Haut Karabakh: une guerre par procuration

Par Lamia Dakka
La Turquie n'a jamais caché son soutien inconditionnel à l'Azerbaïdjan ©MAP/EPA
La Turquie n'a jamais caché son soutien inconditionnel à l'Azerbaïdjan ©MAP/EPA
Après une période d’accalmie d’une vingtaine d’années, la crise du Haut Karabakh renaît de ses cendres. Les hostilités ont repris de plus belle en septembre dernier, attisées par l’ingérence des puissances régionales qui, pour servir leurs agendas antagonistes, pérennisent un conflit qui traîne depuis plusieurs décennies. Cette analyse vous fera comprendre la genèse, les protagonistes, les ramifications et les enjeux d’un conflit aussi vieux que le Caucase. 

Anciennes et récurrentes, les hostilités entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan autour de la “République de Nagorny Karabakh” ont pris une tournure on ne peut plus dangereuse en septembre dernier. En effet, ce conflit, qui date de 1994, est considéré comme l’un des plus vieux et des plus complexes de la région du Caucase. Et pour cause, c’est un dossier où s’imbriquent différentes dimensions: historique, ethnique, géo-politique, économique… 

Les efforts de médiation internationale ont échoué à arrêter l’effusion de sang. De même, les longs et éprouvants épisodes de confrontation n’ont pas permis de faire pencher la balance du côté de l’un des protagonistes. 

A l’instar des différends régionaux qui évoluent au gré du contexte géopolitique, la guerre du Haut-Karabakh implique, outre les protagonistes directs, des puissances régionales et internationales qui pèsent de tout leur poids dans le cheminement du conflit et les pistes de résolution. Ces puissances défendent, en effet, leurs intérêts respectifs qui sont divergents voire opposés et cherchent à conforter leur positionnement géostratégique en surfant sur le conflit, anéantissant ainsi toute chance de parvenir à un règlement définitif. 

Ce dossier a, cependant, une particularité: c’est que l’Arménie et l’Azerbaïdjan, pays voisins, ne se disputent pas une zone frontalière mais bel et bien une région qui fait partie intégrante du territoire azéri. Bakou revendique sa souveraineté sur une terre qui, dit-elle, lui appartient géographiquement, tandis qu’Erevan fait valoir le fait que la région avait déclaré son indépendance de l’Azerbaïdjan, même si celle-ci n’a été reconnue par aucun pays membre de l’ONU, même pas l’Arménie.

Epuisés par les longues années de guerre, avec leurs lourdes factures humaines et économiques, les deux pays ont signé, en mai 1994 à Bichkek (capitale du Kirghizistan), un cessez-le-feu connu sous le nom du “Protocole de Bichkek”, sous la supervision du parlement kirghiz et du ministère russe des affaires étrangères.

Malgré l’arrêt des opérations militaires en vertu de cet accord, le cessez-le-feu n’a jamais été appliqué sur les 28 dernières années. En cette période, les combats ont coûté la vie à des centaines de soldats des deux camps. 

 

Les acteurs régionaux… Une guerre par procuration 

Entre les affrontements qui n’en finissent pas, les accords de cessez-le-feu sans cesse violés et les positions fluctuantes des acteurs régionaux impliqués directement dans le dossier, à savoir la Russie, la Turquie et l’Iran, les efforts de médiation du groupe dit Minsk (Etats-Unis, France et Russie) semblent être voués à l’échec et le règlement définitif du conflit est renvoyé aux calendes grecques. 

Ces pays, qui se sont présentés, tout au long des 28 dernières années, comme des médiateurs et des facilitateurs de dialogue, n’hésitent pas en réalité, officiellement ou officieusement, à octroyer leur “soutien” à l’un des voisins ennemis. Cet état de faits rallonge la durée de vie du conflit et retarde son règlement.

Les derniers affrontements entre les deux camps adverses, qui ont fait des centaines de morts et des milliers de blessés et de déplacés, en plus de la destruction massive d’infrastructures et de bâtiments stratégiques, prouvent que cet énième épisode va dépasser les autres en termes de longévité et de retombées et enfoncer la région tout entière dans un bourbier dont l’issue est incertaine.

Mais, surtout, le fait, inédit, que les deux pays aient décrété la mobilisation générale et déclaré l’état de guerre, laisse croire que l’escalade actuelle serait la plus violente de toute l’histoire de la région. D’autant plus que les deux protagonistes, forts de leurs soutiens respectifs, campent sur leurs positions et ne laissent pas de chances aux médiations internationales ni aux trêves humanitaires pour désamorcer la crise. Ainsi, Bakou réitère sa détermination à aller jusqu’au bout dans sa bataille pour la “libération” de ses “territoires occupés” en opposant un niet catégorique à tout projet séparatiste alors que l’Arménie resserre ses rangs en vue de faire barrage aux troupes azerbaïdjanaises.

Se rejetant la responsabilité de l’enrôlement de combattants étrangers, de la mort de civils et de l’exportation du conflit en dehors de la région, chaque partie tente de se dédouaner en faisant endosser à l’autre la responsabilité du conflit et des dégâts essuyés. Loin de ces joutes oratoires, la situation va de mal en pis sur le terrain et les combats font rage, avec à la clé le recours à l’aviation et à la lourde artillerie.

Devant une situation aussi explosive, il était évident que les puissances régionales et internationales cherchent à instrumentaliser ce dossier afin de servir leurs intérêts, immédiats et futurs, dans le cadre de leur rivalité géostratégique. 

