Féminicides: alerte rouge en France

Par Jalila Ajaja
©MAP/EPA
©MAP/EPA
Les féminicides, devenus un phénomène sociétal, donnent des sueurs froides au gouvernement français. L'année 2019 a enregistré une centaine de meurtres résultant souvent de violences conjugales. La volonté politique n’ayant pas suffi à enrayer ce fléau, un “changement culturel” s’impose. Avec l’organisation, le 3 septembre, d’un Grenelle des violences conjugales réunissant officiels, acteurs de terrain et familles, la France compte sortir la grande artillerie dans sa chasse aux bourreaux des femmes.

En 2018, un nombre total de 121 femmes ont été tuées en France, victimes de violences conjugales, soit une tous les trois jours, selon le ministère de l'Intérieur.
Un triste record qui sera égalé voire dépassé en 2019, avec 100 féminicides recensés au 1er septembre par le collectif Féminicides par compagnon ou ex. Un fléau qui ne cesse de prendre de l’ampleur, suscitant l’indignation de la société civile et acculant le gouvernement à réagir en vue de stopper l'hémorragie.
Critiqué pour sa passivité face à un phénomène sociétal, l’exécutif a décidé de lancer une grande concertation nationale sur les violences conjugales, dès la rentrée.
“Les chiffres restent d'une régularité glaçante”, reconnaît volontiers, dans un entretien avec “Franceinfo”, Marlène Schiappa, la Secrétaire d'État à l'Égalité femmes-hommes.
“Depuis qu'il y a des chiffres officiels, donc depuis 2010, et quelle que soit la volonté politique des gouvernements successifs, on reste sur les mêmes chiffres. Je crois que le problème est d'ordre global, systémique et qu'il faut un changement d'ordre culturel”, a-t-elle estimé.
“Il y a un changement culturel à opérer, c'est la raison pour laquelle le gouvernement a décidé d'organiser un Grenelle des violences faites aux femmes”, a poursuivi Mme Schiappa.
La secrétaire d'État à l'Égalité femmes-hommes a également annoncé que les résultats de l'enquête diligentée par la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, sur les défaillances du système dans les violences faites aux femmes devaient être “mises sur la table” lors de ce Grenelle.

Grenelle des violences conjugales: la mobilisation nationale décrétée

Un Grenelle des violences conjugales a été donc organisé le 3 septembre à Matignon. Une première en France. Introduit par le Premier ministre, il a réuni les ministres concernés, acteurs de terrain, services publics, associations, familles de victimes, afin de construire des mesures efficaces pour enrayer ce phénomène.
Cet événement a été accompagné d’une “mobilisation nationale avec une grande consultation citoyenne, et une campagne pour interpeller toute la société”.
Cette grande concertation s'est ouverte “le 3/9/19, en écho au numéro 3919”, la ligne téléphonique consacrée aux femmes victimes de violences.
L’annonce par l’exécutif français de cette grande concertation intervient alors que le phénomène des violences mortelles à l’encontre des femmes prend de plus en plus de place dans le débat public.
A travers des tribunes, des éditoriaux et des analyses, la presse française s’est emparée de ce phénomène qui inquiète de plus en plus en France, répercutant la mobilisation inédite de la société civile.
Ainsi, face à une situation alarmante, les sit-in se succèdent partout dans l’Hexagone pour exiger des mesures urgentes et immédiates afin de juguler ce phénomène qui interpelle tout le monde.
Le président français Emmanuel Macron a lui-même reconnu que la France n'avait “pas su protéger” les victimes de meurtres commis par des conjoints ou anciens compagnons.
“Mesdames, la République n'a pas su vous protéger […] La violence qui vous a coûté la vie nous écœure, nous révolte”, a déclaré le Chef de l'État, en égrenant, dans un message sur sa page Facebook, les prénoms d'une cinquantaine de victimes, après un sit-in organisé à Paris par le Collectif des proches et des familles de victimes de féminicides.
Pour le journal Le Monde, les féminicides doivent être considérés comme “une urgence nationale”, car “les violences mortelles contre les femmes deviennent un problème sociétal majeur en France, où les dispositifs de protection sont défaillants”.
Il s’agit, pour ce journal à large diffusion, d’“un combat de société”, car les statistiques sur les féminicides “donnent le vertige et pourraient laisser croire que le phénomène s’est banalisé dans une sorte d’indifférence, comme si la société avouait son impuissance”.

Société civile: des moyens financiers en-deçà de la gravité du fléau

Pourtant, les pouvoirs publics ne sont pas inertes. Des mesures ont été prises depuis les ordonnances de protection, les bracelets électroniques d’éloignement interdisant au porteur de menace de dépasser un périmètre donné, ou encore les “téléphones grave danger” (TGD), qui permettent de bénéficier d’une assistance immédiate grâce à un boîtier spécial.
Mais ces mesures se sont révélées “nettement insuffisantes face à un danger en forte croissance”, regrette Le Monde.
Alors que 506 millions d’euros seraient nécessaires chaque année pour accompagner les femmes victimes de violences conjugales en France, selon un rapport de 2018, signé par plusieurs associations féministes et par le Conseil économique, social et environnemental, intitulé “Où est l’argent de la lutte contre les violences faites aux femmes ?”, seuls 79 millions sont pour l’instant sur la table.

La multiplication des féminicides a suscité une levée de boucliers chez les associations de la société civile ©MAP/EPA
La multiplication des féminicides a suscité une levée de boucliers chez les associations de la société civile ©MAP/EPA


“Une réunion dans deux mois et des résultats dans cinq (après l'adoption du budget de l'État). Le décalage entre la mobilisation inédite de la société contre les féminicides et les réponses apportées est flagrant”, s’est indigné le collectif #NousToutes, l’un des collectifs les plus actifs.
Cette problématique s’est même invitée au débat politique. Des sénateurs ont interpellé le gouvernement sur l’égalité femmes-hommes érigée en “grande cause” du quinquennat, mais “dont on ne voit pas bien les résultats”.
Ainsi, la société civile multiplie les initiatives, tout en maintenant la pression.
“Nous allons tout faire pour que ce “grenelle” ne soit pas un coup d'épée dans l'eau ou un simple coup de com'”, avait affirmé la Fondation des femmes qui milite aux côtés du Collectif des familles de victimes de féminicides et d'autres associations.

 

Étiquettes