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Football Féminin: Hors jeu !

Par Imane Brougi
Football féminin ©DR
Football féminin ©DR
Le football est le sport le plus populaire dans le monde, dit-on. C’est uniquement valable pour le foot “masculin” car dans sa variante féminine, c’est un illustre inconnu. Stéréotypes, modicité des ressources humaines et matérielles et sous-médiatisation empêchent le ballon rond, version femmes, de marquer son territoire. Un changement des mentalités s’impose pour défricher le terrain à cette pratique prometteuse et lui ouvrir la voie de la professionnalisation. Et cela commence par la famille !

Si nous sommes nombreux à pouvoir citer les yeux fermés les noms des joueurs de football et des championnats de foot nationaux et internationaux, déclarer sa fierté d'appartenir à un tel club, défendre avec acharnement les couleurs de son équipe de cœur et dépenser des fortunes pour suivre les déplacements de son Onze favori un peu partout dans le monde, rares sont ceux qui peuvent faire de même avec les équipes de football féminin, au point de se demander si cette discipline existe bel et bien !

Quasi-absent des médias, très peu consommé et méconnu du grand public, le foot féminin manque cruellement de visibilité et souffre d'un sexisme latent et de préjugés misogynes qui continuent de freiner son développement et consacrer la perception très masculine de ce sport. 

De même, le manque de moyens financiers, l’état déplorable des infrastructures, l’accès restreint aux équipements sportifs et les salaires dérisoires octroyés aux joueuses de foot témoignent de l’inégalité flagrante dans ce sport, considéré depuis longtemps comme un “jeu d'hommes”.

Sans parler des écarts de revenus entre footballeurs et footballeuses qui sont frappants. En effet, si les joueurs masculins mènent une vie de luxe en exerçant leur passion, les joueuses se permettent à peine de subvenir à leurs besoins, tandis que d'autres se trouvent contraintes d'exercer un second job pour couvrir leurs dépenses. 

Pour sortir de ce joug et assurer un véritable décollage du football féminin au Maroc, un large chantier a été lancé sous l’égide de la Fédération royale marocaine de football. Avec des programmes de soutien et d’accompagnement inédits, le foot commence progressivement à se féminiser en dépit de nombreux obstacles à surmonter.

Enfin un vent d'émancipation a soufflé sur la planète foot qui a vu l’adoption d’un vaste plan visant à développer et à encourager la pratique féminine de ce sport au Maroc. Certes, des stratégies prometteuses mais beaucoup plus de travail reste à faire !

 

Stop au sexisme !

Dès que des femmes s'approchent d’un ballon de football, il semble que cela dérange. Victimes de clichés et de préjugés de la société qui voit d’un mauvais œil la pratique des sports collectifs par une femme, les joueuses de foot subissent de plein fouet les inégalités liées au genre et de fortes pressions sociales.

Sujet de comparaisons et de critiques qui n’ont pas lieu d’être, le foot féminin n'est que la partie émergée du vaste iceberg que représente le sexisme dans le monde du football. 

“Sport populaire par excellence, le football est aussi le reflet des sociétés où il est apparu. Tant que nos sociétés n'auront pas réellement intégré l'approche genre dans leur stratégie de développement, la place de la femme dans la pratique sportive, et en l'occurrence dans celle du football, sera toujours minorée”, fait observer le journaliste sportif Karim Dronet. 

Dans ce sens, il juge nécessaire de structurer la pratique du sport au niveau des clubs et de mettre en place de véritables championnats de football féminin dans toutes les catégories de jeunes, soulignant l'importance d'intégrer la pratique du football féminin au sein du sport scolaire.

“Le dernier mondial de football féminin a démontré que le grand public était prêt à soutenir et encourager sa pratique. Pourquoi pas chez nous où la femme marocaine joue un rôle essentiel dans l'éducation et la formation de la jeunesse?”, note-t-il.

Un avis partagé par Khadija Illa, présidente de la Ligue nationale du football féminin (LNFF) qui estime que la femme marocaine s'impose avec force dans tous les domaines y compris dans le sport en portant haut le drapeau national dans différentes manifestations internationales, déplorant que malgré les progrès réalisés, la femme se trouve toujours victime du sexisme dans le foot même dans les pays les plus développés.

“En dépit du combat mené au quotidien pour changer les mentalités, la femme joueuse peine encore à s'imposer dans ce domaine qui était l'apanage des hommes, à cause des stéréotypes liés à la pratique féminine de ce sport miné par le sexisme”, indique-t-elle à BAB.

“Il faut comprendre que le football est un outil puissant d’éducation à l’égalité des genres. En encourageant le foot féminin, nous consacrons la culture d’égalité des sexes dans le sport”, fait-elle remarquer.

