Gloire et misère de l'âne marocain

Par Meriem Rkiouak
Le Maroc compterait aujourd’hui 962.000 ânes, contre un million dans les années 90 ©MAP/Hamza Mehimdate
Le Maroc compterait aujourd’hui 962.000 ânes, contre un million dans les années 90 ©MAP/Hamza Mehimdate
Il n’y aurait plus d’ânes au Maroc dans un avenir proche. On dirait une blague, tellement on s’est habitué à la présence, discrète mais on ne peut plus précieuse, de cet animal docile et dévoué. Pourtant, c’est la triste réalité: l’effectif est en chute libre à cause de la mécanisation et de l’élevage informel. Mais, avant d’en arriver là, l’âne marocain a vécu son heure de gloire. Entre le passé et le présent, BAB passe en revue les heurs et les malheurs du 4X4 des montagnes.

Entre les Marocains et l’âne, c’est une histoire millénaire de vie commune. En effet, le Maroc est le premier pays à avoir domestiqué cet animal sauvage à l’origine, dès 4000 av. J.-C.
Jusqu’à 2007, l’âne marocain était un digne ambassadeur du Royaume à l’étranger et s’exportait à merveille en France et en Espagne. C’est maintenant de l’histoire ancienne, puisque l’état des ânes, réduits aux travaux de labour, laisse beaucoup à désirer.
à commencer par le cheptel qui se rétrécit d’une année à l’autre. Selon Mohamed Belmou, directeur du festival de l'âne de Beni Ammar “Festibaz”, le Maroc compterait aujourd’hui 962.000 ânes, contre un million dans les années 90. Pis, l’âne serait en voie d'extinction au Maroc du fait de la mécanisation des fonctions jadis propres à l'âne, de l'absence d'un programme national de protection et de l'exportation.
Cette baisse résulterait aussi de l’absence d’un élevage structuré, d’après le ministère de l’Agriculture. Les données les plus récentes du même département montrent que 75% de la population asine marocaine vit dans les zones bours (contre 25% dans les zones irriguées), où l’âne est principalement utilisé dans le colportage de l’eau, le transport des marchandises et des personnes ainsi que dans divers travaux agricoles voire dans la contrebande, dans certaines régions du Nord.

Le 4X4 des zones montagneuses

Ce cheptel se compose de deux types de races, à savoir celles provenant de l’importation (catalane et poitevine), utilisées dans le croisement pour la production de mulets, et les races autochtones.
Conséquemment à la baisse de l’effectif, le prix de l’âne a considérablement augmenté, et oscille aujourd’hui entre 1.500 et 4.000 dirhams, selon les régions et les saisons. Il s’est renchéri, le 4X4 des montagnes, mais il reste moins coûteux qu’une voiture, quand même !
Les prix des équidés chutent, par ailleurs, en période de sécheresse car, faute de pouvoir les nourrir, les petits agriculteurs les abandonnent dans la nature, ce qui induit une baisse des prix.
Le plus grand nombre d’ânes se trouve dans les régions montagneuses et à faible mécanisation où, en l’absence d’infrastructures routières et d’équipements agricoles, les quadrupèdes sont très sollicités.
à Fès aussi, on note une concentration importante des ânes, très utiles pour porter bagages et marchandises dans les ruelles de la médina, trop étroites pour les voitures et les camions...

Une statuette en hommage à l'âne au siège de la Société protectrice des animaux et de la nature (SPANA) à Harhoura ©MAP/Charaf Nor
Une statuette en hommage à l'âne au siège de la Société protectrice des animaux et de la nature (SPANA) à Harhoura ©MAP/Charaf Nor


Quid des conditions de vie de ces travailleurs infatigables qui se tuent à la tâche sans jamais se plaindre ? Inutile de dire qu’elles ne sont pas de tout repos. Le Pr Hassan Alyakine, directeur de la Société protectrice des animaux et de la nature (SPANA) explique les cas de maltraitance des ânes par le fait que la plupart de leurs propriétaires sont des personnes démunies et illettrées qui survivent tant bien que mal grâce à leurs animaux: transport de personnes ou de marchandises, colportage de l'eau, labour, ramassage des ordures / déchets...
Dans un entretien à BAB, il fait état cependant d’“une nette amélioration du bien-être de l'âne durant ces dernières années”, relevant “une prise de conscience de la part des propriétaires qui n'ont généralement plus tendance à maltraiter leurs animaux” grâce aux efforts déployés en matière de vulgarisation et de sensibilisation à l'importance du bien-être animal.

