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Football féminin: ‘‘Plus qu’un sport, un moyen d’épanouissement’’

Par Imane Brougi
Football féminin ©DR
Football féminin ©DR
Le journaliste, sociologue et professeur à l'Institut des Sciences du Sport de l'Université Hassan 1er de Settat, Abderrahim Bourkia, livre une analyse profonde sur la perception du foot féminin au Maroc, les obstacles et les zones d’ombre qui entravent son évolution.

BAB: Pourquoi le foot féminin peine-t-il à se développer et avoir le même élan que le foot masculin?

Abderrahim Bourkia: Il y a une grille de pistes à éclairer pour avoir les éléments de réponse à cette question dans la mesure où le football, plus particulièrement, est un fait social qui porte les caractéristiques de l’ensemble de la société dont il est une pure production et construction à la fois historique, sociale, culturelle et économique. Déjà les fondements historiques révèlent davantage une hégémonie masculine matérialisée dans la pratique de ce sport.

Plus particulièrement, les disparités entre les effectifs masculins et féminins montrent que le football reste une affaire d’hommes.

Les femmes sont les dernières arrivées sur ce champ de bataille masculin. Ce qui explique en partie ce développement timide du football au Maroc. Elles sont retardataires à arriver à cet espace, déjà sanctuarisé par des hommes comme en témoignent l’effectif et les moyens déployés pour gérer le football féminin au Maroc. Il faudrait juste regarder le nombre de licences où les hommes sont majoritaires pour se faire une idée. Des inégalités sont aussi à relever au niveau des salaires et des primes. 

C’est vrai qu’il y a une réelle visibilité des femmes à travers la création des sections féminines par des hommes d’ailleurs.

Cependant, cela n’est pas assez. Le football conjugué au féminin a encore du chemin à faire.

 

Considéré par plusieurs comme étant une sous-catégorie, trouvez-vous que le foot féminin est victime du sexisme?

Ici on pose une double question sur la féminisation de ce sport et les rapports homme/femme. “Percevoir” le football comme étant une “sous-catégorie” traduit la culture dominante qui n’est que le produit d’une série d’interactions sociales basée sur le “genre”.

Le sociologue de l’école de Chicago Erving Goffman voit dans le genre une “sous-culture”, c’est-à-dire “cet espace dans lequel les identités s’affrontent et s’observent, négocient, se perdent en se fondant l’une dans l’autre, pour pouvoir ensuite revenir en arrière ou ne jamais revenir”. Ce qui montre la dynamique qui travaille les deux “identités” “femelle” et “mâle” en perpétuelle interaction les unes avec les autres dans toutes les formes de la vie sociale, y compris le champ sportif.

Le champ footballistique, ses représentations et son spectacle sont à l’image de la société. Il recèle aussi nos contradictions et reflète davantage nos manières d’être dans la mesure où cela n’est qu’une reproduction du schéma préétabli, dans l’inconscient d’abord, par les composantes de la société. Et ici je parle du modèle masculin dominant que l’on doit interroger sur les inégalités et les hiérarchies entre les sexes. La société elle-même reproduit ce schéma genré, distribue les attributs et divise les rôles entre les deux ''pôles'': ''masculin'' et ''féminin''. Les deux sont à la fois ''ensemble'' et ''séparés'', ''within'' and ''apart''.

 

A quel point le regard porté par la société sur la femme joueuse a-t-il affecté cette discipline?

Bien évidemment, il y a un regard négatif et un jugement sur les femmes qui jouent au football. Et pas que le football, il y a la fantasia ou ''tbourida'' qui, selon les hommes, est un symbole de virilité et ils voient mal les femmes qui montent au cheval. 

Concernant le foot, il y en a beaucoup qui disent que ce sport est incompatible avec la féminité. Le football féminin est une cible privilégiée des critiques et des détracteurs du football généralement qui dénoncent les dangers du foot et du football féminin en particulier ; ils disent que ce n’est pas convenable aux femmes et que ces dernières ne doivent pas jouer au football, se mettre en short et maillot, courir après un ballon, suer, que les femmes cherchent à défier les hommes et investir un champ masculin. Que des définitions sont déjà posées et bien fixées de ce qui est réservé aux masculin et féminin.

