Europe: priorité à la santé ou à l’économie ?

Par Adil Zaari Jabiri
Malgré le vaccin, encore des mois de restrictions ©MAP/EPA
Malgré le vaccin, encore des mois de restrictions ©MAP/EPA
Encore éprouvée par les effets du premier confinement, l’Europe est pétrifiée à l’idée d’un prolongement des restrictions décrétées dans plusieurs pays pour enrayer la deuxième vague. Un long chemin reste à parcourir avant que la courbe épidémique ne soit ramenée à la baisse. En attendant, l’économie paie les pots cassés et la grogne sociale monte.

Face à une deuxième vague épidémique qui déferle sur des hôpitaux à bout de souffle, l'Europe se retrouve devant un dilemme cornélien: préserver la santé de ses citoyens ou sauver son économie déjà fragilisée par un premier confinement éprouvant.

Alors que les pays européens ont multiplié les restrictions allant même, pour la plupart d'entre eux, jusqu’à décréter un deuxième confinement afin d'alléger la pression sur les systèmes de santé au bord de l'effondrement, les gouvernements disent envisager des mesures qui pourraient durer de longs mois au risque de donner le coup de grâce à leurs économies.
Avec près de 300.000 nouveaux cas quotidiens, l'Europe est le continent qui enregistre la plus forte progression de la pandémie. Cette situation a conduit de nombreux pays à multiplier les tours de vis et la tendance qui se dessine pour le moment est que les autorités veulent jouer la carte de la vigilance pour éviter un nouveau retour à la case départ.

Malgré le vaccin, encore des mois de restrictions
En Belgique par exemple, le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke a été on ne peut plus clair en relevant que le déconfinement sera plus strict que pendant la première vague et qu'il faudra se montrer “très patient” avant de relâcher les restrictions. Certains experts évoquent même la barre de 50 contaminations par jour pour lever le confinement alors que le pays continue de recenser en moyenne quelque 5.000 infections quotidiennes.
Ce ton prudent est également adopté par le Premier ministre français, Jean Castex, qui a souligné la fatalité de “vivre avec le virus sur le temps long”, disant travailler sur une stratégie de lutte contre le Covid-19 jusqu'à l’été 2021.
Le constat est le même en Allemagne, où les restrictions contre le coronavirus pourraient se prolonger “pendant au moins les quatre ou cinq prochains mois”, selon le ministre de l'Economie Peter Altmaier. “Tous les pays qui ont levé leurs restrictions trop tôt ont jusqu'à présent payé un prix élevé en termes de vies humaines”, a-t-il prévenu.
Même si les bonnes nouvelles provenant ces derniers jours des sociétés pharmaceutiques Pfizer et Moderna concernant l'efficacité de leur vaccin contre le Covid-19 ont soufflé un air d'espoir sur les pays européens, comme un peu partout dans le monde, l'heure n'est nullement au relâchement d'autant plus que le processus de vaccination nécessitera plusieurs mois et posera de nombreux défis logistiques.
Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a prévenu, dans ce sens, qu’“un vaccin ne suffira pas à lui seul à vaincre” la pandémie de coronavirus.
Face au spectre de mesures sur le long terme, la colère gronde dans les milieux économiques qui craignent le pire pour les mois à venir.
Pour les secteurs les plus touchés, ces nouvelles restrictions sont tombées tel un coup de massue, assombrissant davantage les perspectives pour de nombreuses entreprises.
En France, les petits commerçants, dont l'activité est jugée “non nécessaire” sont vite montés au créneau, pour réclamer une réouverture plus tôt que prévue, mais le gouvernement a décidé de maintenir les commerces fermés au moins jusqu'au 1er décembre.
Le même constat de désolation est fait par les professionnels des secteurs de la culture, de la restauration, de l'hôtellerie, du tourisme et des loisirs qui se disent “les victimes” de ce reconfinement, redoutant des faillites en cascade.