Toutefois, elle estime que le sexisme n’a jamais été, pour elle, une excuse pour baisser les bras mais bien une source de motivation pour aller de l’avant et démontrer que la femme est l’égale de l’homme dans cette discipline dominée par la gent masculine. 

“D'une fille sahraouie interdite de jouer au foot à la présidente de la Ligue nationale du football féminin, que du chemin parcouru ! Il faut croire en ses rêves, même si tout ne marche pas forcément comme on le voudrait, tout finira par s’arranger!”, relève cette femme déterminée à ouvrir, avec ses consœurs, une nouvelle ère pour le foot féminin au Maroc. 

Au cours de son parcours, Khadija Illa a fait face à plusieurs épreuves difficiles, notamment le refus de la famille, le manque de moyens et de soutien… “Mon carburant était l’amour et la  passion que je porte pour le foot et l’ambition de tirer vers le haut le foot féminin au Maroc”, dit-elle avec fierté.

Même son de cloche chez Bahia El Yahmidi, responsable de la section féminine de foot de l’AS FAR, qui estime que c’est grâce aux anciennes joueuses qui ont consenti beaucoup de sacrifices au service de la promotion de cette discipline que le foot féminin existe aujourd’hui. “Il s’agit d’une génération de cobayes”, commente-t-elle dans une déclaration à BAB.

“C’est grâce à cette génération que l’idée stéréotypée sur les femmes joueuses a été brisée. De nos jours, les mentalités ont beaucoup changé et les parents acceptent de plus en plus et encouragent leurs petites filles à jouer au football”, se félicite cette ancienne joueuse.

“Cette lutte en vaut la peine. Nous avons commencé à récolter les fruits des efforts consentis. Voir des parents qui inscrivent leurs filles dans un club de foot féminin me réchauffe le cœur”, dit cette responsable engagée qui contribue à la construction d’une nouvelle génération de joueuses de foot de haut niveau. 

 

Une discipline quasi-absente des médias

Qui s’est déjà demandé à quelle heure sera diffusé un match du championnat féminin ou bien s’est précipité vers un café pour admirer le jeu de son équipe féminine favorite? Ce n’est pas que le foot féminin est moins intéressant que celui masculin ; c’est qu’il manque terriblement de médiatisation. Le foot féminin n’est pas pris au sérieux ni traité à sa juste valeur. 

Mis à part quelques matchs de la Coupe du monde, les compétitions de football féminin sont tout bonnement ignorées ; elles ne sont jamais diffusées sur les chaînes télévisées, ni sur les ondes de la radio. 

Du côté des commentateurs sportifs, rares voire inexistantes sont les voix féminines qui commentent des matchs de foot.

Sur cette question, Amine Majdoubi, journaliste sportif, explique à BAB cette sous-médiatisation par plusieurs facteurs, notamment le manque d'intérêt pour le foot féminin. “Malheureusement, cette discipline n’attire pas encore un large public comme le foot masculin. Les matchs sont organisés dans des stades vides sans public ni chant de supporters, les terrains manquent d’équipements et d’installations sportives…”, fait-il remarquer.

Mais, selon lui, le vrai problème réside dans le fait que le foot féminin ne génère pas assez de revenus. “C’est purement une question de coût et de bénéfices”, considère-t-il.

“Si le foot masculin est surmédiatisé, c’est parce qu'il brasse le plus d’argent. Le match devient un vrai spectacle qui rassemble plusieurs personnes de sexes et de nationalités différents. En plus, les joueurs font partie des personnalités publiques les plus suivies”, relève-t-il.

M. Majdoubi appelle à promouvoir la présence du foot féminin dans les médias et à ouvrir la voie devant les femmes pour faire le commentaire des matchs de foot. 

Dans cette même veine, Bahia El Yahmidi considère que l’absence d’une stratégie de promotion du foot féminin est une problématique de fond. “C’est le parent pauvre de cette discipline”, dit-elle avec regret.

“Le rôle des médias est crucial. On ne cesse de réclamer des couvertures médiatiques pour les compétitions féminines, en vain: toute l’importance est accordée au foot masculin”, déplore-t-elle. 

“On ne demande pas une diffusion continue et permanente mais au moins une fois par semaine, pour familiariser le public avec la pratique féminine de foot et donner une visibilité à ce sport qui peine à prendre toute sa mesure”, souligne cette femme de lutte. 

Une idée qui rejoint celle de la présidente de la ligue nationale du football féminin, qui considère que le changement des mentalités est tributaire de l’accompagnement médiatique car les médias influencent et jouent un rôle clé dans la perception publique du sport féminin. 

 

“Faute de moyens !”

Si les joueuses de foot sont constamment critiquées en raison de leur niveau de performance qualifié par certains de “faible”, il faut bien noter que les conditions d’exercice des footballeuses sont bien loin du quotidien de leurs homologues masculins.

