‘‘Former pour booster le Hijab Made in Morocco’’

Par Meriem Rkiouak
Omar Kettani, professeur universitaire, économiste et membre de l’Association marocaine d’études et de recherches en économie islamique ©MAP/Sara Kaichouh
Omar Kettani, professeur universitaire, économiste et membre de l’Association marocaine d’études et de recherches en économie islamique ©MAP/Sara Kaichouh
Dans cet entretien accordé à BAB, Omar Kettani, membre de l’Association marocaine d’études et de recherches en économie islamique, revient sur l'engouement des Marocaines pour l'habit turc et plaide pour une popularisation du Hijab “Made In Morocco”.

BAB: Le marché marocain de la mode islamique est en pleine expansion. Comment expliquez-vous cela ?
Omar Kettani: Il y a d’abord ce besoin pour les Marocaines de porter le voile différemment. Tout en se conformant à leurs valeurs conservatrices qui exigent un code vestimentaire spécifique, correspondant à un certain nombre de critères religieux (un habit qui couvre le corps, ne le moule pas et qui ne soit pas transparent), elles ont besoin de s’inscrire dans l’air du temps, de se faire jolies et élégantes et de suivre les tendances mode. Je cite à cet égard l’exemple des Iraniennes qui ont pu s’accomoder du code vestimentaire strict dicté par les autorités religieuses du pays et se l’approprier. Leur Hijab est à la fois pudique et esthétique. C’est pour répondre à ce besoin de concilier élégance et couvrance, notamment chez les femmes qui travaillent, que les boutiques et magasins de voile islamique, dont des enseignes marocaines et des franchises saoudiennes, émiraties et turques, se sont multipliées et rencontrent beaucoup de succès auprès des Marocaines.
 

Pourquoi le marché local de l’habillement islamique peine-t-il à percer ?

Justement, je trouve étrange cet engouement démesuré des Marocaines pour l’habit islamique à la turque. Je trouve aussi regrettable que le prêt-à-porter importé continue d’inonder le marché national au moment où l’habit traditionnel marocain conquiert le monde et que de plus en plus de People, de vedettes du cinéma et de premières dames s’affichent fièrement en caftan lors des cérémonies des Oscars et autres événements publics prestigieux.

Pourquoi sommes-nous encore incapables de rivaliser avec les Turcs ?  

Nous avons pourtant tout ce qu’il faut pour le faire, dans notre terroir, dans notre patrimoine et dans notre Histoire (le Maroc fut, à une certaine époque historique, producteur et exportateur de la soie qui est le tissu le plus noble utilisé dans la confection du foulard); pas besoin d’aller chercher ailleurs, en Orient ou en Occident. Notre pays peut s’enorgueillir d’avoir un folklore parmi les plus riches et les plus diversifiés du monde, qui varie selon les régions (Nord, Oriental, Sud). La Djellaba, pour ne citer qu’elle, est un habit islamique enraciné dans notre culture.

Donc, selon vous, il faut que les créateurs de mode s’investissent davantage dans ce créneau...

Absolument. Il y a certainement un travail remarquable qui se fait au niveau de la modernisation des habits traditionnels et de développement du “Modest Wear”. Sauf que ce travail est accompli, la plupart du temps, dans une logique mercantile. Ce sont souvent des stylistes qui font de la “haute couture” destinée à l’export et qui prennent part à des défilés à Paris, Londres, Dubaï et autres capitales mondiales de la mode. Elles pratiquent des prix hors de portée parce qu’elles s’adressent à une clientèle essentiellement bourgeoise. Nous avons aujourd’hui besoin de créatrices qui participent à démocratiser, populariser la mode du “Modest Wear” en la rendant accessible aux différentes bourses.
Il serait intéressant, dans ce cadre, de mettre en place des musées régionaux spécialisés qui donnent à voir les traditions d’habillement de chaque région.

Comment faire pour développer un écosystème de l’habillement islamique ?

La formation est la clé. Si l’on veut que le marché et son écosystème se développent, il faut que celle-ci soit au rendez-vous. Si on arrive à former ne serait-ce que 200 ou 300 couturières par an et que celles-ci puissent transmettre leur savoir-faire à de jeunes apprenties, dans le cadre d’ateliers offerts à titre bénévole ou rémunéré, on aura jeté les premières bases d’un marché local de l’habillement islamique, au lieu de nous rabattre sur les marques turques ou autres. Nous avons mieux, plus beau et plus original à offrir à nos concitoyennes. Il suffit de capitaliser sur notre riche patrimoine et de nous donner les moyens qu’il faut pour développer une offre compétitive et, pourquoi pas, passer à l’export. Exploité à bon escient, c’est un créneau qui a de l’avenir parce qu’il répond à un besoin réel et à une demande croissante. On aura ainsi rendu service au “Made in Morocco”, à l’économie nationale et aux femmes marocaines voilées avides d’un produit de bonne qualité.

Omar Kettani accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Sara Kaichouh
Omar Kettani accordant un entretien à BAB magazine ©MAP/Sara Kaichouh

 

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