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Hassan Benaddi: ‘‘le projet PAM est pertinent, mais l’instrument est abîmé’’

Par Mohamed Aswab
Hassan Benaddi, ancien secrétaire général du PAM ©MAP
Hassan Benaddi, ancien secrétaire général du PAM ©MAP
Un des pères fondateurs du PAM, Hassan Benaddi revient, dans cette interview à BAB, sur le projet de société porté par le parti du tracteur et les embûches qui ont empêché sa concrétisation. Au passage, le politicien chevronné s’exprime sur plusieurs sujets d’actualité.

 

BAB: Que représente pour vous, aujourd’hui, le parti Authenticité et Modernité (PAM)?

Hassan Benaddi: Il y a une année, j’ai jugé bon de prendre mes distances de l’activité partisane, mais pas de l’activité publique. Je continue de m’intéresser à la vie publique, aux différents enjeux et défis qui se posent au pays. Concernant l’activité partisane, je me suis dit que je ne pouvais apporter plus que j’avais fait. Donc, j’ai pris mes distances gentiment, sans trop de problèmes. 

 

Et vous faites quoi actuellement? 

Vous savez, il est difficile de parler d’actualité en ce moment, à cause de la Covid-19. Comme tout le monde, j’attends la fin de cette épreuve. On est un peu isolé à cause des mesures de précaution. En attendant, j’essaie de lire, d’écrire et de suivre l’actualité nationale et internationale. A ce titre, j’ai participé à un ouvrage collectif à l’initiative de la maison d’édition “La croisée des chemins” intitulé “Ce que nous vivons”. J’ai participé également à un ouvrage similaire édité en langue arabe au Liban et dirigé par l’ancien ambassadeur Ali Oumlil. Ce livre est intitulé “le monde après la pandémie”. Par ailleurs, j’ai finalisé récemment la traduction d’un livre de Abdellah Ibrahim qui a pour titre “Contre vents et marées” et qui porte sur l’histoire du grand Maghreb.

 

Ce choix de s’éloigner du PAM est-il irréversible?

Dans la vie il n’y a rien d’irréversible, on n’en sait absolument rien. Je dirais que ça dépendra des circonstances. Je pense que l’important ce n’est pas d’être dans ce parti ou dans un autre. En ce qui me concerne, j’ai toujours essayé d’être cohérent avec moi-même; mon engagement depuis le début c’est d’être de tous les combats qui ont pour objectif de contribuer à la modernisation de mon pays.

J’étais encore enfant lorsque le Maroc a recouvré son indépendance. J’étais à l’école primaire, on était baigné dans une atmosphère d’enthousiasme, de la liberté retrouvée de la Nation. On rêvait d’un avenir radieux pour notre pays et on s’engageait dans tous les combats qui pouvaient y mener. Dans ces combats, il n’était pas question de la recherche d’une trajectoire individuelle mais c’était plutôt le “NOUS” qui prenait le dessus sur le “JE”.

 

Justement, il y a plus d’une décennie, vous étiez secrétaire général du PAM. N’avez-vous plus envie de vous battre pour ce projet politique? 

L’expérience du PAM était exaltante pour moi ; elle correspondait à l’avènement d’un nouveau Roi. Une grande dynamique s’était libérée. J’ai eu la chance de participer à la rédaction du rapport du Cinquantenaire “Le Maroc possible”. On a marqué un arrêt pour évaluer les 50 années passées depuis l’indépendance et faire un bilan critique. Pour nous, le nouveau règne était un nouveau départ et le PAM était une idée, parmi d’autres, qui voulait justement répondre au défi de ce nouveau départ. Un tas de questions se posait alors: qu’avons-nous bien fait ou moins bien fait? Quelles leçons tirer de tout cela? Et que faire pour rectifier le tir?

