Joe Biden, Espoir d'une nouvelle ère

Par Omar Achy
Joe Biden ©MAP/EPA
Joe Biden ©MAP/EPA
Au terme d’une élection âprement disputée par le républicain Donald Trump, le président démocrate Joe Biden prend enfin les rênes du pouvoir aux États-Unis dans un contexte exceptionnel marqué par des protestations inédites. Saura-t-il relever le défi de l’unité d’une Amérique extrêmement polarisée et relancer une économie ravagée par la crise sanitaire, tout en rétablissant la place de Washington comme acteur majeur du monde libéral et du multilatéralisme? Retour sur une investiture hors du commun.

Le 20 janvier, sur les marches du Capitole à Washington, Joe Biden a prêté serment pour devenir officiellement le 46ème président des Etats-Unis. En raison de la pandémie de coronavirus, des risques sécuritaires, et de l’absence de son prédécesseur, la cérémonie a été différente à tout point de vue.

La capitale fédérale était barricadée et sous protection massive, le public drastiquement restreint et les festivités réduites au minimum. Le contraste est on ne peut plus saisissant par rapport aux foules qui célèbrent traditionnellement, dans la liesse, la transition d’une administration à une autre.

 

Biden prend la tête d'une Amérique en crise

 

Dans son message de 21 min et 30 secondes, le nouveau locataire de la Maison Blanche, un vieux routier de la politique américaine, a longuement évoqué l’unité et la réconciliation.

Biden hérite en effet d’une Amérique en crise et profondément polarisée. Au terme d’une campagne âprement disputée et marquée par la pandémie, l’élection du 3 novembre, qu’il a remportée, a été contestée jusqu’au bout par le président sortant qui, ensuite, a brillé par son absence de la cérémonie d’investiture.

Donald Trump a quitté auparavant la Maison Blanche pour se rendre dans sa résidence en Floride, se contentant de souhaiter “bonne chance” à la nouvelle administration pour garantir “la sécurité et la prospérité de l'Amérique”.

Son refus d’assister à la prise de fonction de son successeur traduit la fracture de la nation américaine, 74 millions d’électeurs ayant voté pour le républicain et beaucoup pensent, comme lui, que le scrutin n’était pas tout à fait fiable.

En lieu et place de la foule qui envahit en pareille occasion le National Mall, au cœur de Washington, près de 200.000 drapeaux américains ont été plantés sur la pelouse, un hommage aux victimes de la pandémie qui continue de sévir dans le pays.

C’est aussi un rappel du traumatisme suscité par la violence de l’assaut lancé le 6 janvier contre le siège du Congrès, temple de la démocratie américaine, qui a révélé l’ampleur et le danger des groupes d’extrême droite et des adeptes des théories du complot qui essaiment dans le pays. 

 

Biden et Harris, un duo de choc

 

A 78 ans, Joe Biden devient le plus vieux président de l'histoire des États-Unis. Sa longue carrière s’étale sur deux mandats en tant que vice-président sous le président Barack Obama, et 36 ans en tant que sénateur représentant le Delaware.

Autre fait historique, il a prêté serment quelques minutes après que sa colistière Kamala Harris eut également pris ses fonctions comme 49ème vice-présidente. Elle devient la première femme, et la première personne d’origine afro-américaine et asiatique, à accéder à ce poste de haut rang.

C’est là un des premiers symboles du changement de style et de méthodes promis par le président démocrate qui a choisi de s’entourer d’un cabinet qui, selon lui, “ressemble à l’Amérique”. Outre “la compétence” et l’expérience, avec plusieurs anciens de l’équipe d’Obama, il a fait le pari de la diversité avec presque la moitié de membres femmes et beaucoup de membres issus des minorités.

 

Le défi de l'unité pour Joe Biden

 

Biden veut incarner l’unité à l’heure où les Etats-Unis sont confrontés à plusieurs crises.

Outre la crise sanitaire inédite, avec aujourd’hui plus de 25.000 millions de cas et près de 420.000 morts, le ralentissement économique, et les fortes tensions sociales et raciales pèsent lourdement sur la première puissance du monde. Peu d’Américains “ont connu une période plus difficile que celle que nous traversons actuellement”, a-t-il dit dans son discours d’investiture dans lequel il a appelé à “mettre fin à cette guerre incivile qui oppose rouge et bleu (…), conservateurs contre libéraux”. “Pour surmonter ces défis, restaurer l’âme et garantir le futur de l’Amérique, il faut bien plus que des mots, on a besoin de la chose la plus insaisissable dans une démocratie, l’unité”, a-t-il plaidé.

En politique étrangère, Biden a articulé sa vision autour du slogan: “L’Amérique est de retour!”, une volonté de rompre avec la vision de son prédécesseur basée sur “l’Amérique d’abord!”.

Aussitôt à la Maison Blanche, il a signé une multitude de décrets avec notamment le retour au sein de l’OMS et à l’Accord de Paris, outre la prolongation de cinq ans du traité-clé de désarmement nucléaire russo-américain New Start.

Mais sur bien des dossiers, l’administration Biden est loin de renier tout l’héritage de Trump. Sur les accords de paix au Proche-Orient, ou encore les relations avec la Chine ou l’Iran, c’est la continuité, comme l'a d'ailleurs laissé entendre au Sénat le nouveau chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken.

 

Biden, candidat idéal pour relancer le pays

 

En lançant sa candidature à la présidence des États-Unis en avril 2019, Biden l’a axée dès le début autour de 3 piliers: la bataille pour “l'âme” de la nation, la nécessité de reconstruire la classe moyenne, épine dorsale du pays, et un appel à l'unité pour agir comme “une seule Amérique”.