Quand les Européens s’arrachaient les ânes “made in Morocco”

Non seulement les ânes contribuent-ils à l’amélioration des revenus de leurs propriétaires, mais ils participent aussi au PIB du pays par le biais de l’export. En effet, il n’est pas bien lointain le temps où l’âne était associé à la marque Maroc à l’international, un peu comme les agrumes, les tomates cerises ou l’artisanat.
Le Royaume était, tenez-vous bien, le premier exportateur d’ânes dans le monde jusqu’à la fin des années 2000. Selon l’Office des changes, le volume d’exportations entre 2000 et 2005 a atteint 16,1 tonnes, contre 5,3 tonnes pour la seule année
2006.
En 2007, une épizootie de la peste équine s’est déclarée au Royaume, poussant l’Union européenne à interdire l’importation des équidés marocains. Suite à cet embargo, le Royaume a perdu ses deux principaux clients: la France et l’Espagne.
Après un gel de deux ans, l’UE a fixé un ensemble de règles sanitaires pour l’import des ânes. Plus aucun âne n’est autorisé à franchir les frontières européennes sans son certificat sanitaire qui comporte les tests et analyses d’usage prouvant l’absence de maladies et la réalisation de tous les vaccins exigés. Comme une carte d’identité, ce document doit comporter le nom, l’espèce, la race, l’âge, la robe et le sexe de l’animal, ainsi qu’un numéro d’identification et les noms des géniteurs. Pour un maximum de traçabilité, les bêtes sont équipées d’une puce placée sous le derme de la bête, qui contient tous les renseignements nécessaires.
Deux marchés de perdus, un plus grand de gagné. Si les ânes marocains “sans papier” sont déclarées persona non grata sur le sol européen, ils sont traités comme des VIP en Chine. Pas pour leur viande -dont la consommation est populaire dans l’empire du Milieu-, mais plutôt pour leur peau, d’une valeur inestimable (Voir encadré page 36).

Il était une fois... l’âne de l’Atlas

La quasi-totalité des 960 mille ânes en circulation actuellement appartiennent à des races domestiquées. L’âne de l’Atlas (Equus africanus atlanticus), lui, est une sous-espèce issue de l’âne sauvage d’Afrique (“Equus africanus” de son nom scientifique) qui a vécu au Maroc, en Ethiopie et en Somalie durant l’Antiquité. L’âne de l’Atlas a pour cousins l’âne de Somalie “Equus africanus somalensis” et de Nubie “equus africanus africanus”. Autrefois présent en grand nombre dans les montagnes de l’Atlas, l’âne sauvage de l’Atlas est aujourd’hui en voie d’extinction, comme son ancêtre “Equus africanus”.
Il existe très peu de statistiques en la matière, mais il ressort des données disponibles que sa population s’est réduite comme une peau de chagrin sur les deux dernières décennies. Les spécialistes pointent du doigt le croisement avec l'âne domestique comme raison principale derrière cette diminution d’effectifs. Au Maroc, l’écrasante majorité du cheptel est constituée de bêtes domestiquées qui sont utilisées dans les travaux de champs, le transport, etc.
Alors que les experts font état d’une extinction totale de l’âne de Nubie et de Somalie, l’on estime à quelques milliers la population des ânes africains, qui vivent dans les régions désertiques et pierreuses d’Ethiopie, d’Érythrée, de Somalie et du Maroc.
Si l’âne sauvage africain habite les zones arides, c’est parce qu’il jouit d’une grande endurance qui lui permet de s’adapter facilement aux environnements désertiques et semi-désertiques où les précipitations annuelles sont inférieures à 200 millimètres.
Ses grandes oreilles - loin d’être un signe de stupidité! - sont là pour une raison bien précise: lui conférer une ouïe surdéveloppée qui peut détecter des sons à une distance de plus de 3 kilomètres.
Pour pouvoir résister aux conditions climatiques les plus extrêmes, les équidés sont dotés d’un appareil digestif spécial qui a la capacité de décomposer la végétation du désert et d’extraire l’eau dont ils ont besoin des fourrages. Fait curieux, l'âne sauvage africain peut survivre à une perte d'eau allant jusqu'à 30% de son poids corporel et boire suffisamment d'eau pour le remplacer en moins de 5 minutes.
S’il ne trouve pas d’eau douce, il peut boire de l’eau saumâtre ou carrément salée. Une vraie école d’endurance ! Le chameau peut aller se rhabiller, l’âne sauvage africain est le seigneur incontesté des déserts...

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