Parmi les mots d’ordre du PAM, c’était “la politique autrement”. En 2007, soit sept ans après l’avènement du nouveau règne, il y a eu des élections qui ont eu l’effet d’une douche froide pour tout le monde. La non-participation des Marocains a posé problème: le peuple marocain, à qui on offre des perspectives d’évolution à travers une approche démocratique, n’est-il pas intéressé? Il fallait donc faire une lecture critique de ce qui s’est passé. En même temps, en 2007, nous étions plongés dans une espèce de désenchantement de la vie partisane. Les partis traditionnels, c’est-à-dire les grands partis nationaux hérités du combat pour l’indépendance étaient en plein déclin. Même, paradoxalement, après la réalisation de l’alternance consensuelle, les forces qui y ont participé, c’est-à-dire les forces historiques de la Koutla (l’Istiqlal, l’Union Socialiste des Forces Populaires et le parti du Progrès et du Socialisme), qui incarnaient la vie partisane du Maroc, étaient en plein déclin. Par contre on assistait à la montée en force d’un phénomène nouveau: l’islamisme politique qui, après l’Algérie et la Tunisie, commençait à se manifester au Maroc. Il s’agissait bien d’une déferlante politique nouvelle et il fallait répondre à la question: les Marocains n’étaient-ils plus intéressés par l’offre démocratique? N’étaient-ils mobilisables que par un discours passéiste, un discours qui s’arroge le monopole des bons sentiments, de la morale et de la vertu?

 

Que représentait pour vous le PAM? 

J’ai trouvé beaucoup de bonheur à m’engager dans une entreprise partagée, collective. Quand on s’est engagé dans le Mouvement de tous les démocrates (MTD), c’était comme son nom l’indique une épopée pour tous les démocrates. On était là. J’étais dans la peau d’un commando. J’ai accepté de prendre le poste de secrétaire général, bien que ce n’était pas une ambition personnelle. Je l’ai pris parce que je pensais à l’instant que c’était ce qu’il y avait de plus commode. Parce que, pour des raisons de génération, je fais partie de ceux qui ont connu l’ancienne génération et la nouvelle. J’ai fréquenté la plupart de ceux qui ont animé les mouvements de l’extrême gauche, comme feu Benzekri, que j’avais au lycée quand il passait son baccalauréat. J’étais son professeur de philosophie. On n’avait que trois ou quatre ans de différence. Je comprenais cette génération, on parlait beaucoup politique et philosophie et on jouait même au foot. Quelques années plus tard, j’ai passé huit ans au Parlement où j’ai représenté l’UMT et où j’ai rencontré aussi des gens comme Mohamed Cheikh Biadillah, Taher Chakir ou Abdellah Kadiri, qui allaient tous venir au PAM. Je considérais le poste de secrétaire général comme une simple formalité administrative dont je pouvais m’acquitter plus facilement que d’autres… Mais il y avait des gens qui n’étaient pas heureux, qui disaient "pourquoi lui et pas moi"; c’est tout à fait normal. Quand on m’a dit que j’allais être le secrétaire général, j’ai dit en plaisantant: “oui, SG pour une année”. Mon vœu a été exaucé, mon mandat n'a duré même pas une année. Une année s’est écoulée entre la création du MTD et la création du PAM et j’ai passé quelques mois pour faire le premier congrès du PAM puis j’ai passé la main.

Il y a des gens qui ont mesuré à sa juste valeur ce moment, parce que c’était le moment le plus difficile. Il fallait sortir de quelque chose qui n'existait pas à quelque chose qui existe. Bien sûr, il y a des gens qui veulent totalement occulter cela. Dans toutes les entreprises humaines, les gens qui viennent ont tendance à vouloir éliminer ceux qui étaient passés. Moi, à un moment donné, quand les choses ont commencé à se compliquer au sein du PAM, j’ai gardé un peu mes distances. Mais à chaque fois qu’on me sollicitait précisément pour quelque chose je répondais présent, mais je n’y allais jamais uniquement pour me battre parce que je voyais que la plupart des bagarres qu’il y avait étaient futiles. 

Là, maintenant, je pense que le projet PAM est toujours prtin, mais l’instrument a été abîmé. Le projet relève de la vision, une vision juste. 

Si moi et les autres n’avons pas réussi à incarner cette vision, c’est la faute à nous et à personne d’autre…La vision “Authenticité et Modernité” est la réponse de la génération de l’après-indépendance aux défis du Maroc. Et ça ne veut pas dire que ça doit être porté par une seule organisation politique, il faut y avoir plusieurs. 

 

Qu’en pensiez-vous?