Ce message a eu un écho particulier pendant l’élection de 2020. Les Etats-Unis sont alors confrontés à une crise sanitaire inédite, une situation économique précaire pour des millions d’Américains, une résurgence de la lutte pour la justice raciale outre la menace du changement climatique.

Face à ces défis brûlants, Biden se présentait comme le candidat idéal à même de transcender les divisions, partisanes, unifier et relancer le pays. Son parcours personnel jalonné d'événements tragiques, ses qualités d’empathie, sa réputation de démocrate centriste et conciliateur, et sa longue expérience politique, sont des atouts très utiles pour unir et relancer le pays.

 

Tragédies familiales et succès politiques: la saga Joe Biden

Né le 20 novembre 1942 à Scranton, une petite ville ouvrière de Pennsylvanie, Joseph Robinette Biden, Jr. est en effet un modèle de la persévérance à l’américaine. Malgré une série de tragédies personnelles, et deux précédents échecs en 1987 et 2008, il réussit à se frayer le chemin vers la Maison Blanche. Issu d’une famille ouvrière catholique, le jeune Biden a dû lutter pendant son adolescence contre les railleries de ses camarades de classe qui se moquaient de son bégaiement. Pour surmonter ses problèmes d’élocution, Biden se met à mémoriser de longs passages de poésie qu’il récitait face à un miroir. Ce fut là le premier exemple de ce qui deviendra une de ses plus grandes forces, la persévérance.

Après des études à l’Université de Delaware, où sa famille avait emménagé lorsqu’il avait 13 ans, Biden rejoint l’Université de Syracuse où il rencontre Neila Hunter, qu’il épouse en 1968.

Son diplôme de droit en poche, Biden décide de vivre à Wilmington, au Delaware, où il travaille dans un cabinet d’avocat. C’est à cette époque aussi qu’il fait ses premiers pas en politique en rejoignant le parti démocrate. En 1970, il se fait élire au conseil municipal de New Castle. 

A ce moment-là, Biden partage son temps entre son travail, ses activités politiques et sa famille grandissante. Il compte déjà trois enfants, Joseph Beau (né en 1969), Robert Hunter (né en 1970) et Naomi Amy (née en 1971).

En 1972, à seulement 29 ans, Biden, encouragé par les dirigeants du parti démocrate au Delaware, se lance dans une élection improbable pour le Sénat. Défiant les pronostics, il devient le sixième plus jeune sénateur de l’histoire des Etats-Unis.

Mais alors qu’il se préparait à sa nouvelle mission à Washington D.C., Biden est secoué par la perte tragique de sa femme et de sa fille dans un terrible accident de voiture. Ses deux fils, grièvement blessés dans l’accident, vont s’en sortir.

Grâce au soutien de sa famille, un Biden inconsolable rejoint le Capitole, qu’il ne quittera plus jusqu’en 2009.

En 1975, il rencontre une enseignante, Jill Tracy Jacobs, qui devient sa deuxième épouse en 1977. Ensemble, ils ont une fille, Ashley Blazer, née en 1981.

 

La malédiction des élections présidentielles

 

Au cours de ses 36 ans au Sénat, Biden s’est forgé une réputation d'expert en politique étrangère, présidant pendant des années le stratégique Comité des relations extérieures. Il a milité notamment pour le contrôle de la course aux armements avec l’ex-Union soviétique, la promotion de la paix aux Balkans et l’inclusion dans l’OTAN des anciens pays du bloc soviétique. En politique intérieure, Biden est connu pour ses positions fermes sur le crime, un choix qui le hantera plus tard lors de la campagne présidentielle de 2020. L’aile progressiste du parti démocrate lui reproche d’avoir soutenu la Loi sur le contrôle des crimes violents et des forces de l’ordre de 1994, qui est considérée à l'origine de l’incarcération massive des minorités noires aux Etats-Unis.

Fort de sa réputation de conciliateur au Sénat, Biden décide en 1987 de se lancer dans sa première élection présidentielle. Une tentative qui tourne vite au fiasco après avoir été accusé de plagier un discours.

En 1988, alors qu’il venait d’abandonner sa course pour la primaire du parti démocrate, Biden est diagnostiqué avec deux anévrismes au cerveau. Les opérations qu’il subit et la longue période de convalescence qui s’ensuit le tiennent à l’écart du Sénat pendant sept mois.

Vingt ans plus tard, Biden tente à nouveau de briguer l’investiture de son parti, au cours d’une primaire très disputée face à Barack Obama et Hilary Clinton. Il abandonne rapidement après la primaire de l’Iowa, handicapé par sa réputation de gaffeur en série. Il a notamment dit d’Obama qu’il était “le premier Afro-américain connu du grand public qui s’exprime bien, est brillant et propre”.

 

Biden, 47ème vice-président des Etats-Unis

 

Ce dernier ne lui en tiendra pas rigueur puisqu’il le choisit, quelques mois plus tard, comme colistier. En 2009, Joe Biden devient le 47ème vice-président des Etats-Unis, un rôle qui le propulsera au-devant de la scène politique mondiale.

Mais en 2015, alors que les rumeurs concernant une possible candidature de Biden pour la présidentielle de 2016 prennent de l’élan, la tragédie frappe à nouveau le vice-président qui perd son fils Beau, décédé à 46 ans des suites d’un cancer.

Ces tragédies personnelles finiront par cimenter aux yeux de l’opinion publique américaine, l’une des plus grandes qualités de Biden, à savoir son empathie.

C’est cette même qualité qui lui permettra, selon plusieurs observateurs, de convaincre des Américains traumatisés par une crise sanitaire sans précédent de se tourner vers lui en 2020.

Aujourd’hui, Joe Biden prend les commandes d’un pays fracturé par les divisions et portant les stigmates d’une multitude de crises. Un nouveau challenge pour cet homme au destin façonné par les épreuves.