Kamal Mesbahi: ‘‘Une déviance collective admise et encouragée’’

Par Noureddine Hassani
Kamal Mesbahi ©MAP
Kamal Mesbahi ©MAP
Selon Kamal Mesbahi, professeur d’économie et des sciences de gestion, la corruption, chez nous, ne sert pas toujours pour obtenir quelque chose d’illégal, mais malheureusement quelques fois pour obtenir des droits.

BAB: Qu’est-ce qui pousse le citoyen ordinaire à recourir à la corruption ? Qu’est-ce qui explique l’enracinement du phénomène dans la société marocaine ? 

Kamal Mesbahi: Pas tout le monde. De manière générale, ce qui pousse une personne à recourir à un moyen intermédiaire pour aboutir à un certain résultat, c’est qu’il est bloqué par rapport aux moyens légaux et habituels. La corruption n’est pas une volonté, ce n’est pas un plaisir. Je pense que la corruption est le moyen qui permet de dépasser un certain nombre de contraintes qu’elles soient légales ou illégales. Lorsqu’il voit que son dossier n’arrive pas à bouger au niveau d’une administration, il doit se poser la question: y a-t-il d’autres moyens pour que je puisse obtenir mes droits?

Dans notre pays, la corruption ne sert pas toujours pour obtenir quelque chose d’illégal, mais malheureusement quelques fois pour obtenir des droits. 

Deuxièmement, il y a une acceptation sociale. Nous avons tellement de proverbes qui dénotent de cette acceptation de la part des uns et d’autres qui montrent que la corruption est le moyen le plus efficace pour obtenir des choses. Ce qui est particulier dans cette configuration est qu’elle touche du plus petit salarié jusqu’à une entreprise structurée.

Quand on essaye de recenser l’ensemble de ces comportements: du petit citoyen qui donne 10 DH, 20 DH…, en passant par le fonctionnaire et les responsables qui disposent de moyens, on constate que la corruption a installé chez nous une sociologie de déviance admise. C’est pourquoi elle est aujourd’hui en train de s’enraciner au détriment de toutes les bonnes volontés, de toutes les réformes qui ont été adoptées et des discours à un niveau élevé de l’Etat contre ce phénomène. On est installé de plus en plus dans une déviance collective admise et encouragée. 

La corruption n’est plus quelque chose de honteux, elle est de plus en plus revendiquée par une bonne partie de la société. On commence à l’accepter comme une donnée sociale, économique, voire politique (achat des voix aux élections).

Cette déviance collective a des conséquences sur la courbe de l’intégrité qui fait en sorte qu’elle soit descendante. Quand on a une sociologie collective déviante admise et une courbe d’intégrité descendante?), la corruption devient une normalité. A ce moment, quoi qu’on fasse, la résistance sera forte. C’est comme un cancer qui s’est installé. Donc le traitement nécessitera énormément de temps, beaucoup de volonté et une autre démarche que celle adoptée.

 

La corruption ne reflète-elle pas un trait psychologique, celui de la recherche de la facilité et de l’impatience des Marocains?

Un ouvrier d’usine qui doit faire la queue pendant une journée pour obtenir une formalité administrative et que le patron ne va pas la lui payer. Il va se demander: comment puis-je faire pour gagner des places dans la file d’attente ? Nous sommes des êtres logiques.

Si par contre, ce même ouvrier peut, à travers une digitalisation, avoir ce papier immédiatement, il serait fou s’il recourait à une personne intermédiaire pour obtenir cela.

Oui, la corruption dans tous les pays du monde est un moyen pour réduire le coût des transactions. 

Ce n’est pas le citoyen qui refuse la file d’attente, c’est que les considérations générales de la file d’attente ne sont pas respectées. Le comportement social ne naît pas avec nous, c’est un élément que nous construisons collectivement.

Je racontais à mes étudiants comment je suis surpris lorsque je compare le comportement des passagers d’un vol Fès-Paris. Une fois à Paris, les mêmes passagers ont un comportement totalement différent de celui qu’ils avaient dans l’aéroport d’embarquement. Donc, si on avait un comportement structurel de ne pas respecter la file d’attente, pourquoi on est obligé de le respecter à l’aéroport ou dans une boulangerie à Bordeaux? Le citoyen quel qu’il soit s'adapte aux contraintes de son contexte. Le culpabiliser n’est pas souhaitable dans l’analyse.

Le citoyen ne respecte pas un règlement parce qu’il cherche un détour que ne lui permet pas la normalité.

La dimension psychologique de l'individu ne le pousse pas volontairement à recourir à la corruption. C’est un comportement façonné par la société. Il n’existe aucun pays qui est exempt de corruption, parce qu’une société idéale n’est pas de ce monde.

Pour faire la jonction entre les deux aspects. On se demande si la corruption est une maladie sociale, économique et politique chez nous: la réponse est oui. Si elle est une maladie, c’est qu’elle a pris une dimension collective. Lorsque le comportement psychologique prend une dimension sociale, il faut réagir non pas face à l’individu mais face à ce type de comportement.