Personnellement, je pense que l’aspiration des Marocains au changement est profonde et réelle, sauf qu’elle s’était exprimée de façon désordonnée. Désordonnée, parce qu’on avait pris des mots d’ordre d’importance tactique pour des objectifs stratégiques et vice-versa. Par exemple, l’école ne doit pas être une question tactique. Normalement, il fallait qu’il y ait une réflexion, une bonne fois pour toutes, au lendemain de l'indépendance, pour établir un consensus sur les priorités. Mais ce sont les calculs et les ambitions personnelles qui ont prévalu…

L’une des grandes défaillances de tous les peuples qui étaient colonisés est le fait qu’ils avaient perdu la bataille face aux visées de l’impérialisme mondial parce que les sociétés étaient sous-développées, arriérées économiquement et culturellement. La question du savoir et donc de l’école est une question fondamentale et stratégique. Mais nos élites politiques ont en fait uniquement une question de surenchère tactique. 

Pour revenir en 2007, on avait posé la question suivante: pourquoi les gens ne venaient plus voter? Il y avait une offre politique pour aller de l’avant, vers des réformes constitutionnelles, d’ailleurs c’est ce qu’on allait vivre en 2011. Il y avait de grandes réformes déjà entamées par
SM le Roi Mohammed VI. Beaucoup de questions ont été posées et réglées, mais, malgré cela, il se posait la question de la non-participation et de la non-mobilisation des gens. Les gens n’étaient sensibles qu’à un seul son de cloche et celui-là, comme par hasard, était transnational, à savoir l’islamisme politique.

Votre réponse a été donc la création du Mouvement de tous les démocrates (MTD)…

Exact, le MTD a connu pendant une année, une grande effervescence, de très grandes discussions parmi ses membres fondateurs: que fallait-il faire, sachant que des élections se profilaient pour 2008?

Certains étaient pour l’adhésion à des partis politiques qui existaient déjà. Sauf que s’engager dans des partis traversés par des querelles intestines était une démarche risquée. D’autres étaient pour la création d’un nouveau parti, en partant de zéro. Mais comme les élections étaient imminentes on a privilégié une approche pragmatique; l’idée c’était de faire avec des petits partis qui existaient ou avec des éléments indépendants, faire de tout cela une espèce de synthèse et créer un nouveau parti qui va prendre le nom du groupe “Authenticité et Modernité” qui existait déjà autour de Fouad Ali El Himma. Ce dernier avait présenté une liste indépendante à Rehamna et autour de lui s’étaient regroupés un certain nombre de petits partis. Donc, on avait posé des questions d’ordre stratégique. Nous rêvions d’un Maroc moderne et démocratique, mais on était en face d’une réalité partisane où les porteurs des projets de modernisation du Maroc étaient en difficulté. Ce sont des forces issues du mouvement national, mais qui étaient à bout de souffle. A l’époque, le PAM devait donc relever un double défi, atteindre deux grands objectifs: répondre à la question immédiate, je dirais tactique, à savoir les élections et, en même temps, créer un cadre pour pouvoir répondre à la question stratégique. 

Au départ, on a participé à des élections partielles. Trois sièges de la chambre des représentants s’étaient libérés. Pour ces élections, on a présenté de nouveaux visages, mais on n’a pas réussi à obtenir ces sièges. On a donc opté pour une autre démarche. On dit qu’on ne fait jamais du neuf avec du vieux mais en politique il fallait le faire pour pouvoir exister dans un premier temps. Il fallait absolument endiguer la déferlante transnationale et, en même temps, jeter les bases d’un parti différent de ce qui existait, un parti qui reprend à son compte le combat pour la modernité, pour la démocratie. 

Il fallait donc avoir deux profils différents, des gens capables de gagner des élections et aussi des gens capables de penser le changement à long terme. 

 

Hassan

Cette approche n’a-t-elle pas abouti? 

L’utopie est toujours confortable. Quand on rêve d’une chose, on ne pense jamais suffisamment aux difficultés. Lorsqu’on a créé le nouveau parti, il fallait faire coexister des gens totalement différents, ceux qui n’étaient que peu intéressés par les élections et ceux dont le seul souci était de gagner les élections. Cet état des choses a pratiquement posé des problèmes insurmontables. Certes, on a obtenu un score très important dès les premières élections auxquelles nous avions participé en 2008. Personnellement, je disais à des amis qui me félicitaient: “Le PAM existe. Maintenant, il faut le créer”. 

Les gens n’accordaient pas beaucoup d’importance à cette boutade. Un parti politique n’est pas qu’une machine électorale. C’était donc contradictoire: il ne fallait pas que le vieux prenne le pas sur le neuf, comme il ne faut pas que le nouveau fasse abstraction de la réalité. On a beaucoup discuté de ça, mais, finalement, on n’a pas pu surmonter tous les écueils ni éviter certaines dérives…

 

Croyez-vous toujours au projet PAM?