Les conditions d’entraînement, les équipements, les moyens mis à disposition, les primes et les déplacements, sont au plus mal, sans parler des salaires minables et de l’état des stades qui laisse à désirer. 

Alors si on exige un certain niveau au foot féminin pour rattraper les hommes, tout d’abord il faut harmoniser les conditions d’exercice, car sans un vrai investissement dans cette discipline un véritable essor de la pratique féminine n’est pas possible.

“Rares sont les clubs qui possèdent des terrains dédiés aux équipes féminines. Généralement, les joueuses sont contraintes d’attendre que les terrains soient libérés par leurs homologues masculins pour pouvoir s'entraîner”, note la responsable de la section féminine de foot de l’AS FAR. 

“Souvent, les séances d'entraînement des équipes féminines sont programmées dans des heures inadéquates: soit très tôt le matin ou bien tardivement le soir. Il y a même des clubs qui ne s'entraînent qu’une à deux fois par semaine à cause du manque de moyens et de la non disponibilité des terrains. On ne peut progresser ainsi, sans accompagnement ni infrastructures”, déplore Mme El Yahmidi.

“Les équipes féminines, notamment les seniors, doivent être traitées sur un pied d’égalité avec leurs homologues hommes. Il semble que le foot féminin est toujours loin des priorités”, insiste-t-elle.

Selon elle, la question de l’infrastructure pose un sérieux problème pour la promotion de cette discipline. “Le problème de moyens se pose avec acuité aussi bien chez les pro que chez les clubs amateurs. Arrêtons donc de comparer l’incomparable”, souligne-t-elle, ajoutant que le développement économique du football féminin est loin derrière celui du football masculin. 

Pour y remédier, la responsable appelle à améliorer les conditions d’exercice et les infrastructures de base pour l’ensemble des clubs et mettre à leur disposition les équipements nécessaires, assurer un salaire fixe et augmenter les primes et subventions octroyées au foot féminin.

 

De l'évolution dans l'air

Dans le but de développer le football féminin et de diffuser sa pratique dans toutes les régions du Royaume, la Fédération royale marocaine de football a lancé un plan majeur pour permettre aux talents féminins de pratiquer ce sport dans de bonnes conditions et leur donner l'opportunité de mener une carrière professionnelle réussie.

Le nouveau plan vise à soutenir la gestion des clubs sur le plan administratif et financier et assurer au football féminin un financement important aussi bien pour les clubs de la ligue de première division que pour la deuxième division, en appuyant la rémunération des joueuses et du staff technique sur une base mensuelle.

“C'est vrai que le football a encore du mal à se conjuguer au féminin mais les choses sont en train d'évoluer. Pendant des décennies, c'est-à-dire depuis la naissance de ce sport, ce sont les hommes qui ont développé et réglementé la discipline. C'est en quelque sorte leur chasse gardée !”, souligne l’animateur radio Karim Dronet. 

“En effet, depuis le Mondial 94 aux États-Unis, la situation a évolué sous l'impulsion notamment des sponsors et des annonceurs qui ont vite compris qu'il y avait de réelles opportunités de marketing à séduire et attirer la gent féminine”, explique-t-il. Selon lui, les choses évoluent notamment au Maroc où la Fédération royale marocaine de football a mis en place un véritable plan Marshall pour contribuer au développement du football féminin, notant que la récente élection de M. Fouzi Lekjaa au Conseil de la FIFA devrait certainement se concrétiser par un nouvel élan du football féminin en Afrique.

Sur ce point, Khadija Illa n’a pas manqué de saluer les efforts colossaux fournis par la FRMF, à sa tête Fouzi Lekjaa, pour sortir le foot féminin de l’ombre et impulser une nouvelle dynamique dans cette discipline, relevant que grâce à ce grand intérêt accordé, la présence de la sélection féminine s’est renforcée sur les plans national, continental et international.

Elle met ainsi en avant les subventions allouées au foot féminin et les différents programmes adoptés pour promouvoir sa pratique.

“Aujourd’hui, toutes les conditions sont réunies pour faire avancer le football féminin. Une nette amélioration a été enregistrée après notamment la création de la Ligue nationale du football féminin et la décision de la FRMF de subventionner les budgets des clubs et les salaires des joueuses et staffs techniques”, indique Bahia El Yahmidi. 

“Une grande différence entre hier et aujourd’hui”, lance-t-elle avec soulagement, ajoutant que les joueuses peuvent bénéficier enfin, grâce à ce nouveau programme d’un salaire fixe et de conditions d’exercice, d'entraînement et de déplacement adéquates.

“Même si le football féminin est plus récent que celui masculin, il a pu marquer de son empreinte la scène sportive”, se félicite-t-elle.