La Turquie arrive en tête de ces acteurs régionaux. Le pays n’a jamais caché son soutien inconditionnel à l’Azerbaïdjan, un soutien qui trouve ses fondements dans les solides liens historiques unissant les deux pays, avec un important héritage ethno-culturel en commun et des intérêts économiques et géostratégiques convergents. En effet, l’Azerbaïdjan est un partenaire incontournable pour la sécurité énergétique d’Ankara et le premier client des industries aéronautique et de défense turques avec des importations estimées à plus de 77 millions de dollars à fin septembre dernier.

Comme à l’accoutumée et au premier coup de feu tiré le 27 septembre, la Turquie, Etat, peuple et partis, s’est empressée de prendre position en faveur de son protégé, affirmant que Bakou pouvait compter sur elle aussi bien pour prendre sa défense dans les fora internationaux et lors des négociations politiques que pour lui apporter l’aide logistique et les renforts militaires dont elle aura besoin dans cette bataille stratégique.  

 

Ankara/Moscou, l’autre duel

L’attitude d’Ankara est aussi logique que prévisible: en se rangeant du côté de l'Azerbaïdjan, elle veut confirmer sa posture comme acteur central de la scène géopolitique du sud du Caucase, comme elle tente de le faire en Syrie, en Libye et au Moyen-Orient. Sans omettre l’adversité historique Turquie-Arménie, de temps à autre exacerbée par les accusations de génocide portées par Erevan contre Ankara. 

Par contre, la position adoptée par la Russie, allié traditionnel de l’Arménie, laisse perplexe. Hormis les appels à l’apaisement et à la retenue qu’elle a lancés et un round de négociations entre les chefs de la diplomatie des deux pays qu’elle a accueilli le 10 octobre, 13 jours après l’éclatement des combats, Moscou n’a pas affiché de soutien fort à Erevan, qui avait placé un proche des Etats-Unis et de l’Europe au poste de Premier ministre, auparavant occupé par un pro-russe.

Selon les analystes, cet atermoiement serait une manière de “tirer les oreilles” à l’Arménie. Mais, quoi qu’il en soit, jamais Moscou ne permettra que l'Azerbaïdjan sorte victorieux de ce duel. Et pour cause, le pays des Tsars dispose d’une base militaire en Arménie et détient environ 40% de ses investissements étrangers. En plus, les Russes sont excédés par la rude concurrence que leur livre l'Azerbaïdjan sur les marchés de l’approvisionnement énergétique de l’Europe. 

La Russie voudrait donc se tenir à égale distance des belligérants: si l’Arménie est un allié historique, l'Azerbaïdjan est un voisin avec qui elle partage les gisements pétroliers situés en Mer caspienne. Du coup, sa position mi-figue mi-raisin reflète son souci de s’assurer la loyauté des anciennes républiques soviétiques tout en préservant ses intérêts et sa zone d’influence stratégique. 

Quant à l’Iran, frontalier des deux pays, il s’est montré plutôt prudent. Téhéran, qui redoute qu’une guerre éclate à sa frontière, semble plus proche de la partie arménienne compte tenu de leur partenariat économique. Aussi, l’Iran voit d’un mauvais oeil la politique expansionniste de la Turquie dans la région, que le rapprochement entre Bakou et Ankara vient conforter.

Restent les positions des Etats-Unis et de l’Union européenne qui se veulent “neutres” et prônent une solution pacifique sans l’ingérence de ce que Washington appelle une “tierce partie”, en référence à Ankara et Moscou.

 

Une crise ouverte sur tous les scénarii 

Le conflit du Haut-Karabakh ne serait pas près de voir le bout du tunnel, à en croire les analystes. Cependant, deux options se profilent, à savoir un cessez-le-feu provisoire parrainé par des forces régionales ou internationales et suivi par des négociations, ou bien la poursuite de la guerre jusqu’à l’épuisement.

A l’heure actuelle, Bakou dispose, face à son ennemi, d’avantages considérables sur le terrain: primo, la manne pétrolière qui lui a permis, ces dernières années, de moderniser son armée et, secundo, les acquis considérables qu’elle a totalisés sur le terrain et qu’elle compte utiliser comme cheval gagnant dans les négociations politiques avec l’Arménie. Ainsi, le président Ilham Aliyev a déjà posé ses conditions pour stopper les hostilités, à leur tête le retrait des troupes arméniennes des “territoires occupés”. 

De l’autre côté, les observateurs estiment que le choix par l’Arménie de ce timing précis pour mener l’escalade contre l'Azerbaïdjan et sa position soutenant la création d’une république indépendante au Nagorny Karabakh, n’est qu’une manoeuvre par laquelle le pays cherche à créer une nouvelle réalité sur le terrain et à détourner les regards de la crise socio-économique interne qu’il traverse.

 

Quelle que soit la tournure que ce dossier devrait prendre - soit une nouvelle trêve qui consacrerait le statu quo et qui serait dictée par des facteurs géostratégiques, ou une poursuite des combats avec leur coût humain et économique devenu insupportable-, Bakou semble être en position de force d’un point de vue juridique. Et pour cause, quatre résolutions successives du Conseil de sécurité, datant de 1993, appuient explicitement sa cause en exigeant le retrait des troupes arméniennes des zones occupées et en réaffirmant, par la même, la souveraineté de Bakou sur la région du Haut-Karabakh.