"Il n'y a que SM le Roi qui incarne le panafricanisme"

Par Meriem Rkiouak
Mohamed Benhammou ©MAP
Mohamed Benhammou ©MAP
M. Benhammou passe en revue les évolutions intervenues dans le sillage de la crise du Covid-19. Selon lui, le sens de solidarité dont le Royaume a fait montre dans la gestion de la pandémie l’habilite
à jouer un rôle leader dans le monde post-coronavirus.

BAB: Comment la gestion avant-gardiste de la pandémie du Covid-19 a-t-elle consolidé le leadership du Maroc, aux niveaux régional et international ?

Mohamed Benhammou: Le Royaume peut se targuer d’avoir assuré une gestion exemplaire de la pandémie. Grâce aux choix clairvoyants de SM le Roi qui a tracé une feuille de route pour gérer au mieux cette urgence mondiale, et aux différentes mesures prises qui ont apporté des réponses aux problèmes posés et pallié les différents déficits, le Maroc a pu éviter le pire.

On a vu comment, sous d’autres cieux, la gestion de cette crise exceptionnelle a été marquée par l’agitation, le cafouillage et les mauvais choix. Au Royaume au contraire, il y avait dès le départ un bon diagnostic de la situation.

Dès que SM le Roi a pris l’initiative, Il a rendu confiance et sérénité aux citoyens qui étaient apeurés face à une situation mondiale qui avait tout d’une catastrophe. Les sages décisions prises (fermeture des frontières terrestres et aériennes, suspension de la scolarité, passage à l’enseignement à distance et au télétravail) nous ont permis de contenir l’évolution de ce virus qui a pris tout le monde de court.

D’autre part, la pandémie nous a révélé à quel point les choix stratégiques en matière de développement et les investissements faits par le Royaume sur les deux dernières décennies étaient judicieux et salutaires.

à aucun moment notre sécurité alimentaire n’a été menacée parce que nous produisons grâce à l’agriculture tout ce dont nous avons besoin. Sur le plan de la sécurité sanitaire, l’exemple des masques est éloquent. Avec le déficit énorme accusé en ce produit devenu vital, on a assisté à une diplomatie des masques voire à des “guerres des masques” entre pays. Ce problème ne s’est pas du tout posé au Maroc.

Non seulement nous avons réalisé une auto-suffisance en masques, mais nous en avons aussi exporté et envoyé en aide à plusieurs pays.

Avec cette gestion sans faille, le Maroc a encore une fois montré l’exemple en tant que pays qui compte pour son développement sur ses hommes et femmes, ses moyens et son génie, fort en cela d’un leadership royal qui est aujourd’hui comme il l’a toujours été, une source de sérénité et de sécurité pour l’ensemble des Marocains.

Qu’en est-il du modèle de développement ? Quels sont les enseignements à tirer de la pandémie du coronavirus et comment influeront-ils le processus d’élaboration du nouveau modèle de développement, à la lumière du nouveau délai de six mois que le Souverain a bien voulu accorder à la CSMD ?

Par cette décision éclairée d’accorder à la commission spéciale un délai supplémentaire qui est égal à celui qu’elle a eu au début pour remettre sa copie, SM le Roi lui donne la possibilité de marquer une halte et de tirer les conclusions de ce qui vient de se passer pour asseoir une nouvelle approche de travail qui puisse répondre à une nouvelle réalité et s’inscrire dans l’évolution du monde d’aujourd’hui.

C’est que les enjeux qui prévalaient au moment où la commission a été mise en place ne sont plus les mêmes. Il y a des défis qui ont surgi, des priorités qui ont changé. Par exemple, on ne peut pas omettre que le monde dans lequel nous allons vivre sera de plus en plus un monde vert, où la dimension climat sera plus présente. Nous sommes aussi en pleine révolution numérique, dans la post- révolution numérique même, c’est une autre donne qu’il faudra intégrer.

Il y a quatre mois encore, il était inconcevable que nous puissions basculer au mode enseignement 100% à distance. Or, nous avons été agréablement surpris par la capacité d’adaptation de nos élèves, nos étudiants, nos professeurs et nos établissements d’enseignement qui ont pu assurer cette mission sans trop de difficulté.