Tout le monde se plaint de la corruption quand il s’agit des autres, mais on a tendance à la tolérer ou à mitiger son impact lorsque cela nous concerne. Le Marocain est-il corruptible par défaut? Est-ce qu’en fin de compte nous ne sommes pas tous coupables du drame de Tanger? 

 

Non, nous ne sommes pas tous coupables et d’ailleurs ce n’est pas le premier drame.

Le problème est multiple pour le secteur déstructuré. Moi je ne l’appelle pas informel parce que c’est un concept faible. Informel veut dire qu’il n’y a pas de comptabilité publique. Or, nous savons tous que ce secteur représente environ 37% de l’emploi non rural et qu’il constitue entre 30 et 40% du PIB.

Ce secteur existe parce que certains estiment que l’intervention de l’administration leur coûte de l’argent, soit en termes d'impôts, d’autorisations ou de temps. Donc, réduisez demain les contraintes administratives et procédurales en matière d’obtention des autorisations, réduisez une partie des charges assumées par l’entreprise et vous allez voir qu’une partie de l’informel va disparaître. 

La porte d’entrée au secteur informel est plus grande que celle de sa sortie. Plus grande parce qu’elle accueille le chômage, l’exode et les contraintes procédurales, tandis que celle de la sortie est plus étroite, parce que très peu vont aller vers le formel dans les conditions actuelles.

Donc, la conception qu’on a de l’informel est fausse chez les responsables politiques, la CGEM et les régulateurs. Heureusement que le secteur informel est là. Il a des dimensions sociale, économique et financière. Qui nous a aidés à sortir un peu de la crise de la quarantaine sanitaire? Ce n’est pas le secteur formel, c’est l’informel. C’est loin d’applaudir le secteur informel, mais c’est pour montrer qu’il n’est pas tombé du ciel.

Si on est tous responsables? Non. Cela relève de la responsabilité de l’Etat. Je comprends que l’Etat ferme les yeux, parce qu’il comprend ce que représente le secteur informel pour le citoyen, mais les autorités locales à Tanger ont la responsabilité d’avoir laissé travailler un certain nombre d’usines dans des conditions à risque. Dans la lutte contre l’informel, il faut faire des arbitrages. C’est comme dans un match de foot, lorsqu’un arbitre anglais voit une faute, il laisse l’avantage jusqu’à la fin de l’action et après il procède à la sanction de la faute. Ce genre de comportement devrait nous inspirer. Oui, il faut contrôler et mettre en place les dispositions minimales.

Le secteur informel permet une certaine réactivité économique. Regardez l’exemple de l’Inde où le secteur pèse presque 70% de l’économie et pourtant le pays est aujourd’hui l’un des plus développés sur le plan de la pensée et c’est là que sont fabriqués les vaccins.

Le problème chez nous est que certains s’alimentent du secteur informel. Certains responsables ferment les yeux parce qu’ils ont été payés. C’est malheureusement la réalité.

La corruption est un élément qui encourage la mise en place d’unités économiques et industrielles dans des conditions dangereuses. Le sous-sol d’une villa ne peut pas être un lieu de travail avec des machines.

En plus, une bonne partie du secteur formel sous-traite à des unités opérant dans l’informel.

Ce qui intéresse l’Etat est de protéger le citoyen. Il peut fermer les yeux sur un certain nombre d’unités de travail informelles, mais il ne peut les fermer sur le risque. Malheureusement, on ne sait pas gérer les risques. L’Etat doit au moins procéder à un contrôle minimum de la sécurité et des droits des travailleurs.

 

La corruption est réprouvée par la religion et pourtant notre société perçoit positivement le corrupteur et le corrompu ou du moins elle leur trouve des prétextes pour légitimer leurs pratiques. Pourquoi cette dichotomie?

L’aspect religieux est là. Il est paradoxal. Nous sommes dans la mosquée, nous prions Dieu  en toute piété, mais un moment plus tard, on se dispute à la porte de la mosquée. Si on fait ça là-bas, on va le faire à l’administration, à l’hôpital…

 

Plusieurs initiatives et réformes ont été prises pour combattre le fléau, mais on n’a pas réussi à l’endiguer. Qu’est-ce qui cloche? Est-ce que l’approche juridique seule est suffisante?

La question qu’on doit se poser est: pourquoi y a-t-il de la corruption? Si on trouve qu’il y a dix raisons par exemple, ça serait une erreur de vouloir s’attaquer aux dix raisons. Il faut donc définir les raisons stratégiques et prioritaires. On doit travailler exclusivement sur celles-ci et oublier le reste pour pouvoir consolider la démarche.

Malheureusement, chez nous on se disperse, ce qui fait qu'on réduit les moyens et les résultats de l’action. 

Lorsque la corruption est structurelle, ça veut dire que le pays a besoin d’une démarche couplée. Ce que j’appelle la double démarche des escaliers. On nettoie les escaliers du haut vers le bas et en même temps on construit des escaliers du bas vers le haut. Dans la première démarche, on donne l’exemple, tandis que dans la seconde, on agit sur l’aspect social et éducatif. La lutte contre la corruption n’est pas une affaire de quatre ou cinq années, elle nécessiterait une séquence longue de 30 ans au minimum. Et là on vise l’aspect reproduction sociale de ce phénomène. Sans cette démarche, on aura toujours des
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