Kacem Ben Messaoud: L'art du recyclage

Par Ilias Khalafi
Kacem Ben Messaoud, un plasticien à la retraite ©MAP/Hamza Mehimdate
Kacem Ben Messaoud, un plasticien à la retraite ©MAP/Hamza Mehimdate
Depuis un petit garage transformé en atelier de fortune à Témara, Kacem Ben Messaoud, un plasticien à la retraite, rend de loyaux services à l’environnement. Ses doigts de fée recyclent tout ce qui
lui tombe sous la main.

Chacun de nous a suivi un processus différent pour prendre conscience de l’importance de préserver l’environnement: Il y a celui qui a été sensibilisé dans le cadre de ses études, celui qui a été converti à la cause à travers les médias, et puis il y a celui qui a acquis cette conviction… par instinct. Kacem Ben Messaoud, un artiste autodidacte de 64 ans, fait partie de cette dernière catégorie, car pour lui l’environnement est l’extension immédiate de nous-mêmes. L'abîmer finira inéluctablement par porter préjudice à nous et à autrui.
Kacem Ben Messaoud passe le plus clair de son temps dans le garage qu’il a improvisé comme atelier, à souder ses statues de fer ou à mettre les dernières retouches sur ses toiles. Après sa retraite, cet artiste engagé consacre tout son temps à recycler et donner une nouvelle vie à des matériaux abandonnés, voulant ainsi transmettre un message qui lui tient à cœur: Il est urgent d’agir pour sauvegarder notre planète.

Une vocation de recyclage toute forgée !

S’immerger dans l’univers “créé de toutes pièces” par Kacem donne l’impression de s’embarquer dans un roman fantastique. Ses œuvres bigarrées de différentes dimensions représentent des créatures insolites: Des guerriers préhistoriques, des soldats, des musiciens, des photographes, des femmes rurales et différentes sortes de statues abstraites. Elles sont montées par l’assemblage d’instruments de musique, de pièces de ferraille, de morceaux de bois taillés et d’objets en plastique.
Après nous avoir exposé cette œuvre disparate stockée dans son atelier, Kacem était impatient de dévoiler une de ses fiertés qu’il garde soigneusement dans une pièce nichée sur le toit de son domicile: Une myriade de statues représentant des hommes en  fer et en cuivre, portant sur le dos de grands globes terrestres. Par leur posture courbée, ces personnages semblent éprouvés par le poids qu’ils charrient, évoquant le mythe de Sisyphe dans son éternelle ascension et descente qui traduit cette condition humaine pétrie d’ambitions vaines et tragiques.
Kacem, qui veut laisser libre cours à l’imagination des visiteurs pour interpréter la signification de ses oeuvres, ne cache pas que ces créatures représentent pour lui l’humanité qui croule sous le poids des dérèglements que connaît la terre à cause de l’insouciance humaine. Le poids des épreuves augmente, mais la réaction de l’Homme n’est pas à la hauteur. “Les malheurs de l’humanité viennent du fait qu’elle assume mal sa responsabilité envers la planète”, explique-t-il.
Dans un contexte marqué par la prolifération des guerres, de la criminalité, de la destruction et où des innocents sont tués, violés et torturés, l’artiste trouve qu’il est très important de diffuser les valeurs de paix et d’harmonie.  Selon lui, “les artistes doivent jouer un rôle à travers leurs créations en s’engageant pour promouvoir la tolérance et sensibiliser sur l’importance de la préservation de l’environnement”.
La musique, omniprésente dans ses œuvres, représente pour lui à la fois un abri et un remède à ces maux qui tiraillent l’humanité. Quelque 80 instruments de musique de toutes sortes sont utilisés dans la confection de ses statues: Guitares, accordéons, violons, banjos, flûtes, trompettes, saxophones, mais aussi des instruments traditionnels marocains comme les luths, les loutars, les ouds et les bendirs.
Cet engouement pour la musique s’explique également par les souvenirs qu’il garde de sa jeunesse lorsqu'il fût membre d’une bande de musique locale. Il se rappelle non sans nostalgie cette période exaltante de sa vie pendant laquelle il a joué au “hajhouj”, un instrument de musique qui s’apparente au luth des gnaouas.

En quête d'instruments caducs

Ce sexagénaire, qui s’est consacré aux arts plastiques depuis les années 2000, part souvent en quête d’instruments abîmés ou caducs qu’il trouve aux marchés aux puces. Il ne lésine pas sur les moyens pour s’en procurer afin de fabriquer ses nouvelles statues, ce qui représente une charge financière très pesante pour ses frêles revenus.
Une autre thématique qu’il chérit dans son oeuvre est celle du temps qui passe inexorablement et ne revient jamais. Des montres, des tablettes, des smartphones sont imbriqués dans plusieurs de ses statues, faisant allusion à cette course effrénée que les hommes mènent quotidiennement pour gérer cet élément très précieux mais si éphémère.
Les progrès technologiques et la percée des réseaux sociaux sont supposés être utilisés pour maîtriser le temps. Mais dans les faits, c’est le contraire qui se passe avec une perte de contrôle vertigineuse sur notre destinée. “On oublie de profiter du moment présent en se laissant emporter par les soucis du quotidien et les péripéties de la vie. Aujourd’hui plus que jamais, le temps est devenu très précieux”
dit-il.
Natif de Ain Taoujtat (près de Fès), Kacem a vécu l’essentiel de sa vie dans la ville de Témara, en exerçant différents métiers dont celui de
forgeron.
Assurant que son seul regret est d'avoir dû quitter très tôt les bancs de l’école, il confie que cela ne constitue pas pour lui un handicap, puisqu’il maîtrise un langage aussi expressif que la parole: L’art. A travers ce moyen, “j’estime avoir transmis des messages importants”, dit-il.

Kacem dans son garage à Témara qu’il a improvisé comme atelier ©MAP/Hamza Mehimdate
Kacem dans son garage à Témara qu’il a improvisé comme atelier ©MAP/Hamza Mehimdate

 

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