Pour le projet du PAM tel que conçu au départ, je suis toujours partant. La vision est toujours d’actualité pour le Maroc. Je dirais même que c'est la vraie réponse aux défis actuels de notre pays. Je parle de ce projet tel qu’annoncé à l’époque. Maintenant, les pratiques du PAM telles qu'elles se manifestent aujourd’hui sont indéfendables. Et ce n’est pas parce que j’ai pris du recul que je dis ça. Quand j’étais à l’intérieur du parti, je tenais des propos encore plus durs. J’avais même dit que le PAM était devenu comme une sorte de bateau ivre, sans boussole, sans gouvernail.

Mais retenez bien que le projet PAM est toujours valable pour le Maroc. 

 

Que fallait-il donc faire?

Comme expliqué au début, on avait deux options: agir pour endiguer un danger imminent ou bien prendre notre temps pour construire un instrument merveilleux qui n'existe que dans le monde des idées. On a essayé de faire les deux choses à la fois. C'est pour ça qu'aujourd'hui, je ne blâme pas trop les gens qui disaient qu’il fallait gagner les élections n’importe comment… C’est sûr, il y a eu des dépassements et des dérives… L’histoire de l'Europe du 20ème siècle nous enseigne comment dans les pays qui ont essayé d'aller vite vers la démocratisation, on a créé des espaces nouveaux et on n’est jamais sûr de garantir quelles seraient les forces qui vont s'y engouffrer les premières. Souvent, ce sont des forces qui n'ont rien à voir avec la légalité et qui relèvent plus de la délinquance politique… Des forces mafieuses... 

A vous écouter, on a l’impression que ce n’est pas Hassan Benaddi le politicien qui parle, mais l’intellectuel, l’analyste. Est-ce bien le cas?

 

Oui, je pense qu'il faudrait penser ces questions pas en tant que politicien mais en tant qu'analyste. J’ai accumulé une certaine expérience et j’ai eu surtout la chance d'avoir eu une formation qui me permet de faire le va-et-vient entre l'action et la réflexion et je peux vous affirmer que ce qui nous pénalise réellement au Maroc c'est le déficit de réflexion à propos de ces questions. 

Les intellectuels et analystes manquent de profondeur quand ils abordent ces points-là. Ils se contentent de ce que disent les journalistes (qui ne sont que des médiateurs entre le public et les acteurs de la scène) et à partir de là ils élaborent des jugements et analyses et les présentent comme étant scientifiques. 

Dans cette optique, quel regard portez-vous sur les composantes de la vie partisane au Maroc?

Pour commencer, je dirais qu’on n’a pas de vrais partis politiques, mais des mouvements. Le premier grand mouvement était celui qui a lutté pour l'indépendance du Maroc. Dans l’un de ses livres, feu Allal El Fassi évoque les “mouvements indépendantistes au Maroc”. Quant au deuxième grand mouvement, c'était celui qu'a connu l'ensemble des pays arabes fraîchement indépendants, à savoir les mouvements progressistes et révolutionnaires et c’est ce qui a donné naissance à “Al Haraka Ittihadia”. On a appelé ça des partis mais, moi, je préfère parler de mouvements, parce que si vous prenez ceux qui se réclamaient de cette mouvance Ittihadie, de Abdellah Ibrahim à Mehdi Ben Barka, en passant par Abderrahim Bouabid et Omar Benjelloun... Tous ces Ittihadis se revendiquent de ce grand mouvement progressiste voire révolutionnaire.

Il y a aussi le mouvement islamiste. C'est le troisième mouvement qui a déferlé sur tous nos pays, un mouvement transfrontalier. Ce mouvement, là aussi, nous a donné ses variantes partisanes. Ce mouvement a atteint un stade de reflux. 

J'avais un échange une fois, lors d’un débat organisé par un journal, avec Abdelilah Benkirane, l’ex-secrétaire général du PJD qui, à l’époque, m’avait traité d’“illustre inconnu”. Je lui ai dit: “M. Benkirane, vous êtes en train de chevaucher une vague qui vous porte, vous n'avez même pas besoin d'un parti, même une planche pourrait faire l'affaire et vous pousser à naviguer. Et quand votre vague ne va plus vous porter, vous allez découvrir que votre parti ne vaut pas mieux que les autres”... 

 

 

Hassan

 

C’est ce qui est en train de se passer, d’après vous? 

