaie hélicoptère est largement utilisée pour faire référence aux politiques monétaires du Japon, en particulier celles pratiquées entre mars 2001 et mars 2006.

Il faut faire attention à ce terme, car il provient d’un jargon bancaire dont beaucoup de mots ont souvent le sens ambigu. Cela rend ainsi ce terme utilisé de manière fausse ou non pertinente, et peut devenir tout simplement déroutant et trompeur”, met en garde cet expert considéré parmi les meilleurs mondiaux des réserves de change et de la mesure et l’arrêt des hyperinflations. 

Le remède miracle face au coronavirus ? 

 

Il s’agit pour le Maroc de redémarrer une économie en berne. Si la monnaie hélicoptère s’avère à première vue efficace, ce n’est pas à une mesure elle seule de relancer toute une économie, déclare à BAB l’économiste marocain, Mehdi Fakir. “La BAM garde la compétence de concevoir au besoin toute mesure qui pourrait agir sur la masse monétaire et de piloter la politique monétaire du pays par tous les instruments possibles et imaginables, et ce après avoir fait l’objet d’une concertation avec le ministère de l'Économie et des Finances”, relève-t-il. “Cet outil qui sera émis par la BAM, en contrepartie de la création de la monnaie fiduciaire, va être comptablement traité par l’État et doit être bien orienté dans le temps et dans l’espace, car il faut à tout prix éviter de recourir à la planche à billets qui est une opération dangereuse susceptible de créer des tensions inflationnistes”, explique cet expert marocain.

Sous cet éclairage, M. Fakir prévient que la mesure est une arme à double tranchant. La monnaie hélicoptère peut stimuler dans un premier temps la demande intérieure par la relance de la consommation des couches sociales les plus nécessiteuses et ainsi contribuer à la dynamique productive de l’économie nationale, mais le recours massif à cette monnaie peut engendrer une forme de rente et créer une sorte de passivité chez les ménages qui attendront sagement ces chèques pour consommer. Même son de cloche auprès de Mohamed Badir, conseiller économique auprès du groupe parlementaire du parti authenticité et modernité (PAM). “La monnaie hélicoptère peut créer des tensions inflationnistes durables, surtout quand la BAM distribue de l’argent sans aucune contrepartie, car toute augmentation de la masse monétaire entraînera sûrement une augmentation sérieuse des prix à court terme qui pourra influer négativement la production”, dit-il. Selon ce conseiller, il faut toujours tenir  compte de l’équilibre entre la masse monétaire et le volume de production. Autrement dit, l’argent qui circule entre les mains des ménages doit être suffisant pour acheter les biens du marché. “Sachant que la consommation des ménages est destinée principalement aux produits étrangers importés, il est préférable qu’au lieu d’imprimer les billets par la BAM, l’État fasse circuler l’argent de son budget et recourt à l’emprunt auprès des banques commerciales pour distribuer des subventions aux ménages”, suggère-t-il.

Répondant à la question de la possible mise en œuvre de la monnaie hélicoptère au Maroc, M. Badir souligne que cette technique adoptée par les États-Unis ne peut que renforcer le dollar tant qu’il est déjà une puissante devise mondiale et que les ménages américains peuvent consommer autant sur le marché local que sur le marché international. Dans le cas marocain, les ménages ne peuvent pas importer directement avec le dirham distribué, car ils doivent demander la conversion en devises à la banque centrale, ce qui réduira les réserves de change détenues par la BAM.

L’inflation, un mal nécessaire 

 

Il s’avère ainsi que le recours à la monnaie hélicoptère ne peut que créer de l’inflation. Contacté par BAB, l’ancien ministre chargé des Affaires générales et de la gouvernance, Lahcen Daoudi, affirme que la BAM ne peut pas adopter une telle mesure autonome qui doit être principalement effectuée par l'État, en créant de la monnaie dans la limite d’une inflation de 3%, ce qu’on appelle un mal nécessaire pour la relance économique. À cet égard, M. Daoudi donne un premier exemple d’un prolongement par la monnaie hélicoptère des bourses d’une durée de trois trimestres pour les nouveaux lauréats de cette année qui vont se retrouver sans moyens de financement ni emploi dans les prochains mois, et même augmenter le nombre de boursiers pour l’année prochaine, sachant que cela va accroître considérablement la consommation des jeunes, surtout des produits locaux et non ceux importés pour relancer la demande intérieure des ménages.

Il ajoute un deuxième exemple du lancement des travaux de grands chantiers par l’État pour distribuer les revenus dans les régions les plus touchées par le chômage, comme ce fut le cas en 1932 pour les États-Unis avec le lancement de programmes de grands travaux sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt, instigateur du New Deal, bouleversant ainsi considérablement l'économie américaine pour la sortir de la Grande Dépression de 1929.

Par ailleurs, M. Daoudi suggère également la distribution des bons d’achat destinés aux ménages pour consommer dans les cafés et restaurants afin de relancer le secteur de la restauration qui emploie un nombre important de salariés, ou encore des bons pour acheter des produits de terroir afin de relancer le secteur de l’artisanat.

L’économie marocaine souffre principalement d’une contraction économique et une baisse de la demande, insiste M. Daoudi, déplorant le mode actuel de gestion organisationnelle des entreprises qui doivent changer absolument de mentalité. Par exemple, “les grandes surfaces inondent le marché par des produits importés qui ne sont pas toujours nécessaires”, ajoute-t-il. Même son de cloche chez Abdeslam Seddiki, ancien ministre de l'Emploi et des Affaires sociales. “En plus qu’elle est une nécessité sociale, la monnaie hélicoptère est aussi une exigence économique dans la mesure où elle permet de donner un coup de pouce à la demande sans laquelle l’offre ne peut pas continuer”, affirme-t-il dans un entretien à BAB. 

Personne ne connaît néanmoins jusqu'à quel moment les mesures de soutien économique déployées par le Maroc devront être entretenues pour faire face aux conséquences éventuelles de l'épidémie de coronavirus. Ce sont autant de réflexions qui devront nous interpeller quand le confinement sera loin derrière nous. 

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