Projet d'“Union de la santé”
En Espagne, l'organisation patronale “CEOE” relève qu'environ 100.000 entreprises ont déjà fermé au niveau national, mettant en garde que l'étendue réelle des dégâts ne sera connue qu'une fois levées les mesures de soutien public, en particulier les lignes de crédit aux entreprises et le financement du chômage partiel.
Pour ce qui est de l'Italie, depuis le début de la crise sanitaire, 50.000 entreprises sont au bord de l'effondrement, ce qui représente environ 350 000 personnes, selon la fédération italienne des entreprises.
Dans ses dernières prévisions économiques pour la zone euro et l'Union Européenne, la Commission européenne a dit s'attendre à ce que les perspectives de croissance économique pour les prochains mois restent “très incertaines”, en raison de l'évolution constante de la situation épidémiologique liée au coronavirus.
Pour revigorer son économie malmenée par cette crise majeure, l'UE compte sur son plan de relance qui vise à soutenir ceux qui en ont le plus besoin, encourager les investissements et les réformes et renforcer les économies en se concentrant sur les priorités communes des États membres.
Toutefois, le blocage de la Pologne et de la Hongrie qui exigent l'abandon d'un nouveau mécanisme liant le versement des fonds au respect de l'État de droit avant de donner leur feu vert, pourrait retarder l'adoption de ce plan de relance qui nécessite l'unanimité des Vingt-sept.
Touchée de plein fouet par cette crise sanitaire aux répercussions économiques et sociales majeures, l'UE, longtemps critiquée pour sa gestion de la première vague de la pandémie, dit vouloir tirer les leçons de cette épreuve difficile en dévoilant il y a quelques jours son projet d'“Union de la santé”, qui vise à renforcer le cadre européen en matière de sécurité sanitaire et le rôle d'agences européennes clés dans la préparation aux crises sanitaires et la réaction face à celles-ci.
A travers cette “Union de la Santé”, l'UE entend également renforcer la coordination européenne dans le domaine sanitaire et raviver l'esprit de solidarité collective entre les États membres après un début de pandémie où l'approche de “chacun pour soi” a prévalu au grand dam de pays comme l'Espagne et l'Italie qui se sont retrouvés livrés à eux-mêmes dans une guerre sans merci.
L'UE a, par ailleurs, annoncé la création d'une nouvelle agence spécifique pour s'assurer que l'Europe dispose des moyens d'affronter de futures pandémies. Souhaitant se tourner vers le futur et anticiper de nouvelles crises sanitaires, l'UE devra surtout surmonter ses divisions et apprendre de ses erreurs du passé qui ont terni son image et fragilisé davantage son unité.w
 
Le géant asiatique et le nain européen
Tout au long de la crise sanitaire liée au Covid-19, médias et citoyens ont été bien servis, voire gavés en discours grandiloquents des responsables européens sur “une Europe de la Santé”, “Une Europe unie”, “Une Europe qui protège”, “L'Europe de la relance”, etc., alors que sur le terrain, la réalité est tout autre. Les hôpitaux sont bondés, les chiffres de contaminations s’affolent, les personnels médicaux sont à bout de souffle et les perspectives sur un vaccin restent encore floues, sans compter le climat anxiogène consécutif aux décisions des autorités de confiner, déconfiner et re-confiner.
Sur le plan économique, la confiance des consommateurs est en berne et ce n’est pas la seule. Le secteur des services, et en particulier le tourisme, l’hôtellerie, la restauration, le divertissement, les petits commerces et la culture sont au bord du gouffre.
Selon le Commissaire européen à l'Économie Paolo Gentiloni, l'économie européenne va se contracter de 7,4 % cette année, avant de retrouver une croissance de 4,1 % en 2021 et de 3% en 2022.
La gestion de la crise sanitaire a livré au monde l’image d’une Europe arthritique qui a perdu beaucoup de temps dans des tracasseries internes avant de prendre tardivement des mesures certes utiles, mais à effets limités, comme cette initiative budgétaire annoncée en grande pompe, mais qui n’arrive toujours pas à trouver son chemin vers l’adoption.
Si la crise sanitaire de cette année a été révélatrice des limites d’action de l’Europe unie, ce  n’est pas la première fois que les choses se passent mal au niveau du Vieux Continent.
En 2008, l’Europe a été incapable de donner une réponse forte à la crise financière. Résultat: la pire performance économique de la planète pendant huit années.
En 2015, elle n'a pas pu trouver une solution à la crise des réfugiés. Résultat: une déstabilisation politique dans beaucoup d'États membres et des drames à répétition sur les routes migratoires.
En 2020, beaucoup d’annonces, mais pas encore de résultats, avec à la clé une troisième vague du virus qui risque d’être plus dévastatrice que les précédentes.
A l’autre bout de la planète, des pays comme la Chine, le Japon, la Corée du Sud, etc. s’en sortent mieux. On dirait presque que le virus est déjà derrière eux. Les gens retrouvent la santé, la croissance repart et la vie sociale reprend.
Pour quelle raison ces contrées lointaines arrivent-elles à tirer leur épingle du jeu ? Il n’y a pas d’explication virologique. Les raisons sont à chercher ailleurs, dans la spécificité culturelle, notamment : Une attitude presque spontanée chez les citoyens à se soumettre aux directives des autorités publiques. On n’avait pas, par exemple, à recourir aux amendes pour exiger le port du masque, ni pour imposer le traçage, outre l’inexistence de contacts tactiles dans les rapports sociaux (poignées de main, embrassades, etc.). A ces facteurs s’ajoutent des systèmes de santé plus réactifs et des économies solides capables de vite rebondir, sans oublier une unicité de décision et surtout une forte adhésion populaire à l'action publique.
Entre-temps, l’Europe s’accroche à des vétilles et paie au prix fort ses choix et ses négligences. Résultat: Une crise de confiance profonde, des inégalités sociales abyssales et une image qui se dégrade.