 

Qu'est-ce qui bloque l'évolution de ce secteur et comment expliquer le manque de popularité du foot féminin?

A mon avis, c’est un champ d’investigation fécond. Je n’ai pas vraiment une réponse exhaustive à cette interrogation ; néanmoins, la féminisation d’un espace traditionnellement ''viril'' et ''forteresse masculine'' est un élément qui nous pousse à questionner l’évolution du statut de la femme marocaine et puis analyser les rapports entretenus entre homme et femme et enfin poser la question suivante: comment la société regarde les femmes qui s’adonnent à ce sport d’“hommes”? Et la réponse à cette question est centrale pour analyser ce “blocage” et “l’éventuel” manque de popularité du football féminin au Maroc. 

La féminisation des espaces sociaux et ses modalités semblent un élément central de l’analyse de l’évolution des rapports hommes-femmes. Dans cette perspective, le football, activité traditionnellement masculine dans laquelle les femmes font une entrée timide, constitue un champ d’investigation fécond.

 

Quelles sont les stratégies à adopter pour sortir le foot féminin de l'ombre?

Tout d’abord, il faut reconnaître de manière générale que le football est un sport pour les hommes et les femmes qui se distinguent par leurs capacités, leurs aptitudes et leur technicité dans la pratique sur la pelouse. Il serait intéressant de se dire qu’il n'y a pas de différence hiérarchisée entre les deux “sexes” au sport et notamment doter le football féminin des  mêmes moyens et conditions dont bénéficie le football masculin. Sur ce plan stratégique, la gestion et l’organisation relèvent des attributs du ministère (du sport) et de la fédération du football national et c’est à ce niveau que l’on doit refuser la ségrégation et la différenciation entre le football masculin, qui demeure mieux loti et favorisé, et le football féminin. 

Il faudrait affirmer davantage que l’activité sportive, en l’occurrence le football des femmes et des hommes, est liée et qu’il n’y a pas de hiérarchisation au niveau de l’organisation et de la gestion.

 

Comment peut-on promouvoir le foot féminin? Quelles sont les perspectives d'avenir?

Certes, le football reste dominé par les hommes, mais il connaît aujourd’hui une progression croissante des femmes amatrices et aussi des joueuses professionnelles. Il faudrait juste regarder au niveau des licences octroyées, des équipes de football féminin et des clubs qui créent des sections pour intégrer les femmes et jouer les compétitions nationales, continentales et mondiales pour les sélections marocaines. Il serait vivement recommandé d’encourager les filles et les femmes à jouer au football et détruire l’idée stéréotypée selon laquelle le football est réservé aux “mâles”. Au contraire, il s’agit d’un sport comme d’autres. Ce sport renforce la personnalité des pratiquants et c’est un moyen d’épanouissement.

 

Comment évaluez-vous la place de la femme dans le monde sportif au Maroc?

 

Il y a certes une présence féminine, mais elle est encore timide. Les mœurs et les traditions renvoient encore cette image de “Hram” et “Hchouma” lorsqu’une femme s’adonne à un sport d’une manière générale. Et le regard est de plus en plus négatif lorsque les femmes s’engagent dans un environnement sexuellement connoté, qui est le football. Toute tentative de s’approprier les caractéristiques de la culture masculine dominante, y éprouver du plaisir et en faire un métier attire les foudres de la société. “Garçon manqué”, “femme masculine” et d’autres qualificatifs défavorables sont utilisés à l’égard de celles qui jouent au football au Maroc. Le “sexe biologique” l’emporte sur le “sexe social”. Il est difficile de faire l’impasse sur les rapports entre les deux sexes et surtout le regard marqué par les enjeux du pouvoir masculin.