Là, je ne dis pas ça. Mais le PJD n’y échappera pas. J’avais dit à M. Benkirane que le Maroc est si différent des autres pays arabo-musulmans parce qu'il a eu une histoire particulière en tant que vieil Etat. Les Marocains ont bricolé à travers des siècles un système Sui Generis qui n'existe nulle part ailleurs; c’est ce qu’on appelle le “Makhzen”. 

Malheureusement, sous l'influence d'un certain nombre d'idéologies occidentales, beaucoup de gens de chez nous sont tombés, de bonne ou de mauvaise foi, dans un raisonnement binaire qui consiste à diaboliser le Makhzen. Le Makhzen serait le mal absolu, et tout ce qui est anti-Makhzen serait le bien. Beaucoup de jeunes dans les universités ont été formés comme ça. Or, le Makhzen est une réalité politico-culturelle et religieuse spécifique au Maroc. C'est la forme qu'a pris l'Etat marocain. Et tant que nous voulons aller de l'avant et relever les défis de la modernité, il vaut mieux partir de ce que nous avons. 

Un Marocain peut être islamiste, communiste, Ittihadi... Il a le droit de le faire. La seule chose qu'on n’a pas le droit de faire c'est de servir un agenda exogène qui porterait atteinte à l'édifice commun. Soyez islamiste ou tout autre chose, mais soyez Marocain d'abord. 

C’est ce que nous appelons au PAM “Tameghrabit”, c'est la seule chose qui prime. Quand les Ittihadis étaient en Algérie et que Houari Boumediene voulait les mobiliser dans l'affaire du Sahara, il n'a trouvé personne. Ils n’ont pas voulu être contre leur pays dans une affaire qui concerne la collectivité des Marocains. 

Dans le cadre de la marocanité, on peut gérer toutes les contradictions imaginables. 

 

Et si on parlait de l’aspect “Modernité”?

Vous savez, la modernisation est possible quand vous agissez correctement sur les choses. On peut moderniser un pays en le dotant du train à grande vitesse, d’autoroutes et de ponts… Mais, la modernité, la vraie, est atteinte quand la société est capable d’agir sur elle-même, c’est l’action de soi sur soi. Cesser d’être un objet de l’histoire, ce qui veut dire que ce n’est plus autrui qui agit sur moi, que ce soit une instance internationale ou une puissance mondiale. C’est prendre son destin en main. J’agis moi-même sur moi-même.

Mais il faut avoir le courage de reconnaître les difficultés posées dans le cadre d’un raisonnement correct, non pas en se fiant aux slogans. On a l’obligation de répondre à ces questions de modernisation et surtout faire attention à ce que nous mettons derrière les mots que nous empruntons à notre formation dans les grandes écoles occidentales ou aux théoriciens des grandes officines orientales. C’est l’exemple d’une personne qui emprunte des lunettes déformantes sans consulter un médecin. Nos analystes empruntent une terminologie spécifique née dans le terreau de l’histoire particulière d’un pays qu’on a rencontré dans notre parcours. Dans le cas marocain, c’est la France. Il faudrait profiter et s’enrichir de tout ce qui est né dans le terreau français mais ne pas prendre cela comme des lunettes pour voir notre réalité, car elle sera déformée. 

Transposer les particularités de l’histoire de la monarchie ou de la République en France dans notre réalité signifie l’adoption d’un raccourci injustifiable!

En dehors du PAM, les partis politiques, tous, dans l’état où ils se trouvent aujourd'hui, sont-ils capables d’accomplir les missions attendues d’eux?

 

Les partis politiques, tels qu’ils sont aujourd’hui, sont incapables de donner ce qui est attendu d’eux dans les textes. On a vu que pour le modèle de développement, on les a attendu plus d’une année et ils n’ont rien produit. Raison pour laquelle la Commission sur le modèle de développement a été créée. Les partis politiques ne peuvent pas apporter des solutions, tant qu’ils font partie du problème. Mais malgré cela, ils sont indispensables. Il faut les renforcer. Il faut les corriger. C’est l’Etat stratège qui doit faire ce travail. 