Même chose pour le télétravail: à aucun moment le centre névralgique de l’administration et de l’économie ne s’est paralysé. L’approvisionnement en produits alimentaires sur l’ensemble du tissu national s’est effectué avec fluidité et sans accroc. On ne peut qu’applaudir chaleureusement toutes ces femmes et tous ces hommes qui ont travaillé dans des conditions psychologiques, nationales et internationales, très dures, dans un contexte de crise grave où le risque était invisible, pour mettre à notre disposition, sur tout le territoire national, les produits alimentaires et les biens de première nécessité dont nous avons besoin, de sorte qu’il n’y a jamais eu de rupture de stock quelle qu’elle soit. Chapeau bas aussi à ceux qui ont veillé à la santé, la sécurité et le bien-être des citoyens : professionnels de santé, services de sécurité, agents d’autorité et de l’administration territoriale, employés des transports, agriculteurs, éboueurs…

Tous ces gens ont fait preuve d’un grand patriotisme qui a aidé notre pays à remonter la pente. Nous avons donc la chance d’être nés dans un pays qui a une vieille et profonde tradition étatique. Depuis l’émergence de l’épidémie, l’Etat était présent en force, à travers les ministères de l’Intérieur, de la Santé, de l’Economie, de l’Industrie, à travers les différents services de sécurité, les FAR… Cette belle symbiose Etat-citoyens nous a épargné une aggravation de la crise. Le Maroc a ainsi démontré qu’il est un grand Etat en mesure de relever des défis d’ampleur mondiale.

Les priorités économiques aussi ne seront plus les mêmes…

Au niveau économique, on a vu à quel point l’intervention de l’Etat a été salvatrice, à travers la création du fonds Covid-19 pour soutenir l’économie et les familles nécessiteuses. Mais cela n’empêche que la crise laissera des séquelles. Pour redresser les choses, nous devrons commencer par recouvrer notre souveraineté sanitaire et alimentaire, de façon à ce qu’on ne soit plus dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’étranger.

C’est, à mon avis, l’une des leçons à tirer de la pandémie. On a vu comment des pays producteurs et exportateurs de blé et de riz ont préféré garder leurs stocks pour leurs populations, laissant les autres pays dans le besoin.

Il y aura donc un retour de l’Etat social, des souverainetés et des frontières qui va sonner le glas de la mondialisation “sauvage” et annoncer une nouvelle forme de mondialisation plus “humanisée”. On restera bien évidemment dans un monde ouvert et hyperconnecté, mais on va entrer dans une nouvelle phase post-mondialisation.

Quelle place à la régionalisation dans ce nouveau modèle de développement ?

Dans le nouveau modèle de développement post-Covid-19, la question de la régionalisation sera centrale. Cet aspect a été souligné avec force par la crise: si la riposte à la pandémie a été une réussite, c’est parce qu’elle s’est basée sur une approche régionale. La stratégie nationale de lutte ne pouvait être implémentée de la même manière sur tout le territoire, sachant que la pandémie a frappé fort dans certaines régions mais a été timide ou inexistante dans d’autres. Plus que jamais donc, la régionalisation avancée s’impose.

S’agissant de la question nationale, comment interpréter les récentes manœuvres des ennemis de l’intégrité territoriale, sur fond des succès diplomatiques et juridiques engrangés par le Royaume ?

Il est vraiment désolant de constater que notre voisin de l’Est continue de faire le choix de la politique de l’autruche et de rester prisonnier d’une ère stratégique complètement révolue. Qu’est-ce qu’on aurait aimé que cette catastrophe sanitaire fasse prendre conscience à notre voisin qu’on est tous dans le même navire et qu’on a plus que jamais besoin d’être unis. Rien n’y est fait : l’Algérie, frappée de myopie stratégique, continue d’aller dans le contresens de l’histoire et des défis imposés par la conjoncture actuelle.

Le changement à la tête du pouvoir n’a rien changé au système qui a fait de l’adversité avec le Maroc une doctrine. Le régime algérien a beau manigancer, la vérité est là, éclatante. Sur la scène internationale, presque plus personne ne se laisse leurrer par les chimères séparatistes ni ne donne de crédit à des pseudos acteurs qui tentent désespérément se s’imposer sur l’échiquier international. Le polisario et son mentor l’Algérie essuient, comme des claques, les revers diplomatiques, l’un après l’autre.

Sur le plan militaire, la question est réglée sur le terrain depuis que le Maroc a mis en place le dispositif de défense nationale; et sur le plan économique, tous saluent la métamorphose admirable de nos provinces du sud, comment ces contrées qui n'étaient que vastes étendues désertiques à la sortie du dernier soldat espagnol, sont devenues de belles cités prospères à la faveur des efforts de développement et d’investissement consentis par l’Etat marocain.

Au niveau de la vie démocratique et politique, on voit comment les populations du sud sont impliquées dans la vie politique nationale avec une très large représentativité, au moment où les habitants des camps de Tindouf, dont seulement 20% sont d’origine sahraouie, sont privés de leurs droits les plus élémentaires, dont ceux de la liberté d’expression et de circulation.

Tous ces éléments font que le Maroc est dans son plein droit historique, juridique et humain quand il défend bec et ongles son intégrité territoriale, sous la direction de SM le Roi Mohammed VI.

Quant aux gouvernants d’Alger, il est temps pour eux de se rendre à la réalité géostratégique, de penser à l’avenir de leur pays dans l’enceinte du Maghreb et de cesser de caresser le rêve de l’Etat pivot et de la superpuissance régionale.

En ces temps de disette, le Maroc décide, sur hautes instructions royales, d’envoyer une aide médicale substantielle à 15 pays africains. N’est-ce pas la preuve que l’approche du Royaume vis-à-vis de l’Afrique n’est pas motivée uniquement par des intérêts économiques ?

Quand il s’agit de relations entre pays, ce n’est pas une honte de parler d’intérêt. De toute façon, les relations entre les Etats ont toujours été basées sur les intérêts. Aujourd’hui, la question fondamentale au niveau de notre stratégie diplomatique, c’est de développer des espaces d’intérêt commun et de construire une relation équitable, juste et équilibrée avec les pays partenaires. A ce niveau, le Maroc a clairement fait ses preuves. Aujourd’hui, à l’échelle du continent, il n’y a que SM le Roi qui incarne le panafricanisme et le nouveau leadership africain, après les pères fondateurs de l’Afrique et les artisans des indépendances (feu SM Mohammed V, feu SM Hassan II, Léopold Sedar Senghor, Patrice Lumumba...). Le Souverain est toujours resté fidèle à Sa devise : croire dur comme fer en l’avenir de l’Afrique, avoir confiance en Afrique et dans les Africains, ériger l’humain en priorité absolue et promouvoir une coopération interafricaine gagnant-gagnant.

En cela, SM le Roi part d’une ferme conviction : que nous faisons face à des défis globaux et multidimensionnels qui exigent des réponses collectives, un partage des expériences et des expertises et un sens de solidarité élevé. Le développement doit être pensé et exécuté par les Africains. C’est une vision royale pragmatique, avec une grande dimension de solidarité et de responsabilité, qui se traduit pour la énième fois sur le terrain à travers les aides médicales acheminées à 15 pays du continent, sur Hautes instructions royales.

Concernant le dossier libyen, l’accord de Skhirate est-il toujours d’actualité pour aider à résoudre ce conflit qui a trop duré ?

A force de changer la roue, on finit par bousiller la machine. Dans le conflit libyen interviennent une multitude d’agendas contradictoires. Chaque intervenant cherche à réinventer une roue qui va dans le sens de ses propres intérêts.

Il faut que cette mascarade de conférences et de réunions, qui se succèdent et se ressemblent, cesse. D’autant plus qu’il y a aujourd’hui un acquis de taille, à savoir l’Accord de Skhirate, qui a été conclu au terme de longues et âpres négociations entre les protagonistes.

En toute objectivité, le Maroc est le mieux placé pour assurer la médiation entre les frères ennemis libyens, parce qu’il jouit de la confiance de l’ensemble des acteurs ; le Royaume a toujours démontré sa bonne foi et son seul souci a toujours été de protéger l’intégrité territoriale et l’unité nationale des Libyens, les aider à trouver une solution politique qui préserve la sécurité et la stabilité de leur pays.

Le Maroc ne s’est jamais posé en partie prenante du problème libyen; cette impartialité l’habilite à offrir ses bons offices pour être un acteur de la solution et non pas du problème.

Certes, depuis l’Accord de Skhirate de l’eau est passée sous les ponts. Il y a des choses qui ont besoin d’être adaptées, réajustées, abandonnées ou ajoutées, mais l’accord reste une base solide et un point de départ pour de nouvelles négociations efficaces et fructueuses. Peut-être on a besoin aujourd’hui d’un “Skhirate II” pour aider nos frères libyens à trouver enfin la voie de la réconciliation, de l’unité et de la paix.

Après la crise, certains appellent au retour de l’Etat providentiel dans les domaines politique, social et économique. Qu’en pensez-vous ? l’Etat providence a-t-il sa place dans un monde globalisé ?

Il y a certes grand besoin du retour de l’Etat, mais ce ne sera pas un Etat providence ni un Etat westphalien, omniprésent et omnipotent.

Depuis les traités de Westphalie en 1648, les Etats-Nation sont passés par de nombreuses phases d’évolution: deux guerres mondiales, des crises économiques graves comme celle de 1929, des épidémies mortelles comme la grippe espagnole en 1918… A partir de la moitié du 20ème siècle, on va assister à un essoufflement de ces Etats westphaliens. Les appels à la réforme de l’administration puis de l’Etat lui-même se font insistants, poussant l’Etat à abandonner une partie de ses attributions à des établissements semi-publics puis au secteur privé. L’Etat régalien va petit à petit perdre du terrain, avec la décentralisation, la déconcentration et la gestion déléguée par laquelle l’administration centrale cède certaines de ses fonctions aux collectivités territoriales.

Dans cette configuration des choses, l’Etat était considéré comme un mauvais père de famille, un “Etat mammouth” qu’il fallait dégraisser. On jugeait le “coût” de l’Etat excessif par rapport à son rendement, à ce qu’il offrait comme services aux citoyens.

On s’insurgeait contre la bureaucratie, la cherté de la vie, on critiquait la qualité des services et des biens mis à disposition. Petit à petit, l’Etat s’est soustrait à ses responsabilités sociales dans l’éducation, la santé, l’emploi, etc.

Miné de l’intérieur par les contestations et les revendications pressantes des citoyens, et laminé à l’extérieur par la mondialisation et ce qu’elle a imposé comme nouvelles réalités et nouveaux défis, l’Etat westphalien était grandement affaibli. Le besoin pour la modernisation de l’Etat se fait alors pressant à partir des années 80. Pour certains, il fallait “plus” d’Etat, pour d’autres, il en fallait “moins”. Au final, on était en quête d’un “mieux Etat” et pour cela il fallait passer à une nouvelle architecture de gouvernance, à un nouveau mode de gestion de la relation entre gouvernants et gouvernés, entre société et société politique… Dans le monde entier -mais à des degrés différents-, l’Etat était essoufflé, dans l’incapacité de remplir l’ensemble de ses rôles et missions.

Les sociétés ont beaucoup évolué et les Etats ont eu du mal à suivre cette évolution. En quelques décennies, il y a eu une accélération à grande vitesse de l’histoire et des événements, il y a eu plein de révolutions (technique, technologique, digitale, nano…). Toutes ces mutations ont rendu l’Etat, dans sa forme traditionnelle, obsolète.

Quels seront donc les traits saillants de cette nouvelle forme de l’Etat ?

Aujourd’hui, avec la crise du Covid-19 qui a ralenti la vie dans le monde entier et acculé les deux tiers de l’Humanité au confinement, l’Etat traverse une nouvelle phase de son évolution. Les priorités ont changé, les méthodes et les valeurs aussi. On a ainsi vu comment, pour les citoyens de plusieurs pays, les droits sociaux passaient avant les droits politiques, crise oblige. Donc je pense que ce qui est demandé aujourd’hui, c’est le retour de l’Etat social pour qu’il remplisse ses missions dans les secteurs qui touchent de près au vécu des citoyens (éducation, santé, emploi).

Nous sommes aujourd'hui dans une phase qui va marquer une transition : on ne sera plus dans l’Etat westphalien mais on ne sortira pas complètement de cet esprit-là. Une nouvelle forme de l’Etat va prendre corps, avec un retour des souverainetés et des frontières. La pandémie du Covid-19 nous a montré à quel point les Etats ont été prompts à se replier sur eux-mêmes, à fermer leurs frontières pour se protéger et à tenter de recouvrer leur souveraineté dans l’ensemble des secteurs qui assurent leur sécurité, y compris dans des domaines qui n’étaient pas auparavant perçus comme stratégiques, mais qui se sont avérés tel dans ce contexte de catastrophe mondiale.