France: la police, bourreau ou victime ?

Par Idriss Tekki
Un débat houleux en France ©MAP/EPA
Un débat houleux en France ©MAP/EPA
"Phénomène” selon l’opposition, “cas isolés” d’après le gouvernement, les dépassements attribués aux services de sécurité alimentent la polémique en France. Tout en réfutant les accusations de “racisme” et de “violence institutionnalisée”, Macron a annoncé une plateforme nationale de signalement des discriminations ainsi qu’une réforme de la police. Reste à savoir si ces mesures suffiront pour convaincre l’opinion publique française et redorer le blason de ce corps mal-aimé.

La police française est-elle une institution intrinsèquement violente et raciste? C'est une question qui suscite un débat houleux en France alors que les services de sécurité sont censés veiller à préserver la paix et la sûreté des citoyens, tous les citoyens sans distinction de rang social ou de couleur de peau.  

En France, l’image de l’institution policière qui se dit “républicaine”, avec tout ce que le terme de République signifie en termes de respect des lois et des droits, se trouve ternie depuis un certain temps par de nombreux dépassements et incidents violents impliquant des membres de son personnel.   

Le dernier cas remonte au 21 novembre, lorsque les Français ont été consternés après la publication par un média en ligne d’une vidéo de l’interpellation violente par plusieurs policiers d’un producteur de musique noir à l’intérieur de son studio d’enregistrement à Paris.

La séquence vidéo, qui a défrayé l'actualité pendant plusieurs jours, a suscité un grand émoi dans le “pays des lumières” et ravivé le débat sur les “violences policières”, dans un contexte déjà tendu après que le gouvernement a présenté au Parlement une proposition de loi sur la “sécurité globale” visant à réprimer la diffusion malveillante d'images des forces de l'ordre en intervention.

 

L’opposition et le milieu associatif crient au scandale 

 

Les images d’une violence inouïe ont soulevé l’indignation de la classe politique de tout bord, même au sein de la majorité gouvernementale, alors que les forces de l'ordre sont pointées du doigt, depuis plusieurs mois, pour des violences qualifiées de “systématiques” par les défenseurs des droits de l'Homme, qui les accusent également de “racisme” et de “discrimination”.

Certains milieux politiques, notamment au sein de l’opposition, dénoncent “un phénomène de violences policières” et appellent le gouvernement à prendre des mesures fermes en vue de parer à ces dépassements devenus récurrents ces derniers temps.

D’autres ont appelé entre autres à limoger le préfet de police de la capitale, Didier Lallament, connu par sa main dure, notamment après une nouvelle évacuation violente de migrants installés place de la République à Paris le 23 novembre dernier.

Le préfet s’était notamment illustré pour son côté inflexible lors de la crise des Gilets jaunes en 2019.

 

Le gouvernement: “cas isolés“ et “sujet politisé“

 

Si l'opposition évoque une violence systématique de la police, le gouvernement, lui, refuse de parler d’un phénomène mais plutôt de “cas isolés”, tout en prônant fermeté et “tolérance zéro” contre ce genre d’agissements.

“La partie ne fait pas le tout. Il faut arrêter la multiplication des procureurs médiatiques contre les forces de l'ordre”, a déclaré récemment le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, évoquant “un racisme dans les deux sens”.

Selon le locataire de place Beauveau, “la police de la République n'a pas à être raciste”. “Si quelqu'un commet un acte raciste, évidemment il faut regarder les choses avec beaucoup plus de fermeté, il faut intervenir car le racisme est une gangrène pour toute la société”, a-t-il insisté.  

“Je ne peux pas dire que le policier français aujourd'hui, il est raciste”, a souligné le ministre, qui pourtant quelques jours auparavant, avait reconnu qu'“aujourd'hui quand on a une couleur de peau qui n'est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé”. 

De son côté, le président Emmanuel Macron a reconnu dans une interview accordée à un média en ligne l’existence de policiers “violents” “qu'il faut sanctionner”, relevant toutefois que ce sujet est désormais “politisé” par certains milieux en France.

En faisant référence aux violences ciblant les forces de sécurité, notamment lors des manifestations contre le projet de loi “sécurité globale”, le chef de l'État a prôné une “tolérance zéro” contre ce genre d’agissements.

Une plateforme nationale pour signaler les discriminations

 

Face à un sujet qui suscite de nombreuses tensions, le président de la République a annoncé le lancement, en janvier prochain, d'une plateforme nationale de signalement des discriminations, gérée par l'État, le défenseur des Droits et des associations, ainsi que la généralisation prochaine des caméras-piétons pour les policiers.

Le locataire de l'Elysée, qui a qualifié l’interpellation du producteur de musique noir de comportements “inacceptables” qui font “honte”, a tout de même regretté qu’“aujourd'hui quand on a une couleur de peau qui n'est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé (..) On est identifié comme un facteur de problème et c'est insoutenable”.

Dans le sillage du débat ravivé par les dernières interventions musclées de la police, notamment pour déloger les migrants place de la République à Paris, le tabassage du producteur de musique ou encore les violences ayant émaillé les manifestations parisiennes contre la loi “Sécurité globale”, M. Macron a annoncé la tenue à partir de janvier de consultations sur une réforme de la police.

Ce “Beauvau de la sécurité”, du nom de la place où est situé le ministère de l'Intérieur, devra réunir des représentants des forces de l'ordre, élus et citoyens, a expliqué M. Macron dans un courrier, en réponse au secrétaire général du syndicat de police “Unité-SGP-FO” Yves Lefebvre.

Ce dernier avait écrit au chef de l'État pour lui faire part de la “colère” qu'ont suscitée chez les policiers ses propos reconnaissant des contrôles au faciès.

A travers ce “Beauvau de la sécurité”, le président français dit vouloir améliorer les conditions d'exercice de la police et consolider le lien de confiance avec les citoyens, soulignant avoir demandé à son ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin de “recevoir dès que possible” les syndicats de policiers pour peaufiner les propositions.

Le projet devra s'appuyer sur les sept chantiers de réforme présentés par son ministre de l’Intérieur fin novembre, à savoir formation, encadrement, moyens, captation vidéo des interventions, inspection, effectifs et lien entre police et population, dont la lutte contre les discriminations et le rapport aux médias.