On ne peut pas organiser la société si on n’a pas d’instances intermédiaires. Toutes les instances d’intégration, qui sont nécessaires dans une société, il faut les renforcer: l’école, la famille, les associations, les partis…

Pour mobiliser toutes les énergies possibles et je pense que les vents n’ont jamais été aussi favorables pour le Maroc, il faut qu’on fasse partager ça avec les jeunes. Il faut leur dire “ouvrez bien les yeux”, ne ratons pas notre chance, nous avons un RDV avec l’histoire. Nous avons aujourd’hui un pays qui compte dans la communauté des nations, qui est sollicité, qui remplit ses rôles. Et quand il y a des combats à mener ensemble dans la coopération, il est écouté. Nous avons une richesse extraordinaire parmi nos élites, il faut juste apprendre à se compléter sans jamais exclure… Nous nous trouvons dans un coin du globe où ce pays, par sa géomorphologie, est une espèce de réceptacle. Il faut que nous ayons l’estomac solide pour pouvoir tout digérer. Et la vision au sommet est suffisamment claire à travers les discours du Roi et les dispositions constitutionnelles. 

Le champ partisan a besoin d’une sérieuse mise à niveau. Le choix démocratique au Maroc est irréversible. Sa Majesté le Roi l’a suffisamment dit et répété. Tout le monde est d’accord. Mais, on ne peut pas faire de démocratie sans instruments de médiation, à savoir les partis politiques. Les instruments sont faits par les hommes. Ils sont donc perfectibles. Et les nôtres aujourd’hui sont très abîmés. Lors d’un récent Conseil des ministres, SM le Roi a évoqué la nécessité pour les partis politiques d’avoir des moyens supplémentaires pour s’entourer d’experts et s’acquitter de leur rôle d’encadrement. C’est possible.

 

 

Hassan

 

Que diriez-vous des prochaines élections? 

Personnellement, je relativise l’apport des prochaines élections. Ce ne sera pas le grand tournant. Mais, sur l’essentiel, je crois que le Maroc est dans la bonne direction. Vous devez faire un chemin et vous avez un instrument qui n’est pas valable pour vous amener quelque part, mais vous le prenez tout de même, en tenant compte de ses travers, mais vous ne comptez pas dessus pour aller jusqu’au bout. En politique, il faut toujours faire les choses en même temps, c’est Emmanuel Macron qui est à l’origine de cette formule: “en même temps”. J’utilise un instrument tout en essayant de le réparer. Il faut revoir les textes qui organisent les partis, qui organisent leur fonctionnement. J’espère que dans le rapport de la Commission sur le modèle de développement on aura abordé toutes ces questions, car il n’est pas uniquement question d’économie, mais aussi des valeurs, du quantitatif et du qualitatif.

 

Un an après l’apparition du premier cas de Covid-19 au Maroc, qu’en dites-vous?  

Il ne faut pas oublier que le Maroc dans son histoire a connu plusieurs fois des épidémies. Parfois les épidémies ont eu des conséquences terribles sur le pays. Le Maroc a failli perdre toute sa population à plusieurs reprises, décimée par des famines et des épidémies. Parfois, la peste a changé tout l’édifice politique. Face à ces enjeux-là qui sont des enjeux de génération, moi, je regarde l’histoire et je dis c’est un peuple qui a des capacités de résilience extraordinaires. Le Maroc a toujours eu cette capacité de rebondir. Mais, pour cela, on a toujours besoin d’une avant-garde. Les élites, et là je m’adresse aux nouvelles élites, je leur dis, regardez les aînés, ceux qui dans les années 30 et 40 du siècle dernier, avaient pris le flambeau pour libérer le Maroc de l’occupation étrangère, ils n’étaient pas plus nombreux que nous aujourd’hui, et ils n’avaient pas les moyens que nous avons aujourd’hui. C’est là les atouts du Maroc. Nous avons une forme de régime qui a été créée à travers des siècles par l’intelligence des Marocains, ce système monarchique marocain spécifique dont la mission est d’abord l’arbitrage et l’équité et qui permet à tout le monde de s’exprimer et de coexister. Avec tout ça, nous avons tout ce qu’il faut pour relever les défis.

 

Ce Maroc doit rester ce qu’il est et participer à la modernité. Cette société mérite d’être totalement affranchie de toutes les entraves de l’obscurantisme, des archaïsmes, de l’injustice, du despotisme… Cette société mérite tout ça, tout en restant dans la cohésion et dans la loi du vivre-ensemble. Vous allez me dire que c’est de l’utopie! Mais je pense que c’est un rêve qui vaut le coup. Il faut continuer à le faire. C’est pour ça que, moi, je suis venu au PAM.