Jalila Talemsi, une dissimulatrice (presque) parfaite

Portrait chinois par Mohamed Aswab


Soucieuse des petits détails, l'actrice Jalila Talemsi aura réussi à dissimuler sa féminité pour interpréter avec brio le rôle d'un homme dans le film d’Azlarabe Alaoui, “Androman: de sang et de charbon”. C'est l'histoire d'une fille obligée par son père à vivre comme un homme, pour une question d’héritage. Tout se déroule selon les plans du père, jusqu’au jour où elle rencontre un homme dont elle tombe amoureuse... 

Pour répondre aux questions du “Portrait chinois” et après avoir lu l'interprétation faite des personnalités ayant déjà passé par cette rubrique, Jalila Talemsi a pris son temps pour détailler ses réponses/argumentaires. La manœuvre est bien claire: imposer sa propre interprétation pour se focaliser sur ce qu'elle a envie de montrer d'elle. Son petit jardin secret, faut-il l'avouer, est infranchissable. Son puits est sans fonds. Sa couleur préférée est le noir, mais elle refuse l'interprétation que le commun des mortels a de cette couleur triste. 

Elle évoque l'Asie, en guise de continent auquel elle s'identifie, le continent de toutes les cultures, de tous les contrastes, de tous les états, de toutes les températures. Sa chanson de prédilection est “The coat of many colors” de Dolly Parton. Toutes les couleurs sont bonnes pour tisser une belle histoire de vie. Elle admire la danse, tout en disant aimer tous les beaux-arts, pour ne pas se cantonner dans un seul et unique choix qui trahirait ce qu'elle est. Bien qu'il n'en soit pas vraiment un, son crime est parfait. Ses réponses inattendues, ses préférences insoupçonnées et ses références sortent du lot. 

Les petits détails, c'est son terrain de jeu préféré. Elle cite Haruki Murakami, l'écrivain japonais contemporain, qui, d'après Jalila, est réputé pour sa description très fine et détaillée des faits et des situations “au point de s'imaginer regarder un film”. 

Jalila réussit également son subterfuge parce qu'elle intellectualise son rapport au monde. C'est une esthète, faut-il le dire. Elle voue un culte au raffinement, à la beauté formelle, à l'éclectisme. Elle évoque le patinage artistique, la grâce de la danse, l'élégance du noir... 

Ses sorties médiatiques, qu'elle affirme “très rares et bien choisies” s'inscrivent dans son désir de discrétion. L'image, qu'elle a d'elle, Jalila refuse de la partager. Elle veut rester libre, le pouvoir de rester libre. Son film préféré est les “Les affranchis” (GoodFellas en version originale), un film de gangsters américain réalisé par Martin Scorsese (1990). Affranchie comme elle désire être, elle refuse qu'on lui colle une étiquette. D'ailleurs, le film “Les affranchis”, elle l'a vu une dizaine de fois rien que pour admirer “la beauté des détails”.

Pour ses rôles, les critiques le confirmeront, elle se transforme complètement jusqu'à coller à la figure souhaitée par le réalisateur, loin de ce qu'elle est, alors que certains de ses confrères et consœurs peuvent laisser transparaître à chaque fois leur être, qu'importe si leurs rôles changent.

Raison pour laquelle elle aurait réussi de passer facilement du registre comique grâce auquel elle s'est faite connaître auprès du public, au tragique dans son rôle du film “Androman: de sang et de charbon”. 

S'inspirant de l'icône de l'art plastique Chaïbia Talal, réputée pour son art naïf, Jalila, à l'instar de Chaïbia est loin d'être une candide et son art laisse transparaître toute la complexité de ce qu'elle est, sans en dévoiler le mystère. “Le Petit prince” de Saint-Exupéry réputé pour être un livre pour enfant est beaucoup plus profond qu'on le croit. Il reflète, d'après Jalila, toute une philosophie de vie et toute la complexité de la condition humaine. Avec Jalila Talemsi, le “Portrait chinois” n'aura pas permis de déceler des traits ou des préférences qu'on ne connaît pas d'elle! Mais, au moins, on sait désormais que l'actrice est une dissimulatrice (presque) parfaite. C'est